Un soldat africain dans la guerre menée par la Russie contre l'Ukraine | capture d'écran RTS
International

Le 'business du désespoir': plus de 300 Africains tués en Ukraine

Plusieurs rapports ont récemment mis en lumière l’enrôlement de ressortissants africains par l’armée russe, pour aller combattre en Ukraine. Plus de 300 jeunes Africains auraient déjà trouvé la mort dans ce business du désespoir.  

Ils avaient cru à une formation, à un travail et à un bon salaire en Russie, ils y ont trouvé l’enfer de la guerre et finalement la mort. Au moins 317 jeunes ressortissants africains ont été tués au combat en Ukraine depuis 2023. Dans une enquête publiée en février 2026, l’ONG INPACT/All Eyes on Wagner dénonce un véritable «business du désespoir».

«Le taux de survie moyen sur le front est de six mois»

Cérémonie d’hommage à un soldat tanzanien de la milice Wagner tué en Ukraine | capture d’écran

Ces hommes âgés en moyenne de 31 ans sont partis en Russie, persuadés d’y trouver de meilleures perspectives d’avenir. Une fois arrivés sur place, ils ont été projetés sur le front ukrainien, sans expérience ni formation. «On se rend compte, avec les données que nous avons récoltées, que le taux de survie moyen sur le front est de six mois», déplore Lou Osborn, directrice de l’ONG. Ces hommes inexpérimentés servent de «chair à canon», envoyés en première ligne pour préserver les «ressources stratégiques militaires russes».

Des opérations de recrutement dans tout le continent africain

Depuis 2023, la Fédération de Russie a intensifié ses efforts pour faire face à la pénurie d’hommes dans le contexte de la guerre prolongée en Ukraine et du renforcement des sanctions internationales. Le Kremlin a ainsi déployé une campagne de recrutement structurée à l’échelle des ex-pays de l’Union Soviétique et du Sud global, avec un accent particulier sur l’Afrique. En tête: l’Égypte, le Cameroun et le Ghana. Mais peu de pays du continent sont épargnés.

Ces campagnes s’appuient principalement sur la précarité socio-économique persistante en Afrique. INPACT a identifié des tactiques qui ciblent à la fois une jeunesse aspirant à poursuivre des études supérieures à l’étranger, des chercheurs d’emplois ou encore des candidats à l’émigration. Enfin, dans une partie des cas, le recrutement mentionne explicitement l’engagement dans les forces armées russes luttant contre un Occident «colonisateur et corrompu».

Le rôle des influenceurs sur les réseaux sociaux

Trois soldats étrangers dans l’armée russe | capture d’écran

Le recrutement passe notamment par des ›agences de voyage’ et toute une série d’officines russes ou africaines opérant comme intermédiaires logistiques. D’anciennes recrues deviennent à leur tour recruteurs en jouant le rôle d’influenceurs sur les réseaux sociaux. Parfois l’implication des services de sécurité russes (FSB) est explicitement mentionnée.

Le chiffre de 1’417 Africains partis combattre pour la Russie depuis 2023 est un minimum, indique le rapport. Il s’agit des hommes qui ont signé un contrat formel d’engagement dans l’armée russe. Le nombre total de ressortissants africains combattant pourrait être en réalité plus important, en particulier dans les milices.

INPACT a pu constater qu’il est possible de savoir comment rejoindre l’armée en Russie en quelques clics à travers la publicité dans plusieurs langues sur les réseaux sociaux, ou via des numéros Whatsapp partagés en ligne. Un site internet Fight For Russia (combattre pour la Russie) hébergé en Russie a été mis en ligne en janvier 2025 avec un formulaire à remplir pour tout étranger voulant participer à la guerre en Ukraine au côté de la Russie.

L’armée ukrainienne a publié en mai 2024 des photos de prospectus destinés au recrutement de combattants qui auraient été distribués dans des pays africains anglophones. Ces publications célèbrent les volontaires venus renforcer l’armée russe, servant ainsi de caisse de résonance sur une opportunité unique de changer de vie. Les promesses des recruteurs sont alléchantes: un paiement initial en espèces entre 2’000 USD et 30’000 USD pour la signature d’un contrat, puis un salaire mensuel autour de 2’500 USD, avec une assurance maladie incluse, une naturalisation russe accélérée pour chaque candidat au bout de 3 à 6 mois de service, une formation militaire d’élite.

Prospectus de recrutement russe publié par les renseignements ukrainiens

La réalité du terrain

Mais la réalité est bien différente des prospectus. Les Africains capturés par les forces ukrainiennes livrent tous un récit similaire. Ils évoquent un déploiement rapide après la signature d’un contrat d’engagement qu’ils n’ont pas lu puisque rédigé en russe et écrit en cyrillique.

Un Égyptien 25 ans a expliqué son parcours. Diplômé d’un programme linguistique en Russie, où il a étudié l’anglais et le russe, il a été forcé de signer un contrat avec les forces russes le 3 mars 2025 en raison de sa situation administrative en Russie due à l’expiration de son visa. Il raconte avoir été placé dans un local ressemblant à une prison puis chargé dans un camion par de soldats russes qui l’ont emmené sur un terrain d’entraînement, où il a été affecté à un groupe d’assaut envoyé pour combattre dans le Donbass.

Un autre type de recrutement a été documenté à partir de 2024. Il s’agit de migrants clandestins interceptés en Russie, à qui il est proposé un choix: être expulsé vers leur pays d’origine ou signer un contrat pour rejoindre les rangs de l’armée. C’est la situation vécue par Lamin Yatta. Ce citoyen gambien était arrivé en Biélorussie avec un visa d’étudiant à l’été 2023. Prévoyant de traverser illégalement la frontière entre la Biélorussie et la Lettonie pour rejoindre ensuite l’Allemagne ou les Pays-Bas, il s’est finalement rendu en Russie pour y travailler. Arrêté par la police en mai 2024, il a dû signer un contrat d’engagement et a été envoyé en Ukraine. Il a été déclaré mort en août 2024.

Recrutement à l’étranger

Un combattant algérien en Russie affiche les signes de sa réussite | capture d’écran

Les recruteurs ciblent également les citoyens africains résidant à l’étranger et occupant des emplois temporaires, notamment au Moyen-Orient. Le cas de Marfo Nicholas Kwaku, enseignant au Ghana, est emblématique. Profitant de l’aubaine de la Coupe du Monde de football au Qatar, il a rejoint en 2019 la cohorte des 2,4 millions de travailleurs étrangers présents dans le pays. Travaillant d’abord dans une entreprise de préparation de fruits de mer, il s’est retrouvé au chômage et a été approché par un recruteur qui lui a proposé de rallier la Russie. Depuis le 15 mai 2025, après avoir reçu des photos de lui le montrant en uniforme avec d’autres recrues étrangères, sa famille n’a plus eu de nouvelles de lui.

Aussi des soldats

Le Cameroun a vu une augmentation du nombre de désertions des soldats de son armée régulière partant en Russie, attirés par la promesse de salaires élevés.

Certains influenceurs en ligne s’appuient aussi sur d’autres leviers comme l’attrait pour les femmes russes, l’absence de racisme, le niveau élevé des infrastructures ou parfois même les belles voitures.

Au cours de la dernière décennie, la Russie a étendu son influence sur le continent africain, se présentant comme un contrepoids aux puissances occidentales. L’impact de ces campagnes sur les jeunes Africains ne doit pas être sous-estimé, relève le rapport. La promesse russe de visas accélérés, d’opportunités et d’emplois, aussi intéressée ou trompeuse soit-elle, contraste fortement avec la rhétorique anti-immigration omniprésente dans les médias et la vie politique européenne. Ce que la Russie n’hésite d’ailleurs pas à mettre en avant.

Réactions encore timides des pays touchés

En 2022 déjà, la Zambie avait réclamé des explications sur un de ses ressortissants mort au front. Le jeune homme, parrainé par le gouvernement zambien, était étudiant en génie nucléaire à l’Institut de physique de Moscou. Mais en 2020, il avait été condamné à neuf ans et demi de prison pour trafic de drogue. Il a été tué en Ukraine alors qu’il était censé purger sa peine à la prison de Tver, à la périphérie de Moscou.

Publicité pour le recrutement dans les pays arabes sur la chaîne Sadiq Rossia | capture d’écran

L’un des gouvernements africains à s’exprimer a été celui du Togo. Après que plusieurs de ses citoyens ont été capturés en Ukraine, y compris des étudiants arrivés en Russie avec des bourses d’études, le ministère des Affaires étrangères togolais a confirmé qu’ils avaient été induits en erreur par des promesses d’éducation et d’emploi. Il a exhorté les jeunes à se méfier des offres russes.

Depuis fin 2025, le Kenya a conduit des raids de police pour stopper les départs en Russie via des filières de trafic humain. En visite à Moscou, le 15 mars 2026, le chef de la diplomatie kenyane assure avoir obtenu de son homologue russe, Sergueï Lavrov, la promesse que plus aucun Kényan ne serait recruté dans le conflit.

De même, l’Afrique du Sud a démantelé des filières de recrutement pour l’armée russe via une présentatrice d’émission radio. La fille d’un ancien président d’Afrique du Sud, accusée d’avoir facilité le recrutement de plusieurs hommes, a été déférée devant un tribunal. En février 2026, Pretoria a obtenu le rapatriement d’au moins dix-sept de ses ressortissants.

Malgré ces initiatives, les autres pays africains ne semblent ni avoir reconnu l’existence de ces réseaux de recrutement russes ni avoir réagi, relève INPACT. (cath.ch/mp)

Un soldat africain dans la guerre menée par la Russie contre l'Ukraine | capture d'écran RTS
6 avril 2026 | 17:00
par Maurice Page
Temps de lecture : env. 6  min.
Afrique (319), Armée (27), guerre (575), Russie (316), Ukraine (735)
Partagez!