Berne: Quelque 450 personnes à la conférence annuelle du Département fédéral des Affaires étrangères

Le DFAE attentif à l’influence des religions et des visions du monde

Berne, 15 octobre 2010 (Apic) La diplomatie suisse, dans les efforts de médiation qu’elle mène dans divers endroits chauds de la planète, est depuis longtemps consciente que politique et religion s’entremêlent souvent dans les conflits. Jeudi 14 octobre, au Stade de Suisse à Berne, quelque 450 personnes – dont des ambassadeurs de nombreux pays, des chercheurs, des parlementaires et fonctionnaires fédéraux, des journalistes et représentants d’ONG – ont planché sur cette thématique à l’invitation de la Division politique IV du DFAE.

La Division politique IV est responsable de la mise en oeuvre de la politique de sécurité humaine du DFAE. Depuis 2005, il existe au sein du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) un secteur d’activités «Religions, politique, conflits». Il s’occupe spécialement des conflits où les facteurs religieux se conjuguent aux facteurs politiques. Pour la diplomatie suisse, les religions et les visions du monde sont considérées comme des éléments de construction sociale de la réalité. On ne peut plus les ignorer.

Orateur principal de la journée, Jorge Sampaio, Haut représentant des Nations Unies pour l’Alliance des Civilisations, s’il n’a pas voulu entrer dans des considérations théologiques – «laissons la théologie aux théologiens», a-t-il lancé – a demandé de dépasser les préjugés et la polarisation qui mettent en danger la paix mondiale.

Un dangereux fossé s’est creusé entre le monde occidental et les pays islamiques

L’ancien président socialiste portugais a indiqué notamment le dangereux fossé qui s’est creusé entre le monde occidental et les pays islamiques. Et de relever l’importance des religions – «les gens parlent de Dieu tout le temps, les fondamentalistes se font entendre» – qui ne se sont pas effacées face à la modernisation. La mondialisation n’a pas apporté le sécularisme, bien au contraire ! Le Haut représentant de l’ONU a plaidé pour la recherche d’un consensus pratique, afin de promouvoir le «vivre ensemble».

A première vue on pourrait penser que ce thème apparemment philosophique – le traitement de la dimension religieuse dans la promotion de la paix – n’a pas vraiment de lien avec la Division «Sécurité humaine» du DFAE. Son mandat au sein de la diplomatie suisse est de conduire des actions concrètes de promotion de paix, de promotion des droits de l’homme, de politique humanitaire et de politique de migration, a relevé en ouverture l’ambassadeur Claude Wild, chef de la Division politique IV.

La religion partie intégrante de la vie publique et politique dans de nombreux pays

«Nous l’oublions parfois, la religion fait partie intégrante de la vie publique et politique dans de nombreux pays dans toutes les régions du monde. Même la Suisse n’est pas épargnée par ce phénomène. Le dernier conflit armé qu’elle a connu sur son territoire, en 1847, était une guerre civile dont l’origine avait une importante dimension religieuse et, plus proche de nous, il y a un an, a eu lieu en Suisse une votation populaire sur l’interdiction de la construction de nouveaux minarets», a souligné Claude Wild. «De manière inattendue, cette votation a ramené la dimension du religieux au devant la vie publique et politique du pays. Cette votation nous a également rappelé que la religion est une composante de la vie publique dont nous ne saurions faire abstraction, surtout si nous cherchons à promouvoir la transformation des conflits et la cohabitation pacifique entre communautés. Or, ceci est précisément l’ambition de la Suisse, tant sur le plan interne que dans ses actions de politique étrangère».

Là où se rencontrent des religions et des visions du monde qui représentent des systèmes de valeurs différents, des conflits violents peuvent donc surgir, nécessitant un processus de règlement approprié, relève l’ambassadeur. Ce processus n’exclut pas, mais intègre les acteurs de la dimension religieuse dans la recherche de solutions. L’approche proposée par la diplomatie suisse a suscité des réactions positives de la part de différents pays, d’experts indépendants et de forums internationaux comme l’Alliance des civilisations de l’ONU.

La dimension religieuse n’est pas confinée à la sphère privée

Certes, a admis le secrétaire d’Etat Peter Maurer, «nombre d’entre nous ont grandi avec l’idée que la dimension religieuse serait de plus en plus confinée à la sphère privée. Nous ne pensions pas qu’elle serait pertinente pour le travail de la diplomatie, de la promotion de la paix ou de la coopération internationale. Il y a quelques temps encore, du moins en Occident, on pouvait avoir l’impression que les religions (y compris celles issues de la tradition judéo-chrétienne) avaient perdu de leur force normative et de leur autorité morale». Et de relever que les églises se vidant, la sécularisation paraissait inéluctable. Sans parler que du fait de la séparation de l’Eglise et de l’Etat en maints endroits, les symboles religieux se raréfiaient dans l’espace public.

Or, estime-t-il, «il ne se passe pas un jour sans que les événements dans le monde nous rappellent la présence incontournable du religieux se manifestant dans la sphère publique». Pour le secrétaire d’Etat, les gouvernements, qu’ils le veuillent ou non, doivent tenir compte des positions des mouvements religieux, «que ce soit aux Etats-Unis, où de puissants lobbies des courants chrétiens évangéliques, catholiques ou mormons manifestent sur des sujets éthiques comme l’interruption de grossesse et influencent la politique gouvernementale, que ce soit en Israël où des extrémistes religieux tentent d’orienter les décisions gouvernementales dans leur sens, ou encore dans plusieurs pays musulmans où différents acteurs agissent et légitiment leurs actions en se référant à l’islam».

Il n’y a pas un système unique de valeurs

Suite à la mondialisation, qui met en contact direct cultures, religions et visions du monde les plus diverses, il n’y a pas un système unique de valeurs, mais une multitude de systèmes parfois discordants qui, soudainement, se trouvent confrontés les uns aux autres. Peter Maurer insiste, lui aussi, sur les conséquences de l’approbation en votation populaire de l’interdiction l’an dernier de la construction des minarets en Suisse. Pour la diplomatie suisse, par conséquent, le facteur religieux ne peut être ignoré dans les rapports politiques et de pouvoir qui existent dans les sociétés.

Ces activités diplomatiques sont parallèles à celles d’autres entreprises tels que l’initiative des Nations Unies pour l’Alliance des civilisations, et plus récemment par le travail du Haut Conseil Consultatif de la Maison Blanche sur les rapports entre communautés religieuses, ainsi que le pôle religion du Quai d’Orsay français.

Dialogue par la pratique

Partisan du «dialogue par la pratique» et de la construction de la paix «par en bas» plutôt que par simple décret d’instances politiques, Peter Maurer cite la coopération avec des organisations caritatives islamiques. La Confédération a initié en 2005 le projet connu sous le nom d’«Initiative de Montreux», qui s’inscrit dans le contexte de la méfiance généralisée envers l’ensemble des organisations caritatives islamiques depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New York. Le projet vise à renforcer la transparence, en particulier dans le domaine des flux financiers, afin de réduire les obstacles auxquels sont confrontés ces organisations et afin de créer un climat de confiance et de coopération.

«Ce projet, dont l’utilité et la pertinence ont été unanimement saluées, permet de créer une base de connaissances fondamentales sur les organisations confessionnelles et de formuler des recommandations politiques sur la question de savoir comment rendre les activités de ces organisations plus transparentes et plus efficaces. Ces questions font aussi l’objet d’une plateforme thématique conduite par la Suisse au sein du Groupe de pays amis de l’Alliance des Civilisations.

«Promouvoir le dialogue à l’interne comme à l’externe, et suivre pour cela une méthode neutre du point de vue confessionnel et religieux ne signifie pas renoncer à nos propres valeurs, poursuit Peter Maurer. Bien au contraire, cette approche correspond précisément à la culture politique progressivement et parfois douloureusement développée au cours des siècles dans notre pays. La Suisse, carrefour de diverses cultures et religions, a dû apprendre la cohabitation paisible sur un territoire exigu; elle a dû se forger des modalités de cohabitation en tenant compte des confessions, des langues et des intérêts économiques».

En Suisse, en effet, les religions se sont heurtées violemment encore au cours des derniers siècles, de l’expulsion des anabaptistes au 17e siècle à la Guerre du Sonderbund – la «guerre de sécession suisse» qui s’est soldée au 19e siècle par l’interdiction du séjour en Suisse des jésuites, par l’interdiction de créer de nouveaux monastères et de nouveaux évêchés – sans oublier le «Kulturkampf». l’interdiction de la création de nouveaux monastères et aussi de nouveaux évêchés. Ce n’est que cent ans plus tard, en 1973, que ces interdictions ont été levées, tandis que celle de créer de nouveaux évêchés n’a été abolie qu’en 2001. L’interdiction de l’abattage rituel dans les années 1890 a été une mesure de défiance par rapport à la communauté juive de Suisse, «communauté qui devra attendre un bon siècle avant d’être pleinement acceptée».

A chaque fois, note-t-il, on avait ici affaire soit à une croyance nouvelle, soit à une peur d’influence étrangère par le biais d’une communauté de croyance, soit aux deux à la fois. «Ces épisodes difficiles, ces mesures d’exclusions ou de discrimination ont causé des souffrances et laissé des blessures que nous n’oublions pas. Ce qui a mis fin à ces tensions, c’est une pratique patiente du dialogue, et la ferme volonté commune de nous concentrer sur ce qui nous unit dans la pratique, plutôt que sur les idées abstraites qui nous séparent».

Une culture du dialogue politique jamais acquise une fois pour toute

Mais cette culture du dialogue politique n’est jamais acquise une fois pour toute, l’histoire récente le montre. Ainsi la décision récente des écoles publiques lucernoises de retirer un crucifix de la salle de classe à la demande d’un parent athée ou les polémiques récurrentes sur des symboles appartenant à l’islam, tels le port du foulard islamique dans les écoles ou la récente initiative visant à interdire les minarets sur le territoire suisse. Ces réactions «démontrent le sentiment d’insécurité éprouvé par certains de nos compatriotes. Nous devons le reconnaître et en prendre acte: la globalisation s’accompagne, en effet, de défis identitaires et de réels sentiments d’insécurité. Nous sommes mis au défi d’accepter l’autre, de réaffirmer nos valeurs, tout en assurant leur compatibilité avec le pluralisme des sociétés contemporaines».

Un débat en plénière a vu la participation de Peter Maurer, d’Amina Rasul Bernardo, présidente du Conseil philippin pour l’islam et la démocratie, de l’historien indien Rajmohan Gandhi, petit fils du Mahatma Gandhi et président d’Initiatives et Changement International à Caux-sur-Montreux, du politicien israélien David Glass, ancien directeur du Ministère israélien des affaires religieuses, et du pasteur évangélique américain Bob Roberts.

Amina Rasul Bernardo a ainsi rappelé que dans son pays, il ne suffit pas d’être élu pour être accepté, et que par conséquent, il faut trouver des relais dans les villages, notamment auprès des oulémas, les théologiens musulmans qui font autorité à Mindanao. «Il faut travailler avec eux, car ce sont eux qui ont de l’influence dans les villages». D’autre part, instaurer la paix est une œuvre de longue haleine, et que c’est difficile pour les politiciens, confrontés au court terme des échéances électorales. Pour elle, il faut s’adresser tout autant aux cœurs qu’aux intelligences pour construire la paix.

David Glass a rappelé pour sa part qu’il y avait beaucoup de choses en commun entre adeptes du judaïsme et de l’islam, reconnaissant qu’il a dans l’islam des gens modérés qui recherchent le dialogue.

«Dans le conflit israélo-palestinien, des ceux côtés il y a des gens qui considèrent la terre, le territoire, comme sacrés, alors que pour obtenir la paix, il faut faire des concessions tant du côté juif que du côté musulman !» Pour lui, les négociations menées par des laïcs ne prennent pas en considération ces dimensions sacrées, «et c’est là une erreur». Il a admis que l’occupation des territoires est une honte pour Israël, «une situation impossible !», mais que toute évacuation suppose au préalable une négociation, pas un retrait unilatéral comme l’a fait Ariel Sharon à Gaza.

Rajmohan Gandhi, qui milite pour une meilleure compréhension entre hindous et musulmans, entre Indiens et Pakistanais, a souhaité pour sa part que la discussion ne se résume pas aux religions abrahamiques. Il a relevé que les gens ordinaires ne veulent pas la guerre, car c’est d’abord eux qui en paient le prix. «Ce sont les gens à la base qui souffrent… » Le professeur à l’Université d’Illinois relève que si ces dernières années, l’islam a été associé au mal, assimilé à la cause de la guerre, il faut regarder la réalité en face: ce ne sont pas les musulmans qui sont à l’origine des deux guerres mondiales, du génocide cambodgien ou des crimes staliniens ! Quand on voit les affrontements sanglants au Sri Lanka, il s’agit ici de bouddhistes et d’hindous. Au Pakistan, où il compte beaucoup d’amis, il appelle également au dialogue avec les minorités. «Il y a dans ce pays nombre de personnalités braves et courageuses, certaines ont été assassinées en raison de leur engagement».

Après des ateliers qui ont permis d’approfondir trois thèmes – le pouvoir des médias, le rôle de la société civile et la mise en pratique des connaissances théoriques –, un vif débat a notamment opposé les parlementaires fédérales Yvette Estermann (UDC/Lucerne) et Ada Marra (PS/Lausanne), ainsi que la journaliste Amira Hafner-Al Jabaji, le politicien démocrate-chrétien néerlandais Pieter Omtzigt, membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, et l’ambassadeur Claude Wild, chef de la Division politique IV. (apic/be)

15 octobre 2010 | 15:39
par webmaster@kath.ch
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