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Le fondateur de Schönstatt abusait de ses religieuses

Une chercheuse vient de découvrir dans les archives du Vatican que le fondateur du mouvement apostolique de Schönstatt, le prêtre allemand Joseph Kentenich (1885-1968), s’était rendu coupable d’abus sexuels sur des sœurs de son mouvement dans les années 1950. Cette nouvelle, révélée par le vaticaniste Sandro Magister, devrait certainement porter un coup d’arrêt à son procès de béatification en cours.

Au cours de recherches sur le jésuite hollandais Sebastiaan Tromp (1889-1975), qui fut entre autres secrétaire de la Commission théologique du Concile Vatican II, l’historienne Alexandra von Teuffenbach est tombée sur un dossier concernant une visite canonique ordonnée en 1951 par Rome au siège de l’œuvre de Schönstatt. Avec pour conséquence immédiate un décret du Saint-Office qui ordonnait au Père Kentenich de se séparer de l’œuvre qu’il avait fondée et surtout de ses religieuses. En 1965, le pape Paul VI avait levé la sanction qui frappait le fondateur en lui permettant de rentrer en Allemagne où il est mort trois ans plus tard.

Le motif de cet éloignement ne figurait pas dans le décret du Saint-Siège, mais le dossier du Père Tromp, mis au jour par l’historienne, fait explicitement référence à des cas d’abus sexuels commis sur des religieuses du mouvement. Accessibles depuis peu aux chercheurs, comme tous les documents de la période du pontificat de Pie XII, ces archives ont constitué le gisement dans lequel l’historienne, ancienne professeure d’histoire de l’Eglise à l’Université du Latran, s’est plongée. Elle a ensuite communiqué par lettre le résultat de sa recherche au vaticaniste Sandro Magister qui l’a repris sur son blog.

Premières alertes en 1949

Les archives relatent une précédente visite aux sœurs de Schönstatt ordonnée par l’évêque de Trèves, qui avait dépêché sur place son auxiliaire, Mgr Bernhard Stein, du 19 au 28 février 1949.De manière générale, ce dernier avait apprécié l’œuvre, tout en mettant en évidence certains défauts et irrégularités. Il indiquait y avoir rencontré une «insatisfaction intérieure très marquée chez les sœurs mariales, ainsi qu’une insécurité et un manque d’autonomie».

Sur la base du rapport de son auxiliaire, l’évêque de Trêves écrivit au Père Kentenich qui contesta, déforma et manipula les dispositions de l’évêque, une chose que ce dernier apprécia fort peu. À ce stade, la question arriva à Rome qui ordonna une nouvelle visite apostolique, confiée cette fois au Père Tromp.

Un dossier d’une centaine de pages

En l’espace de trois ans, le jésuite se rendit à plusieurs reprises en Allemagne pour approfondir différents aspects de l’œuvre, comme cela ressort de la centaine de pages en allemand et en latin conservées dans les archives vaticanes.

Ces pages mettent en avant les graves abus de pouvoir de la part du fondateur au détriment des sœurs. Ce que le Père Tromp a découvert, à partir de témoignages, des lettres et des nombreux entretiens qu’il a menés, notamment avec le fondateur en personne, est symptomatique d’une situation de sujétion totale des sœurs, d’une certaine manière scellée par une sorte de structure familiale appliquée à l’œuvre, note l’historienne.

Le Père abuseur

Le P. Kentenich était «le» père, le fondateur au pouvoir absolu, souvent comparé à Dieu. En revanche, la ‘mère’ générale de cette ‘famille’ n’a aucun pouvoir et encore moins les ‘filles’, c’est-à-dire les religieuses.
Chaque mois, les sœurs devaient s’agenouiller devant le Père, lui tendre leurs mains, se donner totalement à lui. Le dialogue, qui se déroulait souvent à portes closes, était le suivant:
«De qui êtes-vous la fille ?» Réponse: «Du père !»
«Que vaut la fille ?»  Réponse: «Rien !»
«Qui est le père pour la fille ?» Réponse : «Tout !»
«À qui appartiennent les yeux ?» Réponse: «Au père !»
«À qui appartiennent les oreilles ?» Réponse: «Au père !»
«À qui appartient la bouche ?» Réponse: «Au père !»
Certaines sœurs rapportent également que le rituel se poursuivait ainsi :
«À qui appartient le sein ?»  Réponse : «Au père !»
«À qui appartiennent les organes sexuels ?»  Réponse : «Au père !»

De ce rite, on en vient au récit que fait en 1948 dans une lettre que retranscrit le P. Tromp une sœur allemande qui se trouvait à l’époque au Chili. La lettre a pour objet un abus sexuel.  La sœur rapporte que peu après ce qui lui était arrivé à l’occasion d’un de ces rituels, elle ne parvenait plus à voir dans le «père» le fondateur mais seulement un «homme», elle rapporte s’être rebellée et avoir souffert pendant un an avant d’arriver à en parler avec son confesseur.

Possédée du démon

Ce dernier réagit en lui disant qu’il ne lui donnerait pas l’absolution tant qu’elle ne l’aurait pas autorisé à dénoncer le comportement du Père Kentenich à Rome, «parce qu’il ne comprenait pas comment des sœurs intelligentes pouvaient prendre part à ces choses, mais il comprenait encore moins le Père».

La sœur, en plein conflit intérieur, écrivit à la mère générale en Allemagne une lettre que cette dernière envoya en copie au Père Kentenich. Elle reçut pour toute réponse de la mère supérieure l’accusation d’être possédée par le démon. Tout ce climat, cet environnement décrit par le visiteur etait très sexualisé.

Rome réagit en 1951

Après le rapport du Père Tromp, un décret du Saint-Office – confirmé par le pape – ordonna, en août 1951, l’éloignement du Père Kentenich de son œuvre, le condamnant à l’exil et lui interdisant tout contact ultérieur avec les sœurs. L’Église avait agi rapidement et sans causer de scandale public parce qu’on ne voulait pas porter préjudice à l’œuvre mais seulement aider les sœurs, commente Alexandra von Teuffenbach.

L’historienne a constaté aussi que le fondateur, exilé dans une maison des pallotins à Milwaukee aux États-Unis, ne faisait que peu de cas des dispositions vaticanes et restait en contact avec les sœurs. De nombreuses sœurs ont ainsi préféré le charisme du fondateur aux directives de l’Église. Elles n’arrêtèrent jamais d’écrire, de calomnier et de dénigrer non seulement les visiteurs apostoliques mais également leurs consœurs qui avaient collaboré avec eux ainsi que les prêtres qui avaient témoigné contre le Père Kentenich. Le Saint-Office dut encore intervenir pendant de nombreuses années.

La curie a donné le meilleur d’elle-même

Face à la partie sombre de cette histoire, l’historienne relève une partie édifiante. Pour elle, dans cette affaire, la Curie romaine a donné le meilleur d’elle-même. Les documents font état d’une recherche assidue et méticuleuse de la vérité. Tout le monde a été entendu, même les amis du Père Kentenich, qui mettent en avant les mérites de son œuvre, mais beaucoup moins la personne du fondateur. Pie XII, qui suit et approuve chaque étape, considère avec une grande attention chaque écrit qui lui est adressé par les sœurs.

L’attitude du Père Tromp, même à 70 ans de distance, lui paraît irréprochable. «Nous sommes au début des années cinquante, donc bien loin des lois qui protègent les victimes d’abus et de toute prise de conscience à sujet dans la société. L’Église catholique procède pourtant de la manière la plus juste pour ces femmes, sans pourtant les humilier en publiant les faits.»

Si le décret du Saint-Office ne dit rien concernant les abus, les faits sont communiqués par écrit aux mères supérieures afin qu’elles puissent accepter plus facilement l’éloignement de leur fondateur.»Malheureusement, les sœurs n’ont pas été en mesure de saisir cette main qui leur était tendue; elles ne sont pas parvenues – et c’est ce qui ressort des documents – à se détacher de cet homme, comme tant de femmes n’arrivent pas à quitter un mari qui les bat et souvent l’excusent et le défendent», explique Alexandra von Teuffenbach.

Un procès en béatification à bout touchant

L’histoire est d’autant plus terrible que, de nombreuses années après son ouverture en 1975, le procès en béatification du Père Kentenich est sur le point d’arriver au terme de sa phase diocésaine et d’être envoyé à Rome. L’historienne a voulu rendre cette histoire publique «afin que cesse la vénération de ce ‘père’ et que l’on puisse démolir toutes les tentatives de reconstruire des vérités alternatives, comme s’il ne s’agissait que de faiblesses psychologiques alors qu’on a à faire à un homme à la fois charismatique, habile et terrible.» (cath.ch/mp)

Le mouvement de Schönstatt
Le Mouvement de Schönstatt est une communauté catholique regroupant des laïcs et des personnes consacrées (prêtres, religieuses, célibataires consacrés). Son nom a pour origine le village de Schoenstatt, proche de Coblence, en Allemagne. Fondé en 1914 autour d’un groupe d’étudiants par le Père Joseph Kentenich, il compte aujourd’hui environ 100’000 membres distribués en 42 pays. Sa spiritualité est fortement ancrée dans la dévotion à la Vierge Marie, qui est spécialement vénérée sous le titre «Mère, Reine et Triomphatrice Trois fois Admirable de Schönstatt». MP

Le Père Joseph Kentenich, fondateur du mouvement de Schönstatt abusait de ses religieuses | DR
2 juillet 2020 | 15:56
par Maurice Page
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