«Le gouvernement brésilien est largement responsable»
Brésil: Rapport alarmant de l’Eglise catholique sur les violences contre les Indigènes
Brasilia, 18 juillet 2014 (Apic) Le Conseil Indigéniste Missionnaire (CIMI) a présenté jeudi 17 juillet à Brasilia au siège de la Conférence épiscopale du Brésil (CNBB) le rapport «Violence contre les Peuples Indigènes au Brésil». Le document dresse un tableau alarmant des violences commises à l’encontre des peuples et communautés indigènes en 2013.
Le document de plus de 120 pages pointe du doigt la responsabilité des politiques pour expliquer la multiplication des occupations illégales de terres indigènes et les atteintes aux droits de ces populations. Il dénonce surtout la paralysie du processus de démarcation et d’attribution des terres aux peuples autochtones. Cette démarche est en effet fondamentale pour éviter aux Indiens d’être expulsés des terres qu’ils occupent parfois depuis des siècles, mais qui sont convoitées par des compagnies minières, des grands propriétaires ou des entreprises de construction.
Ainsi, d’après le rapport, sur les 1’047 terres revendiquées par les peuples indigènes à travers le pays, actuellement seules 38% sont régularisées. Près de 30% sont en cours de régularisation et pour 32%, les processus de démarcation, nécessitant parfois plusieurs années, ont à peine commencé. Les auteurs du rapport citent également des chiffres provenant de la Fondation Nationale de l’Indien (FUNAI), concernant les 30 processus de démarcation actuellement en phase finale d’approbation. Pour être conclu, le processus doit en effet recevoir l’approbation finale de la présidence de la FUNAI, puis être validé par les signatures du ministre de la Justice et de la présidente de la République. Or, d’après la FUNAI, si 10 processus sont en cours de validation finale par le président de cette entité, 12 autres sont en attente de signature du ministre de la Justice et 17 de la présidente Dilma Rousseff. Un processus qui traîne en longueur… en toute illégalité.
«Les grandes entreprises, ennemis historiques des indigènes»
Car, selon la Constitution fédérale de 1988, les terres indigènes auraient dû être démarquées depuis 1993. Sauf que les engagements pris par les gouvernements successifs avec des secteurs économiques liés à l’agrobusiness, les compagnies minières, les entreprises d’énergie électrique et de construction civile, empêchent l’Etat de respecter ses obligations légales. D’autant que, selon les responsables du CIMI, les intérêts économiques de ces grandes entreprises font écho à la politique de développement pratiquée par le gouvernement et à ses intérêt électoralistes. «Ces secteurs d’activités sont justement les ennemis historiques des peuples indigènes et les principaux responsables des massacres, ethnocides et spoliations des territoires de ces peuples, en plus des autres violences», a d’ailleurs rappelé Cleber Buzatto, Secrétaire Exécutif du CIMI.
Pas une seule terre officiellement homologuée en 2013
Le rapport souligne en particulier que la présidente Dilma Rousseff continue à détenir la pire moyenne de régularisation de terres indigènes depuis la fin de la dictature militaire, avec 3,6 démarcation par an. «Pour toute l’année 2013, seule une terre a été homologuée, en territoire Kayabi, dans l’état du Para, au cœur de l’Amazonie, ont rappelé les représentants du CIMI. Et encore, cette démarcation n’est pas encore définitivement entérinée, car elle n’a pas obtenu l’accord définitif de Luiz Fux, le président du Tribunal Suprême Fédéral.»
Outre le problème de la démarcation des terres, le rapport 2013 dénonce la tentative du gouvernement actuel d’ôter des droits garantis à ces populations à travers des projets d’amendement de la Constitution, destinés notamment à modifier le processus administratif des démarcations des terres. Le CIMI évoque aussi la magnanimité des autorités face aux manifestations des grands propriétaires terriens, dans différents états, marquées par des «actes hostiles aux peuples indigènes» et qui auraient comme conséquences d’attiser les tensions et les conflits liés à la revendication des terres.
Taux de mortalité infantile deux fois plus important
La santé des peuples indigènes est l’un des autres points noirs dénoncés dans le rapport. Pour le CIMI, la situation se caractérise par une absence totale des devoirs de l’Etat brésilien. Avec des conséquences parfois terribles. Malgré un budget pour la santé des peuples indigènes multiplié par quatre en quatre ans (selon Secrétariat Spécial de la Santé des Indigène – SESAI), les responsables du CIMI dénoncent l’absence de structures de soins basiques accessibles, qui pourraient sauver de nombreuses vies. L’exemple le plus marquant concerne la mortalité infantile. Selon le SESAI, 693 enfants indigènes de 0 à 5 ans sont morts entre janvier et novembre 2013. Chiffres officiels à l’appui, le CIMI souligne que dans certains états du Brésil, le taux de mortalité infantile des indigènes peut dépasser le double de la moyenne nationale (19,6 pour 1000)
Au moins aussi inquiétant, le taux de suicide des enfants indigènes. «Sur cent indigènes qui meurent ainsi au Brésil, quarante sont des enfants, a dénoncé avec virulence Mgr Erwin Kräutler, évêque d’Altamira, dans l’état du Para, et président du Conseil Indigéniste Missionnaire. C’est le résultat d’une politique de génocide». D’après les chiffres officiels du SESAI, divulgués en mai dernier, la situation est particulièrement dévastatrice dans l’état du Mato Grosso du Sud, au sud-ouest du pays. 73 cas en 2013, soit un suicide tous les cinq jours en moyenne. «C’est le chiffre le plus élevé depuis 28 ans, a rappelé Mgr Erwin Kräutler. Sur ces 73 personnes, 72 étaient du peuple Guarani-Kaiowá, et la majorité d’entre eux étaient âgé de 15 à 30 ans!» Un chiffre d’autant plus inquiétant qu’il est en nette augmentation. «Entre 1986 et 1997, 244 Guarani-Kaiowá se sont donné la mort dans cet état», ont rappelé les auteurs du rapport. Ce nombre a presque triplé entre 2000 et 2013, avec 684 cas.
Plus de la moitié des meurtres dans l’état du Mato Grosso du Sud
Le Mato Grosso du Sud est d’ailleurs l’état brésilien qui viole le plus les droits indigènes. En 2013, 33 assassinats (62% du total dans le pays) et 16 tentatives d’assassinat (sur 29 dans le pays), ont eu lieu dans cet état marqué par l’avancée de l’agrobusiness. Une situation qui n’a guère changé avec le temps. D’après le CIMI, lors des onze dernières années, sur 616 indigènes assassinés 349 l’ont été dans cet état, caractérisé par des conditions de vie particulièrement précaires pour de nombreuses communautés en attente de démarcation de leurs terres.
Racisme et discrimination au quotidien
Enfin, le rapport annuel du CIMI dénonce la discrimination et le racisme, y compris à travers les médias, dont sont victimes les indigènes au Brésil. Par exemple, en 2013, 23 plaintes ont été déposées pour ces motifs, soit plus du double (11 cas) de 2012. Des vidéos polémiques, où des députés fédéraux incitent au racisme et à la violence contre les peuples indigènes, font également l’objet de poursuites pénales. «En 2013, a souligné Lucia Rangel, l’anthropologue coordinatrice de recherches pour ce rapport, le crime de racisme contre les peuples indigènes s’est manifesté sous différentes formes: dans l’empêchement d’utiliser les transports collectifs ou pour des étudiants d’aller à l’école, dans le refus de donner des emplois, dans d’innombrables agressions et offenses verbales, dans la non reconnaissance de la condition d’indigène, dans l’impossibilité d’accéder aux aides sociales, dans le refus de prodiguer des soins médicaux, ou encore dans l’obligation des enfants indigènes de laver les sanitaires des écoles, comme cela est arrivé dans différents états du Brésil.» Une liste malheureusement non exhaustive. (apic/jcg/bb)



