«Le monde serait bien meilleur si nous n’existions plus!»
Berne: Plus de 200 personnes au 4ème Symposium suisse sur l’asile de l’OSAR et de l’UNHCR
Berne, 19 janvier 2011 (Apic) «Le monde serait bien meilleur si nous n’existions plus!», a lancé, mercredi 19 janvier à Berne, Susin Park, cheffe du Bureau pour la Suisse et le Liechtenstein du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR). Elle ouvrait ainsi, avec ce mot en guise de provocation, le 4ème Symposium suisse sur l’asile mis sur pied mercredi et jeudi par le HCR et l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) (*), l’association faîtière des organisations suisses de défense des réfugiés et des droits de l’Homme qui fête cette année son 75ème anniversaire.
Plus de 200 personnes se sont rendues dans les locaux de l’Union postale universelle (UPU) pour assister aux conférences et débats qui avaient cette année pour thème «Réfugié: une notion en mutation» et traitaient des nouveaux défis pour la protection des réfugiés. Depuis 60 ans, la Convention de Genève relative au statut des réfugiés (elle date de 1951) sert de référence pour la protection des réfugiés dans le monde, tandis que depuis 75 ans, l’OSAR, fondée en 1936, s’engage «pour un traitement loyal» des personnes qui sollicitent la protection de la Suisse.
En 1956 ou en 1968, les réfugiés de l’Est étaient alors bienvenus
A l’occasion de ce double anniversaire, l’OSAR et le HCR souhaitaient faire le point sur la notion de réfugié, en pleine mutation à l’heure du terrorisme international, des changements climatiques et des catastrophes naturelles qui poussent de plus en plus de monde sur les routes du monde.
Spécialiste du problème des réfugiés – il a été l’envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU pour les droits des déplacés internes – le juriste et professeur bernois Walter Kälin a expliqué que la notion de réfugié est en constante mutation. On n’est plus à l’époque de la «guerre froide», où la Suisse ouvrait grands les bras aux réfugiés hongrois après la révolte de 1956 ou aux Tchécoslovaques après l’invasion soviétique de 1968: les gens de l’Est étaient alors bienvenus, car ils témoignaient contre le système communiste «en votant avec leurs pieds». On accueillait alors volontiers «les ennemis de mes ennemis».
De plus en plus de persécution non étatique, «privée»
Aujourd’hui, les réfugiés viennent des pays du Sud, et la persécution a pris un tout autre visage. Les Etats non démocratiques ne répriment plus si ouvertement leurs citoyens pour des motifs politiques. On est de plus en plus en face de persécutions à connotation non étatique, dans des situations de désagrégation du pouvoir étatique, de terrorisme, de criminalité pure et simple qui visent indistinctement les populations civiles. «On n’a plus affaire directement à une persécution ciblée, individuelle. Il a fallu du temps pour que la Suisse reconnaisse l’existence de cette persécution ’privée’», a-t-il souligné. Ces nouvelles situations requièrent de nouveaux besoins de protection, mais «l’on assiste à une érosion de la notion de réfugiés…»
Actuellement, a relevé le professeur de l’Université de Berne, il y a dans le monde outre les 10 millions de réfugiés au sens commun du terme (qui sont avant tout accueillis dans les pays du Sud), 27 millions de personnes déplacées ou chassées au sein de leur propre pays à cause de guerres et de troubles, auxquelles il faut ajouter 38 millions de déplacés en raison de catastrophes naturelles et des changements climatiques.
Il est d’avis qu’une protection internationale doit être donnée à ces personnes. Plaidant pour un statut juridique en faveur des «déplacés environnementaux» (qu’il ne veut pas appeler «réfugiés écologiques»), le professeur français Jean-Pierre Marguénaud, de la Faculté de droit et des sciences économiques de l’Université de Limoges, s’est fait publiquement contrer par Alard du Bois-Reymond, directeur de l’Office fédéral des migrations (ODM). Relevant qu’il n’existe aucune règle de protection pour ces personnes déplacées à l’intérieur ou à l’extérieur des frontières nationales, il a plaidé pour l’adoption dans un délai raisonnable d’un statut pour ces population, même s’il est conscient qu’il faudra encore «de nombreuses catastrophes» pour vaincre le scepticisme et les réticences de la part de plus d’un Etat.
Il faut «revenir sur le plan de la réalité», lance Alard du Bois-Reymond
Le directeur de l’ODM a rétorqué brutalement qu’il fallait «revenir sur le plan de la réalité». Pas question pour lui de chercher à créer de nouveaux statuts, tant de réfugiés économiques que de réfugiés environnementaux, «car ce sont des personnes qui émigrent pour d’autres raisons».
«Le statut de réfugiés est de plus en plus dilué, on doit revenir aux racines de la notion de réfugiés…, à la Convention de Genève de 1951. Cette notion est pratiquement morte aujourd’hui», a-t-il lancé, en se demandant si «ces véritables réfugiés existent encore».
Une schizophrénie
Georg Kreis, président de la Commission fédérale contre le racisme (CFR), lui a rétorqué qu’en 60 ans la notion de réfugié a évolué, «c’est une chose évidente pour un historien!». Le professeur d’histoire contemporaine et d’histoire suisse à l’Université de Bâle a confié à l’Apic qu’en écoutant le message de l’ambassadeur Claude Wild, chef de la Division politique IV, chargée pour la Confédération de la «Sécurité humaine», et celui d’Alard du Bois-Reymond, on a l’impression d’entendre deux discours tout à fait différents. Comme s’il y avait une sorte de schizophrénie entre la politique «pragmatique» menée à l’intérieur du pays et le discours ouvert voire visionnaire que l’on véhiculerait vers l’extérieur, se sont demandés certains participants.
Dans son intervention de l’après-midi sur le rapport entre changement climatique et migration, l’ambassadeur Claude Wild a demandé que l’on «conceptualise» l’engagement de la Suisse pour la protection des migrants en dehors de frontières suisses «dans la tradition humanitaire de notre pays… Nous devons cesser de penser que seuls les migrants dont le statut de réfugié est reconnu ont besoin de l’aide de la communauté internationale». Car il ne fait pas de doute que de nombreux réfugiés, qui ne peuvent pas obtenir le statut de réfugié, sont tout de même en situation de précarité et de vulnérabilité. «Leur nombre augmentera à mesure que s’imposeront les effets du changement climatique», a-t-il souligné.
(*) L’OSAR est une ONG neutre du point de vue politique et confessionnel. Elle agit en tant qu’organisation faîtière des œuvres d’entraide suisses reconnues s’occupant de réfugiés, soit Caritas Suisse, l’Entraide protestante suisse EPER, l’Organisation suisse d’entraide ouvrière OSEO, l’Union suisse des comités d’entraide juive USEJ et la Section suisse d’Amnesty International. Plusieurs organisations se sont associées à l’OSAR: la Croix-Rouge suisse CRS, le cfd l’ONG féministe pour la paix, l’Aide aux réfugiés de l’Armée du Salut, le Service Social International SSI, la Croix-Rouge du Liechtenstein, l’Aide aux réfugiés du Liechtenstein. Ses principaux partenaires externes sont le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés UNHCR, l’Office fédéral des migrations ODM, ainsi que les autorités des cantons, des villes et des communes suisses. L’OSAR milite pour que la Suisse respecte le droit à la protection contre les persécutions garanti par la Convention de Genève sur les réfugiés de 1951.



