Le Musée de l'Elysée montre les images contestées de Christian Lutz sur le pouvoir religieux
Lausanne: L’exposition de photos «In Jesus’Name» défie la censure de l’Eglise évangélique zurichoise ICF
Lausanne, 6 juin 2013 (Apic) Le Musée de l’Elysée à Lausanne présente du 5 juin au 1er septembre 2013 l’exposition «Trilogie», œuvre du photographe suisse Christian Lutz sur le pouvoir politique, économique et religieux. La troisième partie, consacrée au pouvoir religieux et appelée «In Jesus’Name», présente des images de la vie de l’Eglise évangélique zurichoise ICF. L’exposition a fortement choqué l’ICF, qui a obtenu de la justice la censure de certains clichés.
Le projet photographique «Trilogie» démarre pour Christian Lutz en 2003 avec l’idée de travailler sur la notion de pouvoir et de son interaction avec les individus. «Ce thème m’obsède : le pouvoir agit partout, dans les sphères privées, dans les rapports humains, entre les nations, au sein des peuples ; il est au cœur de nombreux fonctionnements de société», confie le photographe genevois à Sam Stourdzé, le directeur du Musée de l’Elysée.
Consacrée au pouvoir politique, la première partie de son travail, appelée «Protokoll», s’invite dans les valises d’une délégation ministérielle suisse. La deuxième partie, «Tropical Gift», s’intéresse au pouvoir économique à travers le commerce du pétrole et du gaz au Nigeria.
Pour la dernière partie, la partie religieuse, Christian Lutz s’est immergé pendant une année dans la vie de l’Eglise évangélique zurichoise ICF, une des plus importantes Eglises libres de Suisse, avec l’autorisation de ses dirigeants. Célébrations et concert de rock, camps de vacances, dons de sang, il a photographié tous les événements auxquels il a été convié.
Le photographe a publié ce travail en novembre 2012 sous la forme d’un livre intitulé «In Jesus’Name». Et là, coup de théâtre : peu après la parution, ICF a obtenu l’interdiction du livre par la justice zurichoise, arguant une atteinte à l’image. 21 membres de la communauté ont contesté 19 clichés sur 57, où ils apparaissent. Les photos sont sujettes, selon eux, à interprétation.
Sur une photo par exemple, on voit un homme assis avec une adolescente enceinte (dont il est en fait le père) au milieu d’enfants. Le plaignant a estimé que le cliché pourrait faire penser «à une secte qui autorise la polygamie et la pédophilie». Autre plaignante, une femme montrée en bikini sur une plage tenant un pistolet à eau dans une main a eu peur que l’on ne réduise la photo à une «scène de sexe et de violence». Quant à une jeune fille de 20 ans apparaissant les yeux fermés et les deux bras tendus, elle n’a pas voulu que le public pense qu’elle était «en transe».
Stupéfaction
Pour Christian Lutz, c’est la stupéfaction. Le photographe, qui assure avoir travaillé dans le respect de toutes les règles déontologiques, parle de réactions «violentes et inattendues». Même s’il n’exclut pas une démarche judiciaire de l’ICF contre lui, le Musée de l’Elysée, à Lausanne, a décidé de le soutenir.
Refusant de «céder à la censure», le musée a choisi d’exposer comme prévu la trilogie de Christian Lutz. Le photographe a sélectionné pour l’exposition 30 images du livre, dont une dizaine «interdites», pour apporter une «réponse artistique» à la procédure judiciaire.
Visages masqués
Dans l’exposition, les images incriminées sont barrées sur toute leur largeur d’un imposant bandeau noir cachant le visage des protagonistes. Sur ce bandeau figure un extrait de la plainte d’ICF décrivant la scène et indiquant en quoi, selon elle, la photo constitue une atteinte à l’image de la personne concernée.
Le sort inattendu réservé à «In Jesus’Name» met en lumière, bien malgré lui, un quatrième pouvoir : le judiciaire, après les pouvoirs politique, économique et religieux qu’évoque l’exposition. Inquiétant, déroutant, ce quatrième pouvoir interroge ici sur les limites de la démocratie et de la liberté artistique. cw
Encadré :
Né à Genève en 1973, Christian Lutz étudie la photographie à l’Ecole supérieure des arts et de l’image «Le 75», à Bruxelles. Distingué par de nombreux prix, son travail est exposé dans le monde entier et fait régulièrement l’objet de publications. Dans la lignée de la photographie documentaire à ses débuts, il s’en est vite démarqué pour affirmer une mise à distance singulière de la réalité et un point de vue cinématographique sur son environnement. Christian Lutz est représenté par les agences VU’ à Paris et Strates à Lausanne. (apic/cw)



