«Le Nigeria se ’talibanise’…»

Suisse: Visite du Père Obiora Francis Ike, vicaire général du diocèse d’Enugu, au Nigeria Apic Interview

Fribourg, 17 août 2010 (Apic) Une voix inquiète en provenance de l’Afrique se fait actuellement entendre en Suisse: celle du Père Obiora Francis Ike, professeur et directeur de l’Institut catholique pour le développement, la justice et la paix (CIDJAP) à Enugu (*), au Nigeria. De passage à l’invitation de l’oeuvre catholique internationale «Aide à l’Eglise en Détresse» (AED) (**), il a confié à l’Apic sa crainte d’une «talibanisation» du Nigeria suite à une récente vague de violence islamiste dans le pays.

L’Afrique est bénie par l’abondance de ses ressources naturelles, mais elle n’en profite que peu. Malgré une production de pétrole importante, le Nigeria demeure par exemple un pays relativement pauvre, en raison notamment de la très forte corruption qui gangrène le pays, souligne le Père Ike, vicaire général du diocèse d’Enugu.

Le Nigeria est confronté à de graves problèmes internes et les différences de richesse entre le Nord et le Sud sont une grande source de tension à l’intérieur du pays, explique-t-il. De plus, le Nigeria n’est pas un pays uni, mais il est composé de plusieurs nations mises ensemble de manière artificielle par les colons britanniques, rappelle-t-il. Preuve en est, il existe au Nigeria près de 350 langues et dialectes… et tout autant de tribus.

Apic: Qu’en est-il des différentes religions qui cohabitent au Nigeria ?

Père Ike:

Tout d’abord, le Nigeria possède l’une des plus importantes populations musulmanes du continent, mais également, en proportion, le plus grand nombre de chrétiens de toute l’Afrique: sur 150 millions d’habitants, près de la moitié sont chrétiens – dont 30 millions de catholiques – et l’autre moitié se partage entre les musulmans et une petite minorité regroupant les différents cultes et pratiques des religions traditionnelles africaines.

Apic: Le Nigeria connaît-il des tensions dues à cette diversité de religions et d’ethnies?

Père Ike:

Oui, le mélange des religions et des ethnies engendre des conflits internes. On se souvient par exemple de la guerre civile du Biafra (1967-70) qui a eu pour résultat une perte de plus d’un million de vies humaines. A cette époque, 90% de la population biafraise était chrétienne. Mais il ne faut pas oublier, en arrière plan, le rôle des grandes puissances intéressées par le contrôle des richesses naturelles, car le pétrole était du côté du Biafra. Alors que l’on était encore en pleine période de la «guerre froide», l’URSS et la Grande-Bretagne étaient alliées pour la circonstance avec le gouvernement fédéral du Nigeria contre le Biafra sécessionniste, qui était soutenu par la France.

Apic: Quel regard portez-vous sur la population musulmane du pays?

Père Ike:

La plupart des musulmans sont des gens normaux et pacifiques et je suis engagé dans le dialogue entre chrétiens et musulmans. En fait, les problèmes majeurs viennent de la pauvreté de la population. Nos vrais ennemis sont la pauvreté et la malaria. Cependant, des petits groupes déterminés instrumentalisent la religion à des fins politiques. Les musulmans du Nord sont traditionnellement soutenus par les Britanniques. Depuis un certain temps, des pays tels que l’Arabie saoudite, la Libye, l’Egypte et l’Iran, apportent leur appui, financier et idéologique, aux islamistes qui sont anti-Occidentaux. Ces pays, qui jouissent d’une grande influence, cherchent ainsi à stopper l’occidentalisation de l’Afrique et finalement ce sont avant tout les chrétiens locaux qui font les frais de cette politique.

Apic: Votre sentiment face à cela?

Père Ike:

Je crains une ’talibanisation’ du Nigeria. Au Nord, par exemple, on ne peut pas bâtir d’églises, ou alors, seulement dans les zones dites «pour étrangers». Par ailleurs, les chrétiens ne peuvent pas parler à la radio, tandis qu’il y a plein de propagande islamiste sur les ondes. On a également des problèmes pour le vin de messe, qu’on importe d’Europe.

En outre, la propagation de la charia, la loi islamique, pose pour moi un réel problème. En effet, la charia est en contradiction avec la loi fédérale du pays. Le premier Etat nigérian à l’avoir adoptée comme seul système légal est celui de Zamfara après l’élection d’Ahmed Sani Yerima au poste de gouverneur, en 1999. Depuis, onze autres Etats lui ont emboîté le pas. En l’an 2000, 6’000 personnes ont été tuées suite à l’introduction de la charia dans plusieurs Etats. Aujourd’hui, on déplore environ 10’000 morts depuis l’entrée en vigueur de la loi islamique dans 12 Etats faisant partie de la République fédérale du Nigeria, qui en compte 36. Selon la charia, on coupe les mains aux voleurs !

En 2002, le cas de la Nigériane Amina Lawal Kurami, condamnée à mort pour adultère, avait connu un retentissement médiatique sur le plan international. Pour rappel, le tribunal islamique avait condamné la jeune femme à la lapidation pour avoir donné naissance à un enfant plus de neuf mois après son divorce. L’affaire avait suscité l’indignation en Occident. En réponse aux protestations, la condamnation de Lawal avait finalement été annulée par une cour d’appel islamique.

Apic: Avez-vous d’autres craintes pour le Nigeria?

Père Ike:

Je pense que d’autres problèmes ne vont pas tarder à arriver. Il y a notamment le fait que les Chinois sont de plus en plus présents dans le pays. Ils viennent au Nigeria acheter du terrain aux habitants. Ils paient cash, sans prendre la peine de négocier, et grignotent peu à peu le territoire.

Dans le passé, l’Afrique a souffert du colonialisme et, aujourd’hui, elle est en proie à une sorte de néo-colonialisme. Ainsi, il risque d’y avoir des conflits entre les puissances européennes et la Chine concernant le contrôle des ressources naturelles du continent africain.

Encadré

Le Père Obiora Francis Ike, prêtre catholique et défenseur des droits de l’homme, est né en 1956 à Gusau, au nord-ouest du Nigeria. Il fait partie de l’ethnie des Igbos (que l’on écrit souvent Ibos), groupe majoritairement chrétien et très influent dans le Sud-Est du Nigeria. Ses parents ont dû quitter la région majoritairement musulmane suite à la guerre du Biafra.

A 22 ans, Obiora F. Ike obtient le «bachelor» en philosophie après avoir suivi ses études au Bigard Memorial Seminary d’Enugu et sur le Campus d’Iko Ekpene. Il étudie ensuite quelques années en Allemagne (Bonn) et en Autriche (Innsbruck). C’est en 1981 qu’il est ordonné prêtre par l’évêque de Feldkirch, dans le Vorarlberg. Il obtient un doctorat en théologie et en philosophie à l’Université rhénane Friedrich-Wilhelms à Bonn, avant de passer son habilitation en 1986 en éthique sociale, histoire et études africaines. Il rentre la même année au pays, où il fonde l’Institut catholique pour le développement, la justice et la paix (CIDJAP) à Enugu.

Le Père Obiora F. Ike a grandi tout naturellement en tant que combattant pour l’égalité raciale, la paix et la justice. Il a fondé une bonne vingtaine d’ONG travaillant dans le domaine des relations entre chrétiens et musulmans, de l’œcuménisme, de l’éducation, des droits de l’homme, de la justice, de la paix et du développement. Auteur de nombreuses publications, le professeur Ike a déjà reçu plusieurs prix et distinctions à l’étranger pour son travail et son engagement. FB

(*) Cette ville fut durant une période la capitale du Biafra à l’époque de la guerre civile (1967-1970) qui fit plus d’un million de morts au Nigeria.

(**) L’œuvre d’entraide catholique Aide à l’Eglise en Détresse AED (Antenne pour la Suisse romande et italienne Ch. Cardinal-Journet 3 CH-1752 Villars-sur-Glâne) soutient des projets de l’Eglise au Nigeria: Compte chèque postal n° 60-17700-3 UBS, Genève, Cpte n° 0240-454927.01W

Des photos de Mgr Obiora F. Ike peuvent être obtenues à l’apic: jacques.berset@kipa-apic ou apic@kipa-apic.ch, tél. 026 426 48 01 (apic/fb)

17 août 2010 | 13:57
par webmaster@kath.ch
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