Le nouvel évêque devra représenter une Eglise qui «ose entrer dans le débat»
Série d’été «politiciens chrétiens»
Fribourg: Le président du PSS nourrit des craintes quant au successeur de Mgr Genoud
Fribourg, 24 août 2011 (Apic) Elevé dans la foi chrétienne, Christian Levrat a été marqué par la personnalité de Mgr Bernard Genoud. Le président du Parti socialiste suisse (PSS), qui espère vivement la nomination d’un évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg ouvert et proche des préoccupations des gens, trouve malgré tout que la foi doit rester une affaire strictement privée. Interview.
Apic: Etes-vous croyant?
Christian Levrat: Je suis baptisé et mes enfants aussi, mais je ne suis pas un grand pratiquant. Par contre, j’ai été très impressionné par les cours de théologie de l’abbé Genoud, que j’ai suivis durant 4 ans, au Collège du Sud, à Bulle. Bernard Genoud était aussi mon professeur de philosophie. Par la suite, j’ai suivi quelques cours de théologie à l’Université de Fribourg, mais plus par curiosité que dans un but précis.
Apic: Est-ce Mgr Genoud qui vous a donné l’envie d’étudier la théologie?
Christian Levrat: Oui, il m’a beaucoup marqué. Il m’a donné les bases philosophiques nécessaires.
Apic: Avez-vous gardé contact avec lui, une fois qu’il a été nommé évêque?
Christian Levrat: Je l’ai revu régulièrement et avec beaucoup de plaisir. C’est quelqu’un avec qui j’aimais beaucoup parler. Il possédait un talent pédagogique exceptionnel, allié à un sens des questions essentielles.
Apic: Est-ce qu’il vous manque?
Christian Levrat: Oui. Je trouvais qu’il faisait partie des voix intelligentes de l’Eglise, même si je ne partageais pas toujours ses avis. J’ai quelques craintes quant à son successeur.
Apic: Selon vous, quelles qualités devra posséder son successeur?
Christian Levrat: Il devra être en phase avec son temps et proche des gens, être capable de communiquer et de donner une image ouverte et tolérante de l’Eglise. Une Eglise qui ose entrer dans le débat.
Apic: Quelle place donnez-vous à la foi dans votre vie quotidienne?
Christian Levrat: La foi est plutôt quelque chose de personnel et d’intime. Pour moi, il s’agit surtout de valeurs et d’un fondement intellectuel. Ces valeurs sont celles de l’environnement dans lequel j’ai grandi. Comme enfant de la campagne fribourgeoise, comme servant de messe, comme membre des Jeunesses chrétiennes fribourgeoises, j’ai une expérience directe de l’Eglise catholique. Et j’ai été marqué par l’approche intellectuelle des thomistes.
Apic: Et dans votre engagement en politique?
Christian Levrat: En politique, je tente de me forger un avis personnel, en tenant compte de l’intérêt général, en cherchant des solutions qui profitent à l’ensemble de la société, et non à quelques groupes privilégiés. Et cet intérêt général commande une certaine distance avec les positions d’une Eglise ou d’une autre. Je suis de toute manière favorable à une séparation assez stricte entre l’Etat et les Eglises. Ceci pour garantir la neutralité de l’action de l’Etat, mais aussi l’indépendance des Eglises face au pouvoir politique.
Apic: Finalement, êtes-vous plutôt un chrétien en politique ou un politicien chrétien?
Christian Levrat: Je m’efforce de construire ma propre réflexion et je crois qu’il vaut mieux garder sa foi comme quelque chose de privé.
Apic: Aujourd’hui, est-ce difficile de concilier engagement religieux et engagement politique?
Christian Levrat: Cela dépend de la manière dont vous percevez cet engagement. S’il s’agit de concilier une éthique personnelle et la pratique politique, c’est possible. Exigeant parfois, mais possible. Si par contre être croyant en politique, c’est répercuter les positions vaticanes au Parlement, ça risque d’être compliqué. Il y a des sujets sur lesquels l’Eglise est assez peu en phase avec notre société, notamment en matière de sexualité ou de recherche. Ces positions me paraissent compréhensibles du point de vue strictement doctrinal, mais elles sont peu utiles dans le débat politique actuel. Personnellement, j’ai beaucoup apprécié le travail de l’Eglise et la position du Vatican en matières économique et sociale du temps de Jean Paul II, notamment dans les relations Nord-Sud. Je crois que Benoît XVI pourrait se concentrer davantage sur ces questions.
Apic: Y voyez-vous un retour en arrière?
Christian Levrat: Il ne m’appartient pas d’en juger. Comme politicien et observateur attentif de ce que fait le Vatican, je constate un retrait des questions économiques et sociales. Un retrait du discours sur l’état de la société. Un peu comme si l’Eglise se crispait. Cela me dérange un peu, car c’est précisément ces aspects-là que j’avais appréciés du temps de Jean Paul II.
Apic: On dit souvent que les chrétiens ne sont pas de ce monde. Doivent-ils donc s’abstenir de tout engagement politique ou, au contraire, sont-ils particulièrement appelés à de telles fonctions?
Christian Levrat: Chrétiens ou pas, les gens devraient s’engager en politique. Après, ils le font avec les valeurs qui sont les leurs. Les chrétiens en politique ne sont pas les armées du Vatican. Il est pour moi logique et normal qu’ils s’engagent, qu’ils développent des idées différentes. Mais je crois qu’il faut rester assez prudent avec ces étiquettes. Etre chrétien est un socle de valeurs, qui peuvent être interprétées très différemment. Chacun vit sa foi et comprend sa religion comme il l’entend. C’est pour cette raison que je pense qu’être chrétien en politique ne veut pas dire grand-chose.
Apic: Y a-t-il une place pour la religion dans les partis politiques?
Christian Levrat: La religion est une affaire privée, elle n’a pas à intervenir comme institution dans le débat politique. A l’inverse, elle a le droit d’exiger le respect de son existence et de son autonomie, ainsi qu’une forme d’égalité de traitement.
Apic: Et au PSS?
Christian Levrat: Le mouvement des socialistes chrétiens forme une «chapelle» au sein du parti. C’est un mouvement structuré, avec sa propre organisation. Le PSS est un parti neutre du point de vue religieux, il ne revendique pas de base chrétienne spécifique. Même si pour moi il y a une convergence évidente entre le message de l’Evangile et les grandes lignes politiques du PSS, je suis plutôt attentif à une séparation assez stricte entre l’Eglise et l’Etat, qui me paraît justifiée, quand bien même je suis catholique.
Apic: La religion n’a donc pas sa place sous la coupole fédérale?
Christian Levrat: Je me suis toujours battu pour défendre la séparation entre le fait politique et le fait religieux, ainsi que pour l’autonomie des Eglises et des religions. Je pense qu’avec sa décision sur les minarets (acceptation d’une initiative populaire visant à interdire la construction de minarets en Suisse, le 29 novembre 2009, ndlr), le peuple suisse est intervenu dans cette autonomie. C’est un très mauvais service rendu, y compris aux Eglises chrétiennes. Aujourd’hui, on ne peut pas, simplement au nom de la défense d’une certaine vision de l’Eglise catholique, tenter d’empêcher l’islam de s’organiser comme il l’entend. Au contraire, les Eglises, y compris l’islam comme religion, auraient intérêt à développer une vision de leur rapport à l’Etat qui soit similaire. Une vision basée sur le respect de part et d’autre des frontières qui sont tracées dans le développement social. (apic/nd)
PROFIL
Nom: Christian Levrat
Date de naissance: Né le 7 juillet 1970, à La Tour-de-Trême
Etat civil/enfants: Marié, 3 enfants
Profession: Président du Parti socialiste suisse (PSS). Licencié en droit de l’Université de Fribourg et Master en sciences politiques de l’Université de Leicester (GB)
Eglise: catholique
Parti: Parti socialiste suisse (PSS)
Fonction politique: Conseiller national
Parcours politique: Membre de l’Assemblée constituante fribourgeoise, de 2000 à 2004.
(Il a présidé le groupe socialiste de la Constituante en 2000 et la Constituante en 2003)
Conseiller national, depuis le 1er décembre 2003
Président du PSS Suisse, depuis mars 2008. Il succède à Hans-Jürg Fehr
Président de l’Oeuvre suisse d’entraide ouvrière (OSEO) Fribourg, depuis 2005
Des figures qui l’inspirent: «L’étranger» d’Albert Camus et l’abbé Genoud
Un verset qui l’inspire: «La parabole des talents», «c’est une très belle règle de morale personnelle» (apic/nd)
POUR OU CONTRE
Le «bébé médicament»: contre
L’interdiction des minarets: contre
L’abandon définitif du nucléaire: pour
Les 0,7 % du PNB pour l’aide au développement: pour
La révision de la loi sur l’assurance-chômage: contre (apic/nd)



