Le pape François apparaît préoccupé par les finances vaticanes | © Vatican Media
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Le pape inquiet du «déficit général» du Saint-Siège

Dans une lettre ouverte insolite au Collège cardinalice, publiée le 20 septembre 2024, le pape François demande aux cardinaux de soutenir sa réforme de l’économie du Saint-Siège. Il insiste sur son objectif de «déficit zéro», alors que le Vatican est secoué par une grogne de nombreux employés.

La lettre du pontife est inhabituelle: les communications du pape avec le collège des cardinaux sont habituellement réservées aux consistoires, ces réunions qui rassemblent le collège cardinalice sur convocation du pontife. Ce n’est cependant pas la première fois qu’il s’adresse à eux hors de ce cadre: en 2014, il avait fait publier une lettre destinée aux cardinaux qu’il s’apprêtait à créer. Il s’agissait d’une véritable ›fiche de mission’ qui réclamait de tout cardinal qu’il embrasse un «esprit évangélique d’austérité, de sobriété et de pauvreté».

Le fruit d’un ‘mandat’ des cardinaux

Un message clair pour le collège cardinalice dont certains membres avaient pu alimenter des scandales en raison du train de vie de ‘prince de l’Église’ qu’ils affichaient. Dans sa lettre, le pape insistait aussi sur le fait qu’un cardinal n’avait pas pour seul but d’élire son successeur, mais devait «l’aider avec une efficacité fraternelle dans [son] service à l’Église universelle».

Cette conception s’était d’ailleurs concrétisée dès 2013 quand le pape avait décidé de créer un Conseil des cardinaux. Une nouvelle entité composée de six à neuf cardinaux, dont le but est d’épauler le pontife dans la réforme de la Curie romaine. Dans sa lettre envoyée aux cardinaux jeudi et rendue publique ce vendredi 20 septembre, le pape rappelle que cette réforme est le fruit du ›mandat’ que les cardinaux lui ont donné lors des Congrégations générales précédant le conclave de 2013, où la question économique avait été déclarée prioritaire.

Le Graal du «déficit zéro»

En 2022, après neuf ans de travail, le pape a promulgué la constitution apostolique Praedicate Evangelium qui redessine le fonctionnement de l’administration centrale de l’Église à Rome, créant notamment un tout nouveau pôle économique. Mais la question de l’économie du Saint-Siège n’est pas pour autant réglée, souligne le pape dans sa lettre au collège cardinalice. «Les ressources économiques au service de la mission sont limitées et doivent être gérées avec rigueur et sérieux, afin que les efforts de ceux qui ont contribué au patrimoine du Saint-Siège ne soient pas dispersés.»

«Les institutions qui ont un excédent devraient contribuer à couvrir le déficit général» – Pape François

S’il assure que la réforme de la Curie permet d’ores et déjà d’améliorer les performances économiques du patrimoine existant, le pape François considère désormais nécessaire pour chacun d’effectuer un «effort supplémentaire». Ceci afin d’atteindre le but affiché: le «déficit zéro». Il annonce notamment que chaque entité du Saint-Siège ne pourra plus compter sur les subventions habituelles, mais devra trouver des «ressources externes pour sa mission», comme certains dicastères le font déjà, tel celui de la Communication. À l’heure actuelle, l’état des comptes du Vatican est inconnu, le secrétariat pour l’Économie (SpE) ne publiant plus de bilan financier depuis 2022.

Cependant, les années précédentes tendaient à montrer une insoutenabilité structurelle du modèle en place sur le long terme – le Vatican étant forcé de se séparer d’actifs chaque année. Dans un entretien accordé à Vatican News en 2020, le préfet du SpE, le Père Antonio Guerrero, avait affirmé qu’entre 2016 et 2020, les recettes s’élevaient en moyenne à 270 millions d’euros, contre 320 millions d’euros de dépenses – soit un déficit annuel moyen de 50 millions d’euros.

Austérité et grogne au Vatican

Depuis la pandémie de Covid-19, qui semble avoir considérablement affaibli l’économie vaticane, le pape François a initié une politique d’austérité générale. Elle passe notamment par un gel des salaires, des primes d’avancement et parfois du recrutement dans certains dicastères. Ce mouvement est à l’origine d’une réelle inquiétude chez des employés du Vatican. Et il n’est pas anodin que le pape assure dans sa lettre avoir conscience du «dévouement et des difficultés des femmes et hommes engagés à s’adapter à ce mouvement de renouveau».

Un employé du Vatican contacté par l’agence I.MEDIA confirme avoir bien noté cette expression. Il trouve intéressant que cette lettre intervienne cinq jours seulement avant la réunion de l’Association des employés laïcs du Vatican (ADLV), unique entité représentant les intérêts de ces derniers – en l’absence de syndicat dans le droit du petit État. Le contexte social est particulièrement tendu, explique-t-il, affirmant qu’on parle même de grève (même si ce droit n’existe pas non plus outre-Tibre): «Le mot n’est plus tabou aujourd’hui.»

Solidarité familiale

Mais le pape s’adresse-t-il réellement aux simples employés ou aux destinataires de la lettre directement? En 2021, le pape avait baissé les salaires de nombreux membres de la Curie romaine, mais surtout celui des cardinaux travaillant à Rome, à hauteur de 10%. Leur rémunération mensuelle serait alors passée de 5000 euros à 4500 euros par mois.

Dans son courrier, le pape demande aux cardinaux de donner à nouveau un «exemple concret» de générosité pour soutenir la réduction nécessaire des coûts. Il insiste sur le besoin d’éviter le «superflu». En appelant à leur «grande responsabilité» et à leur soutien «proactif» pour «assurer l’avenir de la Mission», le pape prend pour modèles les familles dans lesquelles les plus riches donnent aux plus pauvres.

«Les institutions qui ont un excédent devraient contribuer à couvrir le déficit général», assure-t-il. Le pape ne prend pas le soin de désigner les institutions concernées. Une source romaine consultée par I.MEDIA voit dans la lettre une façon pour le pape de faire pression sur certains cardinaux.

Relancer le Denier de St-Pierre

En creux, la lettre explique que retrouver l’équilibre financier, pour le pape, doit aussi permettre de rendre au Saint-Siège sa crédibilité. Une gestion exemplaire et «généreuse» de son patrimoine permettrait de relancer les dons, notamment ceux qui arrivent par le Denier de Saint-Pierre (la campagne de don annuelle mondiale en faveur du Vatican).

Ces contributions, indispensables au fonctionnement du Vatican, sont en nette baisse ces dernières années. Pour expliquer cette situation, les autorités économiques ont, ces dernières années, pointé du doigt les scandales financiers – comme celui de l’affaire dite «de l’immeuble de Londres» – mais aussi la gestion pas assez transparente, sobre et rigoureuse du patrimoine du Vatican dans son fonctionnement quotidien. (cath.ch/imedia/cd/rz)

Le pape François apparaît préoccupé par les finances vaticanes | © Vatican Media
22 septembre 2024 | 09:54
par I.MEDIA
Temps de lecture : env. 4  min.
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