Quel accueil pour Benoît XVI?
Le pape s’apprête à visiter la Turquie dans un contexte difficile
Istanbul, 23 novembre 2006 (Apic) L’accueil que recevra le pape Benoît XVI en Turquie ne devrait ressembler en rien à celui généralement réservé au chef de l’Eglise catholique dans d’autres pays. Le séjour du pape en Turquie, du 28 novembre au 1er décembre, devrait être assez proche de la température, en cette période de l’année.
Les dirigeants turcs vont certes accueillir poliment le pape, mais de façon plus ou moins glaciale, commentent les observateurs. Benoît XVI effectuera son premier voyage dans un pays musulman, deux mois après la levée de boucliers provoquée dans le monde musulman par ses remarques sur l’islam.
Seule une rangée de soldats turcs rendra les honneurs dus au chef d’Etat du Vatican. C’est du reste à ce titre là qu’il sera reçu pendant près d’une heure par le président turc, Ahmet Necdet Sezer. Les mesures de sécurité seront importantes. La police sera fortement mobilisée pour empêcher tout débordement. Une grande manifestation est prévue dimanche à Istanbul à l’initiative d’un parti pro-islamiste pour dénoncer le déplacement du pape.
La formation islamiste turque du Parti de la «félicité» (SP) a en effet appelé les Turcs à protester dimanche, au cours d’un «rassemblement géant» à Istanbul, contre la visite du pape. Un appel à manifester qui est intervenu au moment même où le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères Namik Tan assurait que la Turquie entendait faire faire de cette visite une réussite, à l’heure ou la Turquie frappe à la porte de l’Union européenne.
La manifestation annoncée à Sainte-Sophie contre cette visite fait partie de «faits épisodiques et limités» qui ne suscitent pas de «préoccupation particulière», a pour sa part commenté mercredi le directeur de la salle de presse du Vatican, le père Federico Lombardi. «Je continue à considérer ces faits épisodiques et limités comme ne remettant pas en question la substance ni le climat de la visite dont nous prévoyons qu’elle se déroule dans un climat serein», a déclaré le responsable, cité par l’agence italienne Ansa. «Ces faits ne suscitent pas de préoccupation particulière même s’ils sont déplaisants», a-t-il ajouté.
Rencontre pas impossible
Sauf changement de programme, le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et son ministre des Affaires étrangères ne seront pas dans la capitale au moment du déplacement du pape pour assister au sommet de l’Otan les 28 et 29 novembre à Riga. Un voyage qui arrange bien les choses pour lui, murmure-t-on. De source proche du Premier ministre, on affirme toutefois qu’un tête-à-tête Erdogan-Benoît XVI a encore une chance de se réaliser au retour du Premier ministre de la capitale lettonne.
Il n’en demeure pas moins que 2007 est une année de double élections en Turquie, présidentielle en avril et législatives en novembre, et que le Premier ministre Erdogan nourrit des ambitions présidentielles dans un contexte déjà dificile.
0,04% de catholiques
Pour son cinquième voyage à l’étranger, le pape Benoît XVI se rendra dans ce pays laïc où 95% de la population est de religion musulmane. On compte quelque 32’000 fidèles catholiques, aux côtés des autres minorités orthodoxe et juive.
Selon les chiffres du Bureau central des statistiques de l’Eglise, au 31 décembre 2005, le pays compte ainsi plus de 72 millions d’habitants. Les 32’000 catholiques ne représentant que 0,04 % de la population.
La Constitution turque de 1982 réaffirme la nature laïque de l’Etat. Elle garantit la liberté religieuse et limite l’exercice du culte aux édifices religieux. L’activité missionnaire n’est pas interdite. Dans la pratique, les minorités religieuses sont cependant victimes de discrimination administrative et sont étroitement contrôlées par le gouvernement. Les activités missionnaires sont souvent réprimées.
Dans ce pays laïc, la religion dominante est l’islam, majoritairement sunnite hanafite (branche modérée) avec d’importantes communautés chiites, en particuliers les alévis. Une enquête publiée en décembre 2004 dans le «Wall Street Journal» indiquait que 95% des Turcs sont musulmans et 72 % observent les prescriptions de l’islam. Le pays compte aujourd’hui pus de 72 millions d’habitants.
Minorité chrétienne brimée
La minorité chrétienne n’est pas toujours reconnue par le pouvoir et, malgré les négociations pour l’entrée du pays dans l’Union européenne, de grandes inégalités subsistent encore dans l’exercice des cultes.
Héritiers de l’Eglise primitive, les chrétiens de Turquie ne sont plus qu’environ 100’ 000, à l’heure actuelle. Selon l’association «Aide à l’Eglise en détresse» (AED), cette situation est la conséquence, entre autres, du génocide arménien de 1915 et de la guerre gréco-turque de 1923. Cette dernière a été suivie d’un déplacement de populations, qui a conduit à l’expulsion d’Asie mineure vers la Grèce d’un million de chrétiens de langue grecque.
Les chrétiens, issus de différentes traditions, se répartissent en un grand nombre d’Eglises et de rites. Les plus nombreux sont les Arméniens apostoliques (appelée aussi grégoriens ou orthodoxes) et disposent d’un patriarcat à Istanbul. Ils seraient autour de 50’ 000 alors qu’ils étaient deux millions à la fin du 19e siècle. Dans la confession orthodoxe, viennent ensuite les fidèles de rite syrien, dont le nombre ne cesse aussi de diminuer. Ils sont à peine 11’000 aujourd’hui, contre 50’000 il y a vingt ans, car beaucoup ont dû fuir les exactions des rebelles kurdes et de l’armée turque.
Les greco-orthodoxes, quant à eux, ne constituent plus qu’une petite communauté de quelques milliers de fidèles, avec à leur tête le patriarche oecuménique de Constantinople, Bartholomé Ier. Ils étaient plusieurs centaines de milliers en 1923, lors de la fondation de la République turque. Le patriarche revendique cependant une primauté spirituelle sur l’ensemble du monde orthodoxe et déclare être «à la tête de 300 millions» de fidèles.
Quelque 25’000 protestants de différentes dénominations sont aussi présents en Turquie. Les catholiques sont pour leur part près de 32’000, et se répartissent dans les rites latin, chaldéen, arménien, syrien, et grec.
La situation des minorités chrétiennes en Turquie est donc politiquement et culturellement difficile. Certains chrétiens résident aussi dans le pays au péril de leur vie. Le père Andrea Santoro a été assassiné le 5 février 2006 alors qu’il priait dans son église de Trébizonde. L’assassinat du missionnaire italien a été suivi de peu par l’agression d’un prêtre français dans une rue de Samsun, petite ville balnéaire du pays. Le père Pierre Brunissen a été frappé à coups de couteau, le 2 juillet dernier, par un déséquilibré proche des milieux fondamentalistes islamistes. Le prêtre français a été, depuis, rappelé dans son diocèse.
Questions ouvertes
Dans le cadre des négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, le pays est appelé à faire des efforts, notamment dans le domaine de la liberté religieuse. L’amélioration des droits accordés aux 100’000 chrétiens vivant en Turquie est considérée comme l’une des conditions préliminaires à cette adhésion.
Ainsi, la reconnaissance par Ankara du génocide arménien et de l’indépendance de Chypre pose encore des problèmes. Le 10 novembre 2006, Tassos Papadopoulos, le président chypriote, reçu en audience par Benoît XVI, lui remettait un album de photos des églises désaffectées et désacralisées par les Turcs dans la partie nord de l’île qu’ils occupent depuis 1974. Le président a ainsi déclaré que son pays ne «s’opposait pas à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne, mais demandait que soient suivis les critères imposés par l’Europe». Si la Turquie ne respectait pas ces critères, dont le respect de la liberté religieuse, Chypre pourrait mettre «son veto» à son adhésion à l’Union, avait-t-il ajouté.
Dans un rapport d’évaluation sur les progrès réalisés par la Turquie en vue de son adhésion à l’UE publié deux jours plus tôt, la Commission européenne avait demandé au gouvernement de Recep Tayyip Erdogan de respecter ses engagements, en particulier sur la question de Chypre. «La liberté d’expression, selon les normes européennes, n’est pas garantie par le cadre juridique existant», soulignait aussi la Commission, qui notait encore des insuffisances en matière de protection des religions minoritaires, des droits des minorités, mais aussi dans des domaines tels que le respect de l’environnement.
Dans un autre rapport publié en octobre 2005, la Commission avait constaté qu’une circulaire turque de décembre 2003 autorisait le «changement d’identité religieuse», c’est-à-dire le passage d’une confession à une autre, «sur la base d’une simple déclaration». Cependant, la Commission relevait de nombreux obstacles dans la vie des communautés chrétiennes, soulignant l’absence de personnalités juridiques, la restriction au droit de propriété, l’ingérence dans la gestion des fondations ou l’impossibilité de former le clergé. Elle notait qu’une surveillance policière était exercée sur les chrétiens, surtout sur les protestants évangéliques.
La Commission concluait donc que «la législation appropriée devrait être adoptée afin d’aplanir ces difficultés», ajoutant que «la Turquie devrait traiter toutes les religions de manière identique et ne devrait pas soutenir une religion en particulier (les sunnites) comme elle le fait actuellement».
Reste que le séjour du pape à Istanbul sera essentiellement consacré à sa rencontre avec Bartholomée 1er, Patriarche de Constantinople et chef de l’église orthodoxe grecque. (apic/ag/imedia/pad/pr)



