Le Paraguay meurt de faim mais exporte du soja

Paraguay: Rapport alarmant d’»Oxfam Intermon» sur les conséquences de la culture intensive du soja

Asuncion, 22 mai 2014 (Apic) Les grandes plantations de soja poussent les petits paysans à émigrer vers les périphéries des grandes villes ou à l’étranger. Les terres sont partagées entre des chefs d’entreprises et des hommes politiques liés à l’ex-dictature. Telle est une partie du panorama dressé par le rapport de l’ONG de lutte contre la pauvreté «Oxfam Intermon», au Paraguay. Un pays où 2% de la population possède 80% des terres.

Lors des dix dernières années, plus de 900’000 personnes ont été expulsées de leurs terres. 585’000 d’entre eux étaient des jeunes de moins 30 ans. «Cet exode rural est un problème qui existe depuis des décennies, mais il s’est aggravé ces quinze dernières années, à cause de l’expansion de la culture du soja», explique Oscar Lopez, directeur d’»Oxfam Intermon». L’usage intensif de produits agrochimiques dans les cultures oblige les familles à abandonner leurs terres, devenues improductives. Ces paysans cherchent donc des alternatives pour survivre, que ce soit dans les grandes villes du pays ou même en émigrant. L’exode massif vers l’Espagne est intervenu lors de la période de l’expansion des plantations de soja.

Le soja occupe 92% des terres cultivables

Quatrième exportateur et sixième producteur mondial de soja, essentiellement transgénique, le Paraguay en a produit un record de 9,3 millions de tonnes en 2013. Cet oléagineux occupe d’ailleurs aujourd’hui 3,1 millions d’hectares, soit 92% des terres cultivables. «L’essentiel du soja est produit par des grandes entreprises, en particulier brésiliennes, ainsi que par quelques compagnies nationales. C’est un secteur d’activité très centralisé autour de quelques multinationales alimentaires qui achètent et exportent la production, comme Cargill, Bunge ADM ou encore Dreyfus», précise Oscar Lopez. Et si la propagande officielle explique que le développement de la production du soja permet de nourrir 70 millions de personnes, le Paraguay est confronté à des problèmes alimentaires. «Sur une population de sept millions, 1,3 million de personnes souffrent de la faim», relève le coordinateur humanitaire.

L’Eglise préoccupée

La mauvaise répartition des terres est évidemment le problème principal du Paraguay. «2 % de la population concentre en effet 80% des terres, explique le responsable d”Oxfam Intermon’. C’est un record pour toute l’Amérique latine». Les grandes propriétés se sont créées durant la période du régime dictatorial d’Alfredo Stroessner, entre 1954 et 1989. D’après la Commission «Vérité, Justice et Réparation», créée justement après la dictature, 12 millions d’hectares de terres ont été distribués à des entreprises ou à des personnalités influentes du pays, proches du régime. Alors que les deux tiers auraient dû être remis à de petits paysans. Cette situation est régulièrement dénoncée par les autorités religieuses du pays, en commençant par la Conférence épiscopale qui a de nouveau fait part, en mars dernier, de sa préoccupation concernant les déplacements de familles de paysans à cause de l’extension des monocultures de soja transgénique dans tout le pays.

Espoirs déçus

L’absence de réforme agraire demeure de fait le point noir du Paraguay. Et cela, même après le passage au pouvoir de Fernando Lugo Mendez, l’ancien évêque élu président en avril 2008. A l’époque, «l’évêque des pauvres» avait été accueilli avec beaucoup d’espoirs dans le deuxième pays le plus pauvre du continent après la Bolivie. D’autant que ce dernier avait fait de la répartition de la terre sa priorité. «Mais il s’est retrouvé confronté à des pouvoirs économiques très puissants, rappelle Enrique Gauto Bozzano, le secrétaire exécutif de la Coordination des Droits de l’Homme du Paraguay (CODEHUPY). Un contre pouvoir qui a sans doute précipité sa destitution, le 22 juin 2012, par le Sénat, pour sa prétendue responsabilité, établie suite à une enquête largement bâclée, dans la mort de 17 personnes, lors de l’expulsion de paysans sans terre d’une propriété. A l’époque, la communauté internationale avait qualifié cette destitution de «coup d’état parlementaire».

Pétition internationale

Près de deux ans plus tard, la propriété de «Marinakue», où s’est produit le massacre des 17 agriculteurs, à Curuguaty, au nord-est de la capitale Asunción, symbolise toujours le combat des petits paysans sans terre. Une pétition internationale, appuyée notamment par le Prix Nobel de la Paix Adolfo Pérez Esquivel, va demander à l’actuel président du Paraguay, Horacio Cartes, de redistribuer aux familles et aux jeunes de Curuguaty, la propriété en question. Les terres, qui appartiennent à l’Etat, sont en effet illégalement occupées et produisent du soja destiné à l’exportation. Les paysans qui réclament le terrain ont initié en 2004 le processus administratif prévu par l’Etat pour octroyer des propriétés publiques disponibles aux familles de paysans sans terre. Une obligation, au regard de la Constitution paraguayenne de 1992. C’est également une épreuve de vérité pour Horacio Cartes, homme d’affaire multimillionnaire qui a fait, lui aussi, de la lutte contre pauvreté son principal objectif. (apic/jcg/rz)

22 mai 2014 | 15:08
par webmaster@kath.ch
Partagez!