Le Père Amaro dénonce la reprise de la déforestation illégale par les «madereiros»

Brésil: Six ans après l’assassinat de Sœur Dorothy Stang, «le sentiment d’impunité est revenu à Anapu»

Anapu/Etat du Para, 10 février 2011 (Apic) Six ans après l’assassinat de Sœur Dorothy Mae Stang, une religieuse américaine de la congrégation des Sœurs de Notre-Dame de Namur, abattue par des tueurs à gages le 12 février 2005 à Anapu, dans l’Etat brésilien du Para, la tension est à nouveau très vive dans cette région amazonienne.

Dans le collimateur des «madereiros», ces exploitants de bois qui pratiquent la déforestation illégale, le Projet de Développement Durable (PDS) «Esperança» qu’avait lancé la religieuse naturalisée brésilienne. Militant à la Commission pastorale de la Terre (CPT), elle était surnommée «l’Ange de la Transamazonienne».

Créé en 2003 dans cette région du Nord du Brésil, après une longue bataille administrative menée par cette religieuse combative pour pouvoir «coloniser» légalement ces terres appartenant à l’Etat, ce projet permet à 300 familles de bénéficier d’un lopin de terre dans le cadre de la réforme agraire. Objectif ? Pratiquer une agriculture raisonnée dans le respect de la nature et lutter ainsi contre la déforestation. Au grand dam des forestiers locaux qui lorgnent sur les 3’000 hectares riches en essences rares.

Les «madereiros» multiplient depuis quelques mois les intrusions et la coupe illégale de bois, comme l’explique le Père José Amaro, le curé d’Anapu, qui poursuit depuis six ans l’œuvre de Sœur Dorothy.

Apic: Père Amaro, six ans après l’assassinat de Soeur Dorothy, quelle est la situation des 300 familles qui vivent au sein du PDS Esperança ?

Père Amaro: La situation est plutôt inquiétante. Depuis quelques mois, les intrusions de forestiers illégaux dans le PDS se sont multipliées. Pendant les fêtes de fin d’année, profitant des vacances estivales des représentants de l’IBAMA (Ministère de l’Environnement) et de la Police Fédérale, les coupes illégales se sont intensifiées et plusieurs centaines d’arbres ont été abattus. Des dizaines de camions ont charrié ce bois en plein jour.

Nos plaintes sont restées sans effet. Début janvier, nous avons donc pris la décision de barrer la route qui permet l’accès au PDS. Ce barrage est encore en place aujourd’hui. Nous attendons que les autorités prennent leurs responsabilités et garantissent les droits et la sécurité des paysans qui ont obtenu ces terres dans le cadre de la réforme agraire.

Apic: Le sentiment d’impunité semble à nouveau régner chez les grands exploitants forestiers ?

Père Amaro: Les choses s’étaient calmées avec la condamnation, l’an dernier, des commanditaires de l’assassinat de Sœur Dorothy. Mais depuis quelques mois, il règne effectivement un climat délétère dans la région d’Anapu et les exploitants forestiers ont le sentiment de pouvoir agir à nouveau en toute impunité.

Un exemple: lorsque nous avons barré la route permettant l’accès au PDS, les forestiers ont également créé un barrage quelques kilomètres avant pour bloquer tout approvisionnement du PDS.

Leur sentiment d’impunité est tel qu’ils ont même empêché un représentant de l’INCRA (Institut national de la réforme agraire) de passer, alors qu’il se rendait au PDS pour établir un constat sur la déforestation illégale. Il a fallu que les forces de la Police Fédérale interviennent. Ce sentiment d’impunité est également conforté par la présence du plus gros exploitant forestier de la région comme adjoint au maire d’Anapu, la commune à laquelle le PDS Esperança est rattaché.

Apic: A propos de politique, l’arrivée de Dilma Roussef à la tête du pays peut-elle changer quelque chose ?

Père Amaro: Difficile à dire. Mais la façon par exemple dont elle gère le dossier du mégaprojet de barrage hydroélectrique de Belo Monte, au cœur de l’Amazonie, ne nous inspire pas confiance. Il faut se rappeler que dans le gouvernement de Lula, Dilma Roussef était en charge du Programme d’Accélération de la Croissance (PAC). A ce titre, elle s’est souvent opposée à Marina Silva, la ministre de l’environnement de l’époque, pour faire passer ses projets de développement de l’agroindustrie. Coïncidence ou pas, depuis qu’elle a été élue, les coupes illégales se sont multipliées dans la région.

Apic: Cette année, vous avez décidé de célébrer d’une manière différente l’anniversaire de l’assassinat de Sœur Dorothy…

Père Amaro: D’habitude, nous commémorions ce triste anniversaire uniquement dans la commune d’Anapu. Mais cette année, outre la célébration d’une messe par Mgr Erwin Kräutler, l’évêque d’Altamira, d’une procession vers la tombe de Sœur Dorothy et d’un dîner communautaire, nous allons organiser, le 13 février, une caravane destinée à rejoindre le PDS Esperança. Nous voulons ainsi donner une visibilité nationale et internationale à notre lutte et alerter l’opinion sur les risques d’un retour à une situation de violence, comme celle qui a coûté la vie à Sœur Dorothy. (apic/jcg/be)

10 février 2011 | 13:05
par webmaster@kath.ch
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