Le professeur Daniel Marguerat invité de la Faculté de Théologie de l’U.C.L.:
«Le projet de Jésus : une énigme non résolue»
Bruxelles, 12 mars 1997 (CIP) Dans le cadre d’un cycle de conférences consacré au «Jésus de l’histoire», un exégète protestant suisse, Daniel Marguerat, professeur à l’Université de Lausanne, était le 10 mars l’invité de la Faculté de Théologie de l’U.C.L. Devant plus de 300 personnes, il a montré que «le projet de Jésus reste une énigme non résolue».
Le professeur Marguerat n’était pas venu de Suisse avec la prétention de résoudre l’énigme. Non que l’on ne sache rien d’historiquement sûr à propos de Jésus. Mais depuis 2000 ans, la question posée par la destinée et par la personnalité de Jésus de Nazareth demeure ouverte : fut-il un guérisseur, un prophète, un fondateur de mouvement ? Pourquoi a-t-on voulu l’éliminer ? Que peut-on en dire d’un point de vue historique et sociologique ?
Deux avancées
Depuis deux siècles, la quête du historique a suscité de multiples travaux. Ceux-ci ont appris la modestie aux chercheurs. A l’inverse de certains ouvrages à succès, les études rigoureuses des exégètes et des historiens sur Jésus accumulent moins les connaissances nouvelles qúils ne remettent en cause des présupposés que l’on croyait fermes. Cette remise en question est salutaire pour corriger tout «profil de l’homme Jésus».
D. Marguerat signale deux «avancées» désormais acquises. La première concerne le rôle que Jésus a joué comme guérisseur et exorciste dans la société agraire de son époque. Il n’est plus possible de mettre le fait en doute. Jésus, d’ailleurs, n’était pas le seul guérisseur de son temps. Reste la signification de pareille activité : Jésus invitait à y lire un signe de l’avènement décisif du Règne de Dieu. Au fond, note D. Marguerat, «les guérisons de Jésus affectent la présence de Dieu au corps de l’homme».
Autre avancée : une meilleure connaissance du monde juif, aiguillonnée par le scandale d’Auschwitz et de la «Shoah», a permis de mieux situer Jésus comme fils de son peuple. Aussi unique et originale qúait été sa personnalité, «Jésus fut juif à 100 %». Dès lors, insiste l’exégète suisse, «il n’est plus possible d’opposer un judaïsme légaliste, rigide tortueux et déicide à un Jésus, héros d’une religion du coeur face aux arguties juridiques des rabbis de son époque». Bref, pour comprendre le projet de Jésus, «il faut le réimmerger dans son temps».
Trois difficultés
Mais reconstruire le projet de Jésus demeure une tâche ardue pour l’exégète. D’abord parce que les évangiles sont «des témoignages à distance» et non des reportages sur le vif. De plus, ce sont des «témoignages croyants», pas du tout neutres. On ne saurait donc en tirer
«une biographie de Jésus».
Autre difficulté : la brièveté de la vie de l’homme Jésus de Nazareth. Non seulement il n’avait qúune trentaine d’années quand il fut crucifié, mais son activité publique s’est tout au plus étendue sur trois ans, si l’on privilégie les données de l’évangile de Jean.
Enfin, Jésus n’a parlé de lui que de manière voilée. Les titres les plus parlants qui le désignent dans les évangiles (»Christ» ou «Messie», «Seigneur», «Fils de Dieu»..) sont tous imprégnés de la foi d’après Pâques. Dans l’évangile de Marc, le plus ancien des quatre, il est significatif que Jésus «se dérobe» aux définitions et aux étiquettes. Au fond, relève Daniel Marguerat, «Jésus n’a pas tellement dit, il a plutôt fait ce qúil était».
D’où l’énigme que recèle la question posée par Jésus depuis 2000 ans : «Et vous, qui dites-vous que je suis ?» Le mystère de Jésus ne s’éclaire pas si l’on se réfugie dans la seule contemplation du «Christ de la foi», au mépris de «l’incarnation», sans cesse restituée par les évangiles. Selon l’exégète suisse, «Dieu ne se laisse décidément pas trouver hors des gestes, des mots et des silences de cet homme que fut Jésus».
Au-delà des barrières du temple
Pour esquisser «un profil» du projet de Jésus, Daniel Marguerat propose de s’arrêter à trois «moments clés» et «particulièrement révélateurs».
Le premier est l’intervention de Jésus contre le temple de Jérusalem, où il renverse les tables des changeurs et des marchands (Mc 11,15-19). Brisant l’image d’un Jésus «suave», cet «attentat» continue d’intriguer. On ne peut y voir une simple critique d’une commercialisation de la religion : pourquoi s’attaquer au change de la monnaie romaine, à effigie païenne, en monnaie juive indispensable à l’achat des animaux pour des sacrifices ? Le culte serait-il dénoncé au profit d’une religion toute intérieure ? Mais au lépreux guéri, Jésus recommande bel et bien un sacrifice au temple !
Selon D. Marguerat, «l’attentat» de Jésus contre le temple vient surtout briser un emblème de cohésion nationale. «Toucher au temple, qui concrétise l’attachement de Dieu à son peuple, c’est toucher à l’identité d’un peuple.» Des zones concentriques délimitaient soigneusement, dans l’enceinte du temple, l’accès à la sainteté, et donc à Dieu. Or Jésus s’en prend au système de séparation entre le pur et l’impur, entre hommes et femmes, entre juifs et païens. En refusant de cantonner le parvis extérieur dans son rôle de zone tampon préservant la sainteté du temple. Du coup, il abolit les barrières protectrices et génératrices d’exclusion. Il étend à toute la ville la sainteté du temple et suggère même la disparition du sanctuaire pour l’avènement des temps nouveaux, où Dieu sera présent à tous. D’où la réaction décisive de l’aristocratie sacerdotale de Jérusalem contre Jésus.
Un étonnant baptême
Autre moment-clé, que les évangiles situent au départ de la mission de Jésus : son baptême par Jean le Baptiste. L’événement a les premiers chrétiens, surtout qúaprès leur mort, le Baptiste et Jésus ont continué d’avoir des disciples concurrents ! Il semble, du reste, que Jésus commença par se situer dans le mouvement du Baptiste, partageant son appel à la
conversion pour les temps nouveaux.
Mais au-delà des efforts des évangélistes pour cantonner le Baptiste dans un rôle inférieur par rapport à Jésus, il reste que les affinités ne se marquèrent pas sans ruptures. En regard de Jean l’ascète, Jésus «l’ami des pécheurs et des collecteurs d’impôts» faisait figure de bon vivant. Il ne brandissait pas la «hache» de la colère de Dieu, mais annonçait «un Dieu de grâce et de jugement, mais un Dieu à l’amour sans limite, embrassant les mauvais comme les bons», note l’exégète. En outre, par rapport au «crieur de l’aube» que fut Jean le Baptiste, Jésus apparaît clairement comme «celui par qui le jour vient, celui par qui le futur du Royaume de Dieu envahit déjà le présent», selon l’expression de D. Marguerat. Bref, Jésus apparaît «dans sa totale judaïté et dans sa totale différence».
Pourquoi la croix ?
«Jésus de Nazareth, roi des juifs» : l’écriteau affiché sur la croix est une des affirmations les plus solides sur le Jésus de l’histoire car, venant des autorités romaines, l’inscription atteste le motif de sa condamnation au supplice. Mais faut-il comprendre la désignation du «roi des Juifs» dans un sens ironique, comme traitant en dérision un incroyable partisan d’une société «théocratique», restaurée «sous la bannière de Dieu»? Si Jésus a été réellement dénoncé par l’aristocratie juive de Jérusalem pour ses prétentions messianiques, comment le préfet romain Pilate a-t-il pu prendre pareille accusation au sérieux ?
Pour le professeur de Lausanne, la raison de la condamnation de Jésus ne se comprend pas si l’on ne rapproche pas le parcours de du Galiléen crucifié des prophètes protestataires de son époque. Car il y en eut plus d’un, tel Theudas ou Judas le Galiléen, cité dans le Nouveau Testament (Ac 5,36), ou encore tel prophète samaritain et tel autre égyptien, d’après l’historien juif Flavius Josèphe. Pourquoi ce soulèvement prophétique ? Par réaction à la stratégie d’intégration culturelle à travers laquelle, sous le couvert de sa prétendue «paix», Rome visait l’étouffement de l’identité des peuples soumis. Et D. Marguerat de rappeler que Rome dut, sur dénonciation juive, exiler Pilate après que le préfet sans scrupule eut spolié le trésor du temple pour des travaux publics, ce qui ajoutait encore à la profanation de la culture juive par les monnaies et enseignes militaires païennes.
Mais dans le bouillonnement des mouvements religieux de l’époque pour sauvegarder l’identité juive, Jésus laisse percer l’originalité de son projet. A la différence des pharisiens, il ne se replie pas sur la spiritualité intérieure, soumise au joug de la Torah. Il se démarque des zélotes, qui combattent pour la restauration d’une théocratie. Il ne collabore pas non plus avec l’occupant, comme le font les grands-prêtres pour garantir leur pouvoir sur le temple. En deux mots, aux yeux de Jésus, «ce n’est pas une stratégie de séparation et d’exclusion qui doit définir le peuple de Dieu, mais une stratégie de l’intégration». Et l’exégète d’invoquer les choix de solidarité sociale de Jésus, sa communion de table avec des gens moralement douteux pour signifier l’accueil inconditionnel de Dieu, sa constitution du cercle des Douze pour symboliser l’ouverture de tout un peuple, sa lecture non élitiste de la Torah en plaçant l’obéissance à Dieu «sous l’évidence de l’amour».
Le professeur Marguerat conclut : «Le Dieu de Jésus est le Dieu de tous et de chacun. L’image de Dieu que propose Jésus de Nazareth prépare déjà l’universalité chrétienne. Cette image, contestant la pureté construite par l’exclusion, fut jugée comme potentiellement subversive par les autorités religieuses du temps. Quoi de plus subversif, en effet, que d’affirmer que l’identité ne se trouve pas dans l’exclusion, mais dans l’intégration des différences sous l’égide d’un Dieu qui aime ?» (apic/cip)



