Le réalisateur palestinien est présent à la sélection officielle du FIFF avec «Zindeeq», «l’hérétique»
Michel Khleifi, ou comment se réconcilier avec une période qui ne reviendra plus…
Fribourg, 19 mars 2010 (Apic) «Nous sommes des Arabes palestiniens et le fait d’être chrétiens ne nous épargne pas la violence de la colonisation», lâche Michel Khleifi. Le réalisateur palestinien est présent à la sélection officielle du Festival international de Films de Fribourg (FIFF) avec son film «Zindeeq», qui veut dire quelque chose comme «renégat» ou «hérétique».
L’Apic a rencontré le réalisateur palestinien né à Nazareth en 1950 et vivant en Belgique, à la veille de la remise du Grand Prix «Le Regard d’Or» décerné par le Jury International du FIFF, pour lequel concourt «Zindeeq». Michel Khleifi est familier du FIFF, depuis sa présentation de «Noces en Galilée» à Fribourg en 1988 et sa présence dans le Jury International du FIFF 2008.
Le film «Zindeeq» met en scène un homme mûr, incarné par Mohammed Bakri – un acteur et régisseur arabe israélien (*) – qui revient à Nazareth. Ce cinéaste, qui vit depuis des décennies en exil en Europe, refuse la religion et multiplie les conquêtes féminines de façon compulsive. Cet artiste mécréant est habité par la mémoire traumatisée de sa famille et de son peuple.
Apic: Cette histoire, c’est un peu la vôtre ?
Michel Khleifi: C’est un personnage que j’ai créé, qui n’est que partiellement moi. Mais je retourne régulièrement à Nazareth, où j’ai ma famille. J’y passe parfois deux ou trois mois. Mes parents sont décédés, mais j’ai un frère et deux sœurs qui y habitent, un autre vit à Ramallah (dans les territoires palestiniens occupés par Israël, ndr). Je suis le seul à l’étranger.
Les Palestiniens ont été évincés de leur propre terre lors de la création d’Israël en 1948, c’est ce que nous appelons la «nakba», la catastrophe. On se demande ce qu’il faut faire de cet héritage traumatisant, comment se réconcilier avec un passé qui ne reviendra plus. Quand je rentre au pays, je suis un peu comme un «musée ambulant» trimbalant une mémoire blessée. Nous amenons aussi d’autres façons de penser, d’autres façons de voir le monde.
Apic: Vous êtes issu d’une famille chrétienne de Nazareth… cela a-t-il une influence ?
Michel Khleifi: Le fait que l’on pose cette question m’irrite! Je suis un Palestinien, cela est suffisant… Demanderiez-vous son appartenance religieuse à un Européen, à un Suisse ? Nous sommes des Arabes palestiniens et le fait d’être chrétiens ne nous épargne pas la violence de la colonisation. Quand j’étais enfant, je me souviens, on entendait toujours les Israéliens dire: ’finalement, tu es un Arabe!’. C’est cela qui est déterminant.
Personnellement, je suis d’abord un être humain, avant d’être Palestinien, avant d’être chrétien. Nous avons mis toute notre énergie à aller vers l’émancipation, à lutter contre tout système de répression pour retrouver simplement notre statut d’humain.
Le reste, les religions, les nations, c’est une construction humaine. Je défends là ma dignité, celle d’un être pensant, comme dirait le philosophe Blaise Pascal.
Apic: Quels sont les messages de vos films ?
Michel Khleifi: Avec mes films, je veux réfléchir sur l’expérience humaine palestinienne. Mais au cours des années, mon état d’âme a changé. J’étais plus innocent quand j’ai réalisé le film «La Mémoire fertile» en 1980. On découvrait notre identité. J’ai exploré d’autres éléments de cette expérience humaine dans «Noce en Galilée» en 1987. Je me demande ce qu’il faut garder de la structure archaïque de notre société, car la complexité y est déjà présente. Si Israël est fort, cela vient aussi de la faiblesse de la société palestinienne.
Dans «Zindeeq», on voit bien l’irruption de la modernité, du changement radical face au monde ancien. Face à la violence, à la vendetta dans sa propre communauté, on se trouve davantage individu que membre de la collectivité. Je montre le problème, c’est l’occupation, la mémoire de 1948. Israël reste une réalité coloniale, et on doit se demander pourquoi le monde démocratique n’agit pas. Cette inaction envers la violation permanente du droit international ouvre la porte à tous les extrémismes. L’injustice subie par les Palestiniens est réelle, nous sommes des êtres humains à part entière. C’est à nous de reproduire une nouvelle vision du monde! JB
Biographie
Michel Khleifi est né à Nazareth en 1950 où il vit jusqu’à l’âge de 20 ans. Il a obtenu un diplôme de metteur en scène à l’Institut National Supérieur des Arts du Spectacle (INSAS) à Bruxelles en 1977. Dès 1978 il réalise une série de reportages sur la question palestinienne et des longs métrages de fiction dès 1980. Son premier long métrage «La Mémoire fertile», est suivi notamment de «Noce en Galilée» (Prix FIPRESCI à Cannes, notamment), «Cantique des pierres», «L’Ordre du jour», «Route 181: Fragments d’un voyage en Palestine-Israël».
(*) Mohammed Bakri est un acteur de théâtre très connu et une star du cinéma israélien et palestinien. Il a joué dans «La Voie lactée», de Ali Nassar; «Haïfa», de Rashid Masharawi; «Le Cantique des pierres» et le «Conte des trois diamants», de Michel Khleifi; «Rami et Juliet», d’Erik Clausen; «Esther», d’Amos Gitaï; «Au-delà des murs», d’Uri Barbash; «Derrière les barreaux», d’Uri Barbash; «Hanna K.», de Costa-Gavras. (apic/be)



