L’archevêêque sud-africain Ndungane interpelle J. Deiss: agir avant qu’il ne soit trop tard!
Le spectre du Zimbabwe hante l’Afrique du Sud
Soutien au régime d’apartheid, la Suisse doit faire face à ses responsabilités
Jacques Berset, APIC
Genève, 10 mai 2000 (APIC) Le spectre du Zimbabwe hante désormais l’Afrique du Sud; le scénario pourrait tourner au cauchemar faute d’action rapide. Une délégation d’hommes d’Eglise sud-africains l’a rappelé mardi à Berne au conseiller fédéral Joseph Deiss, ministre suisse des Affaires étrangères. La Suisse – en particulier ses banques, accusées d’avoir financé le régime d’apartheid – est appelée à rendre des comptes. J. Deiss a fait preuve d’ouverture mais l’économie suisse fait la sourde oreille.
Les signes avant-coureurs d’un dérapage sanglant sont déjà là: les laissés-pour-compte de la nouvelle Afrique du Sud perdent patience. «La déception des victimes de l’apartheid et la colère qui montent sont compréhensibles», a expliqué mercredi à Genève l’archevêque anglican Winston Hugh Njonjongkulu Ndungane, président de l coalition «Jubilé 2000 – Afrique du Sud», en visite en Suisse durant toute la semaine.
Le successeur de Desmond Tutu à l’archevêché du Cap plaide pour l’abolition de la «dette odieuse» de l’apartheid, qui paralyse le développement du pays et empêche de répondre aux détresses sociales de la majorité de la population noire, qui vit toujours en-dessous du seuil de pauvreté. Les intérêts de cette dette – 25,6 milliards de dollars fin 1993 lors de l’arrivée au pouvoir du gouvernement de transition – représentaient le 22,2% du budget de l’Afrique du Sud en 1999. Seul le poste de l’éducation, avec 22,4%, est supérieur au service de la dette.
La dette a servi à consolider le régime d’apartheid et à agresser les pays voisins
Ce pactole, financé principalement par les banques privées suisses (notamment l’UBS), allemandes (Dresdner Bank), britanniques et américaines – a servi au gouvernement sud-africain pour financer la répression interne contre la majorité noire ainsi que ses menées guerrières et ses opérations de déstabilisation des pays voisins dits «de la ligne de front». Les dommages causés par le régime d’apartheid à l’ensemble des pays d’Afrique australe peuvent être estimés entre 78 et 115 milliards de dollars, affirme pour sa part le coordinateur de «Jubilé 2000», le religieux rédemptoriste Neville Gabriel, secrétaire général de la Conférence des évêques catholiques d’Afrique du Sud, membre de la délégation.
Si les bourreaux et les assassins, membres des forces de sécurité et responsables de la politique d’apartheid qui ont témoigné devant la «Commission Vérité et Réconciliation» (CVR) ont été amnistiés – eux n’ont rien perdu au plan matériel, seule leur image a été égratignée – leurs victimes n’ont par contre reçu encore aucune indemnisation. Il s’agit souvent de familles dont des membres ont été enlevés, torturés, mutilés, assassinés, de femmes qui ont perdu leur mari, d’enfants qui n’ont plus de père.
«Nous ne pouvons attendre 50 ans, comme les victimes de l’Holocauste»
«Un miracle s’est produit en Afrique du Sud, notre libération a été obtenue pacifiquement, sans effusion de sang, par la négociation», souligne l’archevêque Ndungane, un militant anti-apartheid de 59 ans, qui a séjourné durant trois ans dans la même île-prison de Robben Island que Nelson Mandela. Cette transition pacifique a pu se réaliser grâce à la décision d’opter pour la justice restauratrice, en visant la reconstruction, plutôt que la justice vindicative.
La révélation de ce qui s’est passé durant quatre décennies de régime d’apartheid – 18’000 personnes ont livré leur témoignage à la CVR – fait partie de cette justice «restauratrice» qui redonne une dignité aux victimes. Mais les promesses de réparation matérielles faites par le gouvernement se sont pour l’instant révélées creuses, faute de moyens disponibles. Pourtant, rappelle Mgr Ndungane, la loi internationale reconnaît que ceux qui ont commis des crimes contre l’humanité – une qualification que l’ONU a reconnue pour la politique d’apartheid – doivent faire acte de réparation. «Nous ne pouvons attendre 50 ans, comme les victimes de l’Holocauste», a-t-il lancé, car les survivants s’impatientent.
Dans son adresse à Joseph Deiss, le président de «Jubilé 2000» a rappelé le risque d’un conflit majeur semblable au Zimbabwe, où tout le monde risque d’être perdant. Tout en sachant que la dette sud-africaine n’est pas due à l’Etat suisse – mais aux banques privées – Mgr Ndungane a tout de même demandé que le gouvernement suisse apporte davantage d’assistance aux victimes des violations des droits de l’homme, spécialement pour ceux qui ont témoigné devant la Commission «Vérité et Réconciliation». Il a suggéré que l’on fasse appel aux milieux économiques et financiers suisses – qu’il a qualifiés dans d’autres circonstances, de façon moins diplomatique, de «profiteurs de l’apartheid» – pour alimenter un fonds en faveur des survivants de l’apartheid.
Au tour de l’économie privée d’assumer ses responsabilités
Reconnaissant que la Suisse a déjà fait des efforts financiers en faveur de l’Afrique du Sud en matière d’aide au développement et d’aide à la mise en place d’une société démocratique (quelque 140 millions de francs d’aide publique depuis 1986), Mgr Ndungane a également salué le fait que la Suisse avait commencé à examiner sérieusement ses relations passées avec le régime d’apartheid.
Des efforts restent certes à faire au niveau de la recherche de la vérité, notamment dans le domaine des relations de la Suisse avec les militaires et les services secrets sud-africains, en particulier avec Wouter Basson, chargé du programme de guerre chimique et bactériologique du régime d’apartheid. L’archevêque a aussi insisté sur la nécessité d’avoir accès aux archives des institutions économiques et financières privées, comme ce fut le cas pour la Commission Bergier.
Les occasions manquées des banques suisses
La coalition «Jubilé 2000 – Afrique du Sud» demande que le gouvernement suisse appuie non seulement la demande d’annulation de la dette de l’apartheid, mais qu’elle offre également des dédommagements pour sa complicité avec le régime d’oppression. «Les gouvernements occidentaux, dont la Suisse, et les compagnies multinationales, doivent reconnaître leur culpabilité dans le maintien du système de discrimination raciale en Afrique du Sud, et dans ce sens fournir des réparations». L’archevêque anglican du Cap considère que cette réclamation est tout à fait fondée: entre 1985 et 1989, les grandes banques auraient eu trois occasions d’abréger la vie du régime d’apartheid.
Non seulement elles ne l’ont pas fait, mais elles ont volé au secours d’un régime qui était financièrement aux abois, ce qui a prolongé la souffrance du peuple sud-africain. Sous la houlette de Fritz Leutwiler, ancien président de la Banque Nationale Suisse, 14 grandes banques d’Allemagne, de Suisse, du Royaume-Uni, des Etats-Unis et de France – représentant 30 grandes banques et 230 petites banques de crédit – ont négocié trois accords séparés avec le gouvernement sud-africain d’alors. Ce dernier, considéré comme un paria, a accueilli comme une «divine surprise» cette intervention suisse qui l’a ainsi sauvé de la banqueroute.
Les banques savaient
«Les banques ne peuvent prétendre qu’elles ignoraient l’effet diabolique que leur initiative avait sur des millions de personnes opprimées, d’où la nécessité qu’elles paient des compensations». Des délégations d’ecclésiastiques – comme celles de l’archevêque britannique Trevor Huddleston, de Desmond Tutu et du pasteur sud-africain Beyers Naudé – sont venues en Suisse pour demander aux banques de ne procéder aux rééchelonnement de la dette qu’à la condition que soit remplacé le gouvernement répressif de la minorité blanche. En son temps déjà, elles n’avaient pas été reçues.
L’histoire semble aujourd’hui se répéter: adeptes de la politique de l’autruche, les banques préfèrent faire le gros dos, dénoncent les responsables de la «Campagne pour l’annulation des dettes et les réparations en Afrique australe». Selon l’Entraide protestante (EPER) à Zurich, qui a invité la délégation sud-africaine en Suisse, les milieux économiques et financiers, tout comme l’Association Suisse-Afrique du Sud, n’ont pas voulu participer au débat public sur ce thème jeudi soir à la Paulus-Akademie à Zurich. Si l’administration fédérale n’était pas très enthousiaste, elle a tout de même délégué Rudolf Kummer, du Secrétariat d’Etat à l’économie (SECO).
Bon gré mal gré, la Suisse a commencé à faire son «mea culpa» avec la publication l’automne dernier par le Conseil fédéral d’un volumineux rapport du groupe de travail inter-déparmental de l’administration fédérale. Du temps de l’apartheid, dans le contexte de la guerre froide, mais également au-delà, les autorités suisses ont aménagé des conditions-cadres favorables aux créanciers et aux entreprises tirant profit du système de ségrégation raciale. La politique suisse a sans aucun doute permis dans une grande mesure le détournement des sanctions internationales décrétées contre un régime condamné au plan international pour «crimes contre l’humanité».
Du gouvernement suisse, Mgr Ndungane et la coalition qu’il préside attendent qu’il offre ses bons offices pour régler le problème de l’annulation de la «dette odieuse» de l’apartheid et des réparations par le biais d’accords négociés avec l’économie privée et les créanciers d’une part, et les représentants de la société civile des différents pays d’Afrique australe concernés. Faute de quoi, annonce-t-on du côté de la «Campagne pour l’annulation des dettes et les réparations en Afrique australe», des plaintes collectives (»class actions») contre les entreprises impliquées pourraient être déposées aux Etats-Unis, où, comme en Allemagne, le mouvement prend de l’ampleur. (apic/be)




