Les chrétiens venus d'Irak et de Syrie revivifient l'Eglise en Occident

«Nous, les chrétiens d’Orient, nous ne nous sentons pas étrangers dans les pays occidentaux, car nous sommes tous des fils d’un même père… L’émigration massive des chrétiens d’Irak et de Syrie, qui ont connu le martyre, peut aussi revivifier vos communautés», confie à cath.ch le Père Ghazwan Youssif Baho, vicaire général du diocèse d’Alqosh, un foyer du christianisme de tradition «assyro-chaldéenne», dans la Plaine de Ninive, au nord de l’Irak.

Recteur du Babel College, la Faculté de théologie de l’Eglise chaldéenne à Ankawa, au Kurdistan irakien, le Père Ghazwan est très lucide concernant l’avenir des chrétiens en Irak. «Il reste en Irak officiellement un demi-million de chrétiens: 250’000 chaldéens, 150’000 syriaques, et d’autres petites minorités chrétiennes… Mais ce sont là les chiffres officiels, dans la réalité, c’est beaucoup, beaucoup moins!»

Retour précaire des chrétiens chassés par Daech

Ce professeur du Nouveau Testament natif de Mossoul était présent à l’Université de Fribourg le 31 mai 2019 à l’invitation de la Faculté de théologie et de la Gesellschaft zum Studium des Christlichen Ostens pour exposer la situation des chrétiens en Irak après la défaite de Daech, l’Etat islamique.

«Seule une centaine de familles chrétiennes sont à l’heure actuelle retournées à Mossoul, alors qu’elles étaient plus de 100’000 avant la chute du régime de Saddam Hussein en 2003. Sur les 120’000 personnes qui avaient fui, dans la nuit du 6 au 7 août 2014 l’arrivée de Daech dans les villages chrétiens de la Plaine de Ninive, seules 60’000 sont revenues dans leur foyer. La ville chrétienne de Batnaya, qui comptait environ mille familles, est encore à 80% sous les décombres».

Crainte d’un possible retour de l’Etat islamique

La ville de Tel Kaif, historiquement le centre de la communauté chaldéenne catholique d’Irak, située à une quinzaine de kilomètres de Mossoul, est quasiment vidée de ses chrétiens, qui ont peur d’y retourner. Dans toute la région, la population n’est pas rassurée et vit dans la crainte d’un possible retour de l’Etat islamique.

Ceux qui sont retournés travaillent dans les champs ou sont employés à reconstruire les maisons et les infrastructures détruites par les terroristes ou lors des combats pour la libération des villages. «Quel est leur avenir ? Combien vont-ils rester, combien vont finir par partir. C’est un point d’interrogation! On espère que le Seigneur nous vienne en aide, c’est Lui seul qui peut nous sauver, notre unique espérance!», lance cet ancien ingénieur civil né en 1971, qui, après son entrée su séminaire chaldéen de Bagdad en 1996 et un parcours au Babel College, a parfait ses études de théologie à l’Université Pontificale Urbanienne à Rome.

Confiance perdue

La confiance des chrétiens dans les musulmans sunnites de la Plaine de Ninive – nombre d’entre eux ont accueilli les djihadistes de Daech avec enthousiasme ! – est dorénavant perdue. «Nous cherchons à reconstruire les relations, mais si Daech a été défait comme force militaire, son idéologie va rester longtemps dans les mentalités d’un grand nombre de musulmans fanatiques. Il faudra des générations pour l’effacer. Il reste beaucoup de cellules dormantes. Des voitures piégées sont quotidiennement utilisées dans différentes régions du pays».

L’Etat irakien, gangréné par la corruption, ne soutient pas la reconstruction des villages chrétiens de la Plaine de Ninive. Ces localités ne reçoivent de l’aide que de certaines organisations humanitaires internationales telles que le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), ainsi que des organisations de l’Eglise catholique française, allemande et d’autres Etats européens.

Avec la fin des chrétiens, «l’Irak perdrait un joyau»

Beaucoup de musulmans d’Irak ont peur que tous les chrétiens quittent le pays, note le Père Ghazwan, «car pour eux, l’Irak perdrait un joyau… Les chrétiens sont une force de modération, entre les sunnites, alliés de l’Arabie Saoudite et de la Turquie, et les chiites alliés de Téhéran». Si les Etats-Unis avaient le malheur d’attaquer l’Iran, à voir la menace brandie intempestivement par Trump, ce serait un clash terrible entre les deux communautés musulmanes, se risque le recteur du Babel College.

Et de relever que les relations des chrétiens de la Plaine de Ninive sont meilleures avec les chiites. «Quand les djihadistes de Daech se sont emparés de Mossoul en juin 2014, 250 familles chiites fuyant la ville se sont réfugiés à Alqosh. Elles ont été accueillies par les chrétiens durant deux mois, avant de partir vers les villes de Nadjaf et Kerbala, où se trouvent respectivement les tombeaux des imams martyrs Ali et Hussein.  Hussein est le petit-fils du prophète Mahomet, fils d’Ali et de Fatima, troisième des douze imams du chiisme.

Meilleures relations avec les chiites

«Les relations des chiites sont meilleures avec les chrétiens, qui se souviennent que c’est un moine chrétien qui a enseveli l’imam Hussein, tué à la bataille de Kerbala. Dans l’islam chiite, par leur souffrance et par leur mort, Ali et Hussein ne sont pas seulement des victimes, ils sont des témoins. D’un point de vue théologique, les chiites comparent le martyre d’Hussein lors de la bataille de Kerbala en 680, tué par  l’armée omeyyade, aux souffrances de Jésus, lui aussi mis à mort par les siens… «.

Les chrétiens occidentaux doivent apporter leur soutien aux chrétiens du Moyen-Orient, notamment aux peuples de Mésopotamie, insiste le Père Ghazwan, sinon les racines du christianisme, qui est né dans cette région, se dessécheront. Cependant, estime-t-il, les chrétiens orientaux qui émigrent en Europe ou en Amérique peuvent également revivifier la foi des chrétiens occidentaux, «car le sang de nos martyrs peut donner des fruits dans vos pays». JB


Un millier de chaldéens catholiques  en Suisse

Au soir du 31 mai 2019, les fidèles, dont de nombreux chrétiens irakiens et syriens venus de toute la Suisse, ont assisté à la messe des apôtres Addaï et Mari, présidée en partie en araméen, selon le rite de l’Eglise chaldéenne, par le Père Ghazwan Youssif Baho.  Ils ont rempli la chapelle de la paroisse St-Pierre à Fribourg, en compagnie des participants au colloque à l’Université sur «la situation des chrétiens en Irak après l’Etat islamique».

Naseem Asmaroo, ordonné prêtre pour l’Eglise chaldéenne catholique en 2017 pour s’occuper de la mission chaldéenne en Suisse, souligne que les catholiques chaldéens y sont près d’un millier, dans 8 cantons. «Des catholiques syriaques assistent aussi à nos cérémonies, et même des chrétiens assyriens (nestoriens), car ils n’ont pas de prêtres en Suisse», précise-t-il.  JB


La Faculté de théologie conventionnée avec le Babel College

La Faculté de théologie de l’Université de Fribourg a signé en 2009 une convention avec le Babel College, situé à Ankawa, le quartier chrétien d’Erbil, capitale de la région autonome du Kurdistan. Fondée  en 1991 à Bagdad, cette Faculté de théologie de l’Eglise chaldéenne est liée à l’Université Pontificale Urbaniana à Rome. C’est la seule Faculté  de  théologie catholique en  Irak.  A  cause  des  persécutions  des  chrétiens  en  2005  et  2006 – plusieurs étudiants et professeurs ont été tués, d’autres kidnappés – le Babel College a dû quitter le quartier de Dora, à Bagdad, pour se réfugier au Kurdistan d’Irak.

En raison des événements tragiques de ces dernières années, le nombre d’étudiants  a considérablement baissé: actuellement seuls une vingtaine d’étudiants en théologie sont inscrits, tandis que l’institut catéchétique lié à cette Faculté accueille 300 laïcs, hommes et femmes, pour la formation catéchétique, à Bagdad, Erbil, Dohouk et Basra.

L’Université de Fribourg va relancer les rapports avec le Babel College, longtemps interrompus par la situation sécuritaire. «Nous voulons renouer les liens, note le professeur Franz Mali, du Département de Patristique et d’Histoire de l’Eglise». Une délégation de l’Université de Fribourg se rendra à Ankawa pour la remise des diplômes au Babel College le 21 juin 2021. (cath.ch/be)

Le Père Ghazwan Youssif Baho, recteur du Babel College à Ankawa | © Jacques Berset
5 juin 2019 | 16:55
par Jacques Berset
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