Suisse

Les contemplatives de Suisse romande horrifiées par les abus sexuels sur des religieuses

Après les religieuses apostoliques, les moniales de Suisse romande ont pris position à leur tour sur le scandale des abus sexuels dans l’Eglise catholique. Les religieuses contemplatives refusent de «réduire l’Eglise à un système qui engendre et organise la perversion, et les couvents à des réservoirs de victimes». Elles appellent à intensifier le discernement.

C’est une surprise horrifiée qui a prévalu face à ces révélations d’abus sur les religieuses, relève l’Union des contemplatives de Suisse romande (UCSR), dans une longue déclaration transmise à cath.ch. «Il est bien clair que chaque cas est déjà de trop, extrêmement grave, et que la souffrance demande à s’exprimer un jour, en réclamant justice. Mais il serait fallacieux d’insinuer que la hiérarchie est systématiquement informée, voire complice. La diversité des situations dénoncées demande par ailleurs de les considérer séparément, en y mettant des nuances.»

L’abus sexuel est toujours lié à l’abus de pouvoir

Les contemplatives romandes s’attardent assez longuement sur la figure du Père Marie-Dominique Philippe, bien connu en Suisse romande (il fut professeur à l’Université de Fribourg de 1945 à 1982 ndlr). Elles reconnaissent qu’il était très apprécié par certaines religieuses, même si d’autres soupçonnaient en lui un caractère manipulateur. A propos d’un des cas révélés dans le documentaire «Esclaves sexuelles de l’Eglise», elles notent que «la supérieure qui a lui envoyé sœur Michèle France en direction spirituelle était sans doute à mille lieues de deviner la suite.  […] Si on peut se demander comment elle a marché aussi longtemps, sans souffler mot, il ne faut pas perdre de vue que si le prédateur ne ressent nullement la honte, c’est la victime, qui, perdant tous ses repères, se retrouve écrasée de culpabilité, d’autant que la fascination qu’exerce l’abuseur sur son entourage le met à l’abri de tout soupçon.»

«Dans tous les cas, un devoir de vigilance s’impose»

De même, au sein de la communauté de l’Arche, le Père Thomas Philippe (frère du précédent ndlr) jouissait lui aussi de la plus haute considération.

Reprenant les propos de Sœur Véronique Margron, présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (CORREF), la déclaration souligne que l’abus sexuel est toujours lié à l’abus de pouvoir. Favorisé par «l’entre soi», le phénomène d’emprise, caractérisant les dérives sectaires, reste un grave méfait, avec ou sans débordement sexuel. Dans tous les cas, un devoir de vigilance s’impose.

Eviter les généralisations et les amalgames

Les révélations concernant l’Afrique ont particulièrement ébranlé les gens, poursuivent les contemplatives . «Certains nous ont téléphoné: «Vos sœurs sont-elles touchées? Il faut les avertir!». De fait, il est difficile de parler de l’Afrique en général, tant ce continent compte de pays et de mentalités. Nous avons contacté des sœurs que nous connaissons, de diverses congrégations. Leurs réponses ont été étonnantes, souvent étonnées. Certaines ne savent rien mais demandent plus d’informations. D’autres en ont entendu parler, par les réseaux sociaux ou dans des réunions internationales. L’une d’elles, qui enseigne la spiritualité, notamment à des séminaristes, s’est même fâchée: «Nous savons quand même ce que nous voulons, ce que nous avons promis! Et nos abbés ne sont pas tous comme ça: certains m’ont beaucoup aidée, sans demander de contrepartie!»

«La miséricorde implique de protéger les victimes»

A propos du fait qu’à Rome, des sœurs financent leurs études par la prostitution, la déclaration relève que des religieuses sont parfois envoyées aux études, sans moyens effectifs. Arrivées sur place, le risque est grand qu’elles cèdent à des «bienfaiteurs». Dans tous les cas, il est intolérable que des prêtres profitent de ces situations de détresse, ou  qu’une supérieure finance les œuvres de la congrégation au détriment des personnes.

L’importance de dénoncer les coupables

Face aux révélations, certains en ont assez, éteignent la télé et voudraient tourner la page. Pour les religieuses, il est pourtant impératif de dénoncer les coupables. Comment comprendre que ces choses soient restées dans l’ombre? A-t-on cédé à la peur du scandale ? Ou encore à cette forme de naïveté proche du déni, qui consiste à penser qu’en admonestant un coupable et en le déplaçant, on va lui faire prendre un nouveau chemin ? A-t-on abusé du concept de miséricorde? Or «une institution gagne en crédibilité si elle avoue clairement les défaillances de ses membres, et prend des mesures adéquates. La miséricorde implique de protéger les victimes, mais aussi de mettre le fautif face à ses actes.»

Le mariage des prêtres ou le sacerdoce des femmes ne sont pas des solutions

«A chaque crise dans l’Eglise, on brandit des solutions comme le mariage des prêtres ou le sacerdoce féminin. A vrai dire, si ces débats sont toujours possibles, ils ne constituent en rien la recette miracle à ces problèmes, poursuivent les religieuses. En effet: un prêtre en solitude affective, s’il est sain, cherchera peut-être une relation amoureuse; mais les rapports de domination sont d’un tout autre ressort!»

«Dans l’Eglise, le processus de décision est très lié au sacerdoce»

«Gommer la possibilité d’un engagement explicite au célibat frustrerait des personnes qui en ressentent la vocation, y puisant une force de vie et de don de soi. De cela, en tant que religieuses, nous pouvons témoigner, puisque cette dimension fait partie intégrante de notre choix de vie.»

Les femmes on joué un rôle très important dans l’Eglise

De même «argumenter que l’ordination de femmes éviterait les abus sous-entendrait qu’elles ne soient pas capables d’en commettre. Une des raisons de cette revendication est certainement le fait que dans l’Eglise, le processus de décision est très lié au sacerdoce. Peut-être, quelque chose serait à innover de ce côté-là, afin que la diversité des rôles soit vécue comme une complémentarité et non comme une concurrence?»

«La chasteté signifie ne pas mettre la main sur autrui»

«Il est à noter qu’au fil de l’histoire, les femmes ont joué un rôle bien plus important qu’on le croit dans l’Eglise. Elles ont fondé, organisé, réformé parfois même les communautés masculines, avec une audace déconcertante», rappellent les religieuses, évoquant les figures de Catherine de Sienne, Colette de Corbie et Thérèse d’Avila. Même lent, un chemin se fait.

Intensifier le discernement

Concrètement, face aux risques d’abus, les religieuses préconisent un travail en amont: «intensifier le discernement vocationnel, soigner la qualité de vie dans nos communautés, rester à l’écoute des personnes, […]. détecter les mécanismes de relations qui pourraient devenir malsaines, favoriser celles qui humanisent. […] La chasteté signifie ne pas mettre la main sur autrui, ne pas le chosifier. Il est important de cultiver les nombreuses et saines amitiés, entre nous et avec les gens de l’extérieur.»

«De belles amitiés avec des prêtres»

Les prêtres ont besoin de soutien

Enfin les contemplatives veulent terminer sur une note positive: «Nous souhaitons souligner qu’il existe aussi de belles expériences d’accompagnement ou de relations amicales avec les prêtres, une réelle aide réciproque pour approfondir notre vie de consacrés. Nombre d’entre eux travaillent de tout leur cœur et souffrent actuellement du regard de suspicion qu’on peut poser sur eux. Ils ont besoin de soutien. Il serait bien dommage que les récents événements jettent le discrédit sur eux tous. ” (cath.ch/com/mp)

L’Union des contemplatives de Suisse romande (UCSR) comprend 12 Communautés des ordres suivants: Cisterciennes, (+Trappistines, Bernardines, même famille) carmélites, Clarisses, Capucines, Dominicaines, Visitandines, Petites Soeurs de Jésus et  Soeurs de Grandchamp (issues des Eglises de la Réforme).

En Afrique, le viol de religieuses par des membres du clergé reste tabou. | ©flickr/JeffreyBruno/CC BY-NC-ND 2.0
24 avril 2019 | 10:58
par Maurice Page
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