Les crypto-catholiques sortent désormais de l'ombre
Kosovo: Entre islam et christianisme, voyage au pays des «laramans», ces croyants bigarrés
Kravaseri/Llapushnik/Pristina, mai 2013 (Apic) «On peut tous les regagner à la foi catholique… pourvu que l’on ait les moyens financiers pour bâtir des églises et des centres pastoraux, et suffisamment de personnel pour animer les communautés!» Fort de sa longue expérience pastorale en Albanie, Don Marjan Uka l’affirme avec conviction: dans cette région de la Drenica, au sud-ouest de Pristina, capitale du Kosovo, la population s’impatiente à retrouver la foi de ses ancêtres, qui furent islamisés après la conquête ottomane du XIVe siècle.
Dans ces collines boisées, berceau de l’armée de libération du Kosovo (UçK), héritiers d’une longue tradition de résistance à l’occupant turc puis plus tard à la présence yougoslave et serbe, les croyants crypto-catholiques – que l’on appelle ici «laramans» – s’affichent désormais avec fierté. L’ancienne province serbe du Kosovo, une petite République de 10’887 km2 qui s’est déclarée indépendante le 17 février 2008, compte quelque 60’000 catholiques sur ses 1,7 million de citoyens, à plus de 90% musulmans, du moins sur le papier.
Des siècles durant, les «laramans» ont vécu comme des musulmans
Dans cette société largement sécularisée, où chrétiens et musulmans se côtoient sans heurts, les Kosovars, dans leur grande majorité, estiment faire davantage partie de l’Europe «chrétienne» que du Proche-Orient musulman.
Plus besoin, pour les familles de ces «laramans» (mot qui signifie «bigarrés» ou «multicolores» en albanais) de se cacher dans des demeures privées pour célébrer Noël, Pâques ou la saint-Nicolas. Fini le temps ou l’on allumait en cachette les bougies pour les saints et grillait l’agneau farci… tout en passant extérieurement pour des musulmans en recevant chez soi le hodja et en fréquentant la mosquée.
«Nous ne les appelons pas des convertis, car ils reviennent à la maison»
«Nous ne baptisons pas des musulmans, mais des Albanais qui ont vécu comme musulmans en raison des circonstances historiques, après l’occupation ottomane. Nous ne les appelons pas des convertis, car ils reviennent à la maison. Ils ont survécu comme ils pouvaient, conservant un crucifix à la maison. Certains se souviennent encore comment ils priaient dans la clandestinité. Aujourd’hui, ils veulent vivre ouvertement et demandent le baptême. Depuis 4 ans, nous avons baptisé 250 ‘laramans’. Ils sont encore une minorité, mais ils sont importants pour nous», commente Mgr Dodë Gjergji, administrateur apostolique de Prizren et de tout le Kosovo. Le jeune évêque nous reçoit dans le palais épiscopal de Pristina, tout à côté de sa nouvelle co-cathédrale dédiée à Mère Teresa.
La veille de Pâques, Mgr Dodë a fait sensation. En présence de la télévision nationale et du général allemand Volker Halbauer, chef des forces de l’OTAN au Kosovo (KFOR), il a baptisé Ramadan Limaj, un ancien commandant de l’UçK qui s’est illustré dans les combats de la vallée de Preshevo, en Serbie, et en Macédoine. La nouvelle du baptême du «commandant Dani», qui a adhéré à la foi catholique il y a dix ans déjà, a eu des répercussions bien au-delà de Pristina. Dans une cathédrale archi-pleine, où les musulmans étaient nombreux, «Dani» a été longuement applaudi, à l’instar des dix autres catéchumènes baptisés ce soir-là.
Les Kosovars, qui se réclament de leurs ancêtres Illyriens évangélisés dès les premiers siècles, se sont progressivement ralliés à la foi des Turcs, après la bataille de Kosovo Polje. C’est là, au «Champ des Merles», que fut décimée la coalition des princes chrétiens des Balkans, le 15 juin 1389. Les vaincus évitaient ainsi de payer la «jizzya», l’impôt de soumission dû par les «dhimmis» (non musulmans). Ils pouvaient aussi, par ce biais, accéder à des fonctions dans l’Etat ottoman, ou tout simplement survivre sous le joug turc.
Un nom musulman en public et un nom chrétien dans la clandestinité
Habillés comme les musulmans, portant un nom musulman en public et un nom chrétien dans la clandestinité, ils faisaient baptiser secrètement leurs enfants, respectaient le carême, célébraient la fête de Noël, mangeaient maigre le vendredi et le samedi, faisaient des signes de croix en cachette. Dans les paroisses aujourd’hui ouvertes, les registres de baptêmes, autrefois consignés dans le plus grand secret, témoignent de ces temps de répression et de clandestinité.
Nouveau «famullitar» (curé) de Llapushnik et de Kravaseri, Don Marjan Uka nous emmène sur la colline où se dresse une petite église de pierre grise construite en 2008. Au bout du terrain en friche qu’il a pu acquérir, un entassement régulier de pierres témoigne de la présence ancienne d’un cimetière catholique. «Il était bien visible il y a encore un siècle, aujourd’hui les pierres tombales ont disparu». A l’horizon, sur une autre colline, un village qui fut lui aussi catholique: on y retrouve un bout d’escalier de pierre: «Il y avait là, autrefois, une église, disparue à l’époque ottomane. Ici, il suffirait seulement de souffler sur les braises pour que le feu reparte!»
Devant l’église, un homme d’âge moyen, issu d’une famille musulmane, vient saluer le «famullitar»: il a suivi une catéchèse, et comme 25 autres catéchumènes, il vient de se faire baptiser le 18 mai dernier dans le sanctuaire marial de Letnica, un village situé sur les pentes de la «montagne noire de Skopje» (Skopska Crna Gora), au sud-est du Kosovo, à la frontière entre la Macédoine et la Serbie.
Il faut agir vite!
Sur ce terrain de 15’000 m2, qui domine la plaine, le Père Uka veut construire un centre pastoral. L’école, juste au-dessus de la petite église, n’a qu’un tout petit terrain bétonné, que les jeunes ont transformé en terrain de foot improvisé. «Ici, on est hors du village, les gens, qu’ils soient catholiques, ‘laramans’ ou musulmans, viennent librement. Il n’y a pas de contrainte et pas d’hostilité. Tous n’aspirent qu’à une chose: que l’on s’occupe d’eux, qu’on organise des activités, qu’il y ait un accompagnement. Les jeunes ici sont ouverts, demandeurs, prêts à devenir catholiques…. Ils ne sont pas blasés comme en Occident!»
Mais pour le Père Marjan Uka, dont l’immense paroisse s’étend sur 50km2, de Suha Reka à Pristina, il faut agir vite. En effet, les Saoudiens financent la construction de nombre de mosquées et subventionnent des prédicateurs formés à l’idéologie wahhabite. Même s’ils ne rencontrent pas encore de grands succès sur le terrain, il ne faudrait pas trop tarder. La présence turque aussi se voit partout, notamment dans la restauration des mosquées historiques. Les centres culturels turcs font florès dans les villes. A quelques encablures de la chapelle, le minaret couleur d’argent d’une mosquée toute neuve brille aux derniers rayons de soleil. Mais elle reste la plupart du temps vide… Heureusement, souligne le prêtre. Le fondamentalisme religieux ne prend pas chez les Kosovars, qui sont dans leur majorité très ouverts. «La religion de l’Albanais, c’est avant tout le sentiment national albanais, il n’y a pas de divisions ici entre catholiques et musulmans!»
La preuve ? Non loin de là, au sommet d’une colline dominant les localités de Llapushnik et Komoran, à 760 m d’altitude, la municipalité de Drenas (Glogovac en serbe) lui a fait cadeau d’un terrain de 25’000 m2.
«Ils sont impatients de voir quelque chose… Ils me demandent sans cesse quand je construis l’église et le centre pastoral». A Komoran, dans la plaine, au détour d’un chemin de terre parsemé de flaques d’eau, voici la maison de la famille de Shpend Rexhepi, où il vit avec sa femme Sanije et ses deux jeunes enfants. Sans travail comme près de la moitié de la population active, Shpend vit de l’argent qu’il reçoit chaque mois de membres de sa famille émigrés aux Etats-Unis. Lui aussi a été reçu dans la communauté catholique le 18 mai dernier dans l’église de l’Assomption de la Mère-de-Dieu à Letnica. Sanje est fière de poser dans son salon devant le portrait du héros national Adem Jashari. La famille de sa sœur est apparentée avec celui qui fut l’un des fondateurs de l’UçK. Pendant ce temps, les deux enfants de Shpend et Sanije se pendent au cou du prêtre, qui fait déjà partie de la famille.
La période de l’UçK reste prégnante
A quelques pas de là, rencontre à Llapushnik avec la famille de Rafet Sopi, qui travaille dans la police de la circulation. Le sol entourant la demeure est boueux et, comme le veut la coutume de la région, chacun ôte ses souliers et reçoit des pantoufles avant de pénétrer à l’intérieur. Planté devant un écran d’ordinateur placé sous un crucifix, Alban Sopi, l’étudiant âgé de 23 ans qui servait la messe dans la chapelle de Kravaseri, nous dit que si les sciences économiques l’intéressent, c’est pour mettre ses connaissances au service du jeune Etat. Alban veut lutter contre la corruption qui gangrène les sphères dirigeantes du pays. Il fait défiler des photos de la période de la guerre: au milieu de la troupe, son père, en uniforme de l’UçK.
Si ses enfants sont déjà baptisés, Rafet et son épouse Naxhije, âgée de 47 ans, ont eux aussi reçu le baptême en même temps que la famille Rexhepi. Rafet ressort sa carte de vétéran de l’Armée de libération du Kosovo et son uniforme de la police militaire de l’UçK dans la zone de la Drenica. Il nous assure que comme les autres camarades de l’UçK qui ont fait leur service militaire au sein de l’Armée populaire yougoslave (JNA), il sait se servir d’une arme. Au début de l’éclatement de la Yougoslavie, il a été mobilisé en Slovénie pour le compte de la JNA. Il se dit fier de s’être battu ensuite pour le Kosovo.
Mère Teresa, icône nationale au Kosovo
Ce sentiment national albanais si répandu parmi les Kosovars se perçoit partout dans la rue, sans distinction de confession. Pour la grande majorité, la religion reste secondaire par rapport aux origines nationales: ici, on est Serbes ou Albanais! Face à ce patriotisme déjà présent à l’époque de la domination ottomane, les ONG islamiques internationales installées dans cette région depuis le début des années 90 ne rencontrent que peu de succès. Malgré les subventions venues de la Péninsule arabique offertes aux femmes arborant le «hidjab» (voile islamique) et aux hommes portant la barbe à la mode saoudienne, les principes du wahhabisme ne font pas recette. On est loin des rues du Caire ou de Djeddah. Les jeunes qui se pressent dans les rues de Pristina rêvent davantage d’Occident et n’ont aucune envie de vivre dans une culture moyen-orientale.
Une grande tolérance entre chrétiens et musulmans albanais
Tous au Kosovo reconnaissent également le rôle décisif que les catholiques ont joué dans la préservation de la culture albanaise. «Au Kosovo, musulmans et catholiques parlent la même langue, ont le même alphabet et partagent le même passé». Mgr Dodë Gjergji fouille dans sa vaste bibliothèque. Ce natif de Stubbla possède le premier livre écrit en langue albanaise: c’est en 1555 que Mgr Gjon Buzuku écrit le «Meshari» (Le Missel), manuel de liturgie catholique en albanais. «Les musulmans n’avaient rien d’équivalent, pas de livres en albanais. Ces textes catholiques sont utilisés à l’école – ce n’est pas nous qui faisons de la propagande ! – car ce sont les premiers en langue albanaise. Les Albanais islamisés ont toujours eu un grand amour et beaucoup d’estime pour les chrétiens. Pendant tout ce temps, nous sommes restés des frères! La tolérance que nous vivons ici au quotidien ne vient pas de l’islam, mais de la culture du peuple, de l’amour fraternel entre Albanais».
Sous l’empire ottoman, affirme cet évêque âgé de 50 ans, il n’y a jamais eu de haine entre frères quand un chrétien devenait musulman…Les familles, composées en partie de musulmans en partie de chrétiens, ont vécu sous le même toit. La guerre du Kosovo n’était pas entre chrétiens et musulmans, mais bien entre Serbes et Albanais. Quant au fondamentalisme musulman et à l’extrémisme islamique en provenance de Turquie ou de la Péninsule arabique, il ne sont pas plus répandus à Pristina qu’à Vienne, Bruxelles ou Berlin!»
Encadré
Outre la grande figure de Gjergj Kastrioti, héros de la résistance à l’Empire ottoman au XVe siècle, plus connu sous son nom turc de Skanderbeg, une autre catholique est devenue l’icône nationale: Mère Teresa. Partout, de Gjakova à Rahovëc (Orahovac en serbe), Prizren ou Pristina, des statues de «Nënë Tereza» ont été érigées sur les places, des noms de rue portent son nom.
La fameuse Mère Teresa de Calcutta est certes née à Skopje, en Macédoine, sous le nom d’Anjezë Gonxhe Bojaxhiu, mais sa mère vient d’un village près de Gjakova (Djakovica, en serbe). A part quelques fondamentalistes islamiques, qui rejettent l’héritage chrétien du Kosovo, les Kosovars de toutes confessions la veulent pour eux.
Encadré
Dès les premiers siècles, cette région de l’Empire romain a été christianisée. Dans l’épître aux Romains (Chapitre XV, 18 – 24), saint Paul rappelle qu’il a répandu l’Evangile jusqu’en Illyrie, affirme Mgr Dodë Gjergji. L’évêque kosovar est installé sur le siège de Prizren depuis 2006, après avoir été évêque de Sapë, en Albanie, et secrétaire général de la Conférence épiscopale albanaise. «Nous sommes les descendants des Illyriens. L’évêque d’Ulpiana, près de Pristina, a pris part au Concile de Nicée en 325… Nos premiers saints sont deux tailleurs de pierre, les martyrs Florus et Laurus, jetés dans un puits au IIe siècle pour avoir refusé de sculpter des statues de divinités païennes. Les Slaves sont arrivés dans la région dès la fin du VIe siècle. Ainsi l’on ne peut pas dire que ce sont les Serbes qui nous ont apporté le christianisme, car l’Eglise était déjà présente dans la région! Certes, historiquement, l’orthodoxie au Kosovo a joué un rôle positif pour la présence chrétienne, mais les orthodoxes ne sont pas les seuls».
L’évêque estime qu’au Kosovo, la majorité des musulmans ne le sont que de nom: la plupart ne vont pas à la mosquée et ne lisent pas le Coran. Par contre, ils ne veulent pas être enregistrés comme athées: dans le dernier recensement, en 2011, seuls 7’000 Kosovars se sont déclarés sans religion. Avec le grand mufti, Mgr Dodë Gjergji entretient de bonnes relations sur le plan personnel. «Comme Albanais, nous nous apprécions, mais au plan institutionnel, nous n’avons pas encore entrepris les démarches essentielles…Il est important de dialoguer avec l’islam au Kosovo». Avec les Serbes orthodoxes, les contacts sont «normaux» avec le nouvel évêque, le métropolite de Raska et Prizren, Mgr Théodose Sibalic. «On se rencontre depuis deux ans, sans thèmes précis, on peut rire ensemble, on se comprend mieux, même s’il ne parle pas albanais. Depuis deux mois, nous avons mis sur pied une commission interreligieuse et pour le dialogue œcuménique ensemble avec le mufti… C’est un début!» (apic/be)



