Fribourg : Vatican II : un passé qui ne passe pas
Les espaces et le temps du catholicisme contemporain
Fribourg, 4 octobre 2012 (Apic) Pour Yvon Tranvouez, professeur à l’Université de Brest, commémorer les 50 ans de Vatican II, c’est comme célébrer le bicentenaire de la Révolution française. On ne sait pas trop ce qu’on célèbre ni pourquoi. L’historien du catholicisme breton a osé cette comparaison le 4 octobre 2012, à l’occasion d’un colloque réunissant à l’Université de Fribourg les amis du professeur d’histoire moderne et contemporaine Francis Python qui prend sa retraite.
Le débat public dans l’Eglise est focalisé sur l’héritage du Concile Vatican II, pourtant daté face à un monde qui a beaucoup changé depuis, s’étonne Yvon Tranvouez. C’est un passé qui ne passe pas. La commémoration de Vatican II lui rappelle celle du bicentenaire de la Révolution française. Que célèbre-t-on au juste et pourquoi ? D’un côté, on a ceux qui pensent que tout est bon dans le Concile, de l’autre, ceux qui jugent que tout est mauvais. Pour l’historien, Benoît XVI s’illusionne à vouloir tout tenir ensemble. Le pape qualifie Vatican II de ’boussole pour l’Eglise’ et son ancien camarade Hans Küng utilise la même image pour parler de la perte de ’l’esprit du Concile». La boussole ne devient-elle pas un boulet ? Que peut signifier Vatican II pour les jeunes catholiques, s’interroge Yvon Tranvouez.
La révolution conciliaire
Dans son exposé intitulé «Espaces et temps dans le catholicisme contemporain», l’historien s’est appliqué à définir les mutations du catholicisme français au cours du siècle dernier. A l’idée de rupture radicale, il préfère celle de développement cyclique de phases. Le changement de décor est net, mais il n’y a pas de changement fondamental de la scène catholique.
Sur l’échelle du temps de l’histoire, Vatican II, à l’instar de la Révolution française, est assez flottant. La «révolution conciliaire» commence-t-elle déjà avec les premières réformes de Pie XII dans les années 50 ? Se termine-t-elle avec mai 1968 ou plus sûrement en 1978 avec l’accession au pontificat de Jean Paul II ? Aux yeux de l’historien, le Concile ne sera pas terminé avant la réconciliation des progressistes et des conservateurs. C’est pour cela qu’il occupe encore autant les esprits.
Yvon Tranvouez jette aussi un regard aiguisé sur la «génération Jean Paul II». A chaque époque, les plus jeunes ont le besoin de s’identifier autour d’objectifs plus mobilisateurs, le plus souvent liés à une personnalité forte. Aujourd’hui la «génération Jean Paul II» ce sont beaucoup d’initiatives à l’horizon aléatoire. A l’instar de ceux qui du passé voulaient faire table rase, les jeunes catholiques sont parfois amnésiques et ne sentent pas le besoin de s’inscrire dans une lignée. La référence est celle des chrétiens des premiers temps de l’Eglise parés de toutes les vertus.
Le pape, mon évêque mon curé
Le critère des espaces est un autre élément d’analyse intéressant face aux mutations religieuses contemporaines. Jusqu’à la moitié du XXe siècle, pour un catholique les références étaient : mon curé, mon évêque et le pape, relève Yvon Tranvouez. Pour le catholique du XXIe siècle, les références restent les mêmes, mais le sens de la circulation s’est inversé : le pape, mon évêque mon curé.
Pendant longtemps la paroisse était le lieu naturel de l’existence chrétienne, du baptême dans l’église de son village jusqu’à ses funérailles, souvent dans la même église. Cette époque était marquée par la présence prédominante du clergé. Le curé était le chef de village. Du fait de la mobilité sociale et de l’effondrement des vocations, ce cadre paroissial a éclaté. Aujourd’hui, la paroisse est plus un rassemblement électif qu’une circonscription territoriale. Le fidèle choisit sa paroisse selon ses propres critères, constate l’historien.
Le niveau du diocèse est probablement celui qui a le moins changé. Aujourd’hui comme hier, le diocèse est reconnu comme l’espace de l’autorité de l’évêque. Malgré la centralisation, ni Rome, ni la Conférence des évêques ne peuvent tout y décider. L’évêque reste maître chez lui et peut jouer sa propre partition. Plus récemment, le diocèse devient l’espace privilégié comme une ’super-paroisse’, note Yvon Tranvouez.
L’espace lointain de la région ou du pays est plus ambivalent. On parle certes encore de ’régions catholiques’, mais de fait cela tient plus du cliché que de la réalité sociale. Sur le plan ecclésial, les conférences épiscopales sont des organes de concertation avec peu de pouvoirs effectifs. Dans le cadre français, l’espace national est cependant très important pour les rapports Eglise-Etat. C’est ce qui donne son poids à la Conférence des évêques. Il est important pour les mouvements aussi, pour les charismatiques par exemple qui ont remplacé l’Action catholique.
Le parfum de Rome continue de se répandre
Au niveau de l’espace de l’Eglise universelle, «le parfum de Rome continue de se répandre». Certains s’en délectent, d’autres en sont incommodés, mais nul ne peut s’en défaire. Pour l’historien, l’attachement à Rome reste bien réel, même si on s’éloigne des enseignements qui en émanent. L’espace de l’Eglise missionnaire a par contre quasiment disparu de l’horizon contemporain. L’idée de l’expansion du christianisme jusqu’aux confins de tous les continents faisait rêver le fidèle des années 1930. Celui des années 2000 pense respect des cultures, refus du prosélytisme et dialogue interreligieux.
Cette brève excursion dans l’espace-temps de l’Eglise a permis aux auditeurs présents au colloque de saisir combien tout est relatif. (apic/mp)



