Berne: Déclaration des évêques suisses sur l’attitude de l’Eglise à l’égard du peuple juif

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Pour le Père Adrian Schenker, «la foi juive est vraie»

Berne, 14 avril 2000 (APIC) Si les juifs ne partagent pas la vision de la foi chrétienne, «la foi juive est vraie, elle rejoint Dieu en lui-même. En face d’authentiques croyants, la seule attitude juste est le respect et la reconnaissance de leur personne et de leur foi». Pour le Père dominicain Adrian Schenker, les différences théologiques entre juifs et chrétiens n’empêchent nullement le dialogue, elles devrait même le fonder!

Le Père Adrian Schenker, professeur d’Ancien Testament à l’Université de Fribourg, membre de la Commission de dialogue judéo/catholique (JRGK), a participé à l’élaboration de la «Déclaration de la Conférence des évêques suisses sur l’attitude de l’Eglise catholique en Suisse à l’égard du peuple juif pendant la 2ème Guerre mondiale et aujourd’hui» rendue publique vendredi à Berne. Il répond aux questions de l’APIC.

APIC: Certains milieux catholiques expriment de la lassitude face aux «mea culpa» de l’Eglise qui se multiplient à l’occasion du Grand Jubilé. Est-ce que la demande de pardon contenue dans la déclaration des évêques sur l’attitude de l’Eglise en Suisse à l’égard du peuple juif pendant la 2ème Guerre mondiale est un point final ?

Père Schenker: Je comprends que l’on soit un peu fatigué de toujours battre sa coulpe, mais c’est l’espoir de ce document de ne pas en rester à l’impression – un peu superficielle – que l’on ne fait que s’excuser. Il s’agit de comprendre le mal qui a été fait et de dire que l’on veut en tirer les leçons. Cela n’a rien à voir avec une autoflagellation ou une sorte d’autoculpabilisation maladive et morbide. Il s’agit de reconnaître que l’on a eu des préjugés et c’est le moment de les dépasser. C’est ce que Jean Paul II appelle «la purification de la mémoire»: se débarrasser enfin de certains préjugés, qui sont une paralysie de l’homme, est une véritable libération.

APIC: Pensez-vous qu’aux yeux de nos amis juifs, l’Eglise en a maintenant fait assez ?

Père Schenker: Pour moi, ce n’est pas une question d’assez ou de pas assez; je crois qu’en un sens, on a demandé pardon, on devra peut-être le faire encore. Mais la question est davantage de savoir si nous avons fait assez nous-mêmes pour dépasser ce que j’appelle le préjugé contre les juifs, pour nous en débarrasser définitivement. Si nous l’avons fait, nous serons dans une meilleure relation avec nos amis juifs, nous ne serons plus empêchés de les percevoir tels qu’ils sont, avec leurs qualités et, ma foi, avec aussi leurs défauts. Car nous ne porterons plus toujours ce fardeau de préjugés qui ont pendant si longtemps fait obstacle à des relations normales et pleinement humaines entre les deux communautés.

APIC: Le «mea culpa» du pape concerne les membres de l’Eglise qui ont fauté, pas l’institution en tant que telle…

Père Schenker: C’est mon avis personnel: il ne faut pas trop pousser cette distinction, car elle risque d’être un peu artificielle. La demande de pardon concerne les membres, bien sûr, mais l’Eglise comme telle était quand même impliquée. L’Eglise comme institution n’a pas parlé à certains moments, n’est pas intervenue quand on a tué des juifs. On peut faire le distinguo jusqu’à un certain point, mais il y a un moment où il faut dire: l’Eglise. Parce que tant les membres que les représentants de l’Eglise ont été impliqués dans certaines responsabilités.

APIC: La reconnaissance que l’Alliance de Dieu avec Israël n’a pas été abolie et remplacée par la nouvelle Alliance signifierait-elle que l’Eglise catholique renonce à la mission et à l’annonce de l’Evangile aux juifs?

Père Schenker: Non, parce que saint Paul dit que les Israélites, les juifs, tout comme n’importe qui sur cette terre, sont invités à croire en Jésus Fils de Dieu et envoyé par Dieu comme le Messie. Ils sont invités, ce qui signifie que l’on peut et on doit leur dire à eux aussi, comme aux autres hommes, ce que nous croyons être la vérité. Bien sûr, nous pouvons leur proposer notre foi, mais sans faire du prosélytisme ou les forcer en quoi que ce soit,. Nous n’avons pas à renoncer à faire connaître Jésus à ce peuple de l’Alliance, car Jésus incarne et réalise l’Alliance comme aucun homme – qu’il soit juif ou non juif – ne l’a encore vécue. Quand nous disons dans l’eucharistie «Ceci est la coupe de mon sang, le sang de l’Alliance Nouvelle», c’est une parole de Jésus où nous voyons en Lui le fils d’Israël qui a vraiment vécu cette Alliance comme aucun autre homme. Dans la perspective chrétienne, c’est en lui que nous voyons ce qu’est l’Alliance réalisée dans sa plénitude. Et cela, nous le proposons à tous les hommes et également aux juifs.

Certes, les juifs sont particulièrement sensibles à une mission ou à des actions de prosélytisme qui les forceraient ou ne les respecteraient pas. Comme pour les autres missions, il ne s’agit en aucun cas de violer les consciences et de manquer de respect. Il restera toujours un obstacle: les juifs ne sont pas devenus chrétiens et ils ne croient donc pas la même chose que nous. Cela explique pourquoi existent un judaïsme et un christianisme. Cela ne signifie pas que de ces différences théologiques doive en résulter un enseignement du mépris. C’est là le fond: à nos yeux, ce que croient les juifs n’est pas faux, mais ce n’est pas complet, dirions-nous. La foi juive est vraie, parce que c’est, comme nous le disons, la foi de l’Ancien Testament. Elle rejoint Dieu en lui-même, mais il manque la complétude en Jésus-Christ. Cela n’empêche nullement le dialogue, cela devrait même le fonder! En face d’authentiques croyants, la seule attitude juste est le respect et la reconnaissance de leur personne et de leur foi.

APIC: Aujourd’hui, on reproche parfois à l’Eglise une certaine «sécheresse de cœur» ou un manque de miséricorde concernant des problèmes actuels, comme celui des divorcés-remariés; la place de la femme dans l’Eglise ou une certaine conception de la morale sexuelle catholique sont également des causes de souffrances pour beaucoup. Va-t-on devoir faire un autre «mea culpa» à ce propos dans 50 ans ?

Père Schenker: On ne va pas attendre aussi longtemps, car on réfléchit déjà à ces questions. Je comprends que ce soient des questions douloureuses, mais il me semble que pour nombre de problèmes, une solution immédiate et toute faite n’existe pas. Dans certains cas, il n’y a peut-être pas de bonnes réponses, ce sont des plaies qui feront toujours mal. Il faut aussi une sagesse de toutes les personnes concernées pour reconnaître que la solution idéale n’existe pas: soyons réalistes et patients. (apic/be)

14 avril 2000 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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