Le colloque ‘Foi et handicap’ a été proposé par la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg | © Pixabay
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Les personnes en situation de handicap: «les portiers du Royaume de Dieu»

Quelle place donner aux personnes atteintes de polyhandicaps dans nos communautés ecclésiales? Que peuvent-elles apporter à notre vie spirituelle? Des questions explorées lors du colloque ‘Foi et handicap’, qui a eu lieu du 8 au 10 janvier 2026 à l’Université de Fribourg.

«Le geste de paix, lors des messes que je célèbre, on ne sait jamais quand il va se terminer; certaines personnes en situation de polyhandicap veulent donner la paix à toute l’assemblée», s’amuse Christophe Sperissen. Le délégué national Pédagogie catéchétique pour la Conférence des évêques de France (CEF) souligne à quel point il est important pour ces personnes d’exprimer leur affection, sans être angoissées par le temps qui passe.

Le prêtre du diocèse de Strasbourg était l’un des intervenants du colloque ‘Foi et handicap’, chapeauté par la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg. La manifestation œcuménique a fait le point sur la place de ces personnes à l’intérieur des Églises. Même si des progrès importants sont faits dans ce domaine, les communautés ne se rendent souvent pas assez compte de la richesse que représentent ces personnes.

Dieu actif, même dans notre sommeil

Yann Le Lay, délégué national à la Diaconie et Solidarité de la CEF, n’hésite pas à les qualifier de «portiers du Royaume de Dieu». «Les personnes en situation de handicap ont cette qualité d’accueil qui permet de nous introduire dans le Royaume», affirme le prêtre franco-belge. Pas de condescendance donc, il ne s’agit pas de leur «accorder» le droit de participer à la vie ecclésiale. Elles sont au contraire facteur de renouvellement et de dynamisme au sein des communautés.

Le colloque ‘Foi et handicap’ a été proposé par la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg, avec comme partenaires: le Centre catholique romand de formations en Église (CCRFE), la fondation OCH office chrétien des personnes handicapées, le Centre œcuménique de pastorale spécialisée (COEPS), l’État de Fribourg, le Fonds national suisse.

Le prêtre assure qu’à leur contact, il a pu «ressentir plus fortement la présence de Dieu.» La vie spirituelle n’est autre que «la façon dont Dieu agit dans notre vie». Mais cette ‘action’ divine exige-t-elle la capacité de réflexion et la présence d’esprit pouvant manquer à certaines personnes touchées par le handicap?

Yann Le Lay y a répondu par une anecdote de sa jeunesse. Alors qu’il allait tous les jours à l’église pour prier, il finissait par s’y endormir. Tout d’abord frustré par son incapacité à rester éveillé, il s’est finalement rendu compte que même dans son sommeil, Dieu était actif. «De ces roupillons à l’église j’ai retiré une libération, une intense joie intérieure, qui venait du fait que je m’étais laissé aimer spontanément par Dieu.»

Personne n’est exclu de la vie spirituelle

Il ne faut jamais sous-estimer le niveau de conscience spirituelle des personnes en situation de handicap. Le prêtre a pris l’exemple de Christine, une jeune fille accompagnée dans un atelier qu’il animait. «Elle criait en permanence, elle était toujours tendue, crispée, et c’était très difficile de savoir que faire avec. Un jour, nous nous sommes rendus avec le groupe dans une chapelle, et nous avons constaté le silence complet qui régnait. Christine était détendue, relaxée. Elle s’est remise à crier dès la sortie de la chapelle.»

Talitha Cooreman-Guittin, professeure de théologie pastorale, homilétique et pédagogie religieuse à l’Université de Fribourg avec le prêtre français Yann Le Lay. Colloque Foi et handicap 8-10 janvier 2026 à Fribourg | © Raphaël Zbinden

Pour Yann Le Lay, tout le monde est capable d’une vie intérieure. La façon dont Dieu se manifeste au sein des personnes dépasse juste notre manière de concevoir la spiritualité. Le prêtre mentionne l’exhortation apostolique Dilexi te (2025), dans laquelle Léon XIV réaffirme qu’elles ont beaucoup à nous apprendre du point de vue de la foi. «Parfois, nous, les soi-disant ‘bien-portants’, sommes remplis de considérations intellectuelles, qui nous empêchent de nous rendre au cœur-même de la relation vivante avec Dieu.»

Se laisser laver les pieds

Or, la caractéristique de la personne handicapée est la liberté intérieure. «Elles nous redonnent la manière de retrouver cette présence, en étant simplement là, en habitant le présent et le réel, profondément.» Dans leur fragilité, leur dépendance et leurs limites se trouve peut-être la plus grande grâce. «Finalement, ils nous apprennent, à la manière du Christ, à ‘nous laisser laver les pieds’, parce que se laisser aider fait partie de leur vie.»

L’enseignement réside aussi dans leur manière de considérer le temps. «Leurs rythmes ne sont pas les nôtres, et ils nous permettent ainsi de redécouvrir le temps de la surprise de Dieu», assure le prêtre. «Prendre son temps, c’est quelque chose de très beau dans notre société actuelle.»

Les sacrements pour tous

Pour Yann Le Lay, il est crucial que ces personnes puissent participer pleinement à la vie ecclésiale. «Pour que l’action de Dieu en elles puisse se réaliser, il faut qu’elles aient l’opportunité de ‘baigner’ dans la vie de l’Église, dans la Parole, dans la rencontre.» Et également recevoir les sacrements, lieu central de participation à la vie de l’Église.

Des gestes qui peuvent toutefois être compliqués suivant les handicaps. Comment donner la communion à une personne qui a de grandes difficulté à avaler? Quel sacrement de la réconciliation avec quelqu’un qui ne peut pas communiquer? De telles questions se sont posées avec insistance lors du colloque.

Le Père Yann Le Lay, délégué national à la Diaconie et Solidarité pour la Conférence des évêques de France. Colloque Foi et handicap 8-10 janvier 2026 à Fribourg | © Raphaël Zbinden

Elles ont notamment été explorées par Christophe Sperissen, qui s’est penché spécifiquement sur la catéchèse dite «spécialisée». Il s’est tout d’abord réjoui que, dans le Directoire de la catéchèse, il soit clairement indiqué depuis 2020 que personne ne peut refuser les sacrements à une personne en situation de handicap. Pour le prêtre français, le maître-mot de la catéchèse spécialisée est «créativité». Il a cité le pape François qui, dans son adresse aux catéchistes en 2023, avait appelé à «savoir changer pour s’adapter aux circonstances». Dans les critères édictés par le défunt pape, la catéchèse est censée stimuler l’imagination, l’affection et les sens. Elle doit également «s’inculturer» selon les endroits, les publics, les catégories.

Concilier créativité et tradition

Le délégué pour la Diaconie a toutefois souligné la tension pouvant exister entre créativité et fidélité au rite. «Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi.» Une considération qui a soulevé les questions de plusieurs participants, interrogeant les critères permettant de concilier inventivité et tradition. Les intervenants sont tombés d’accord sur le fait que la créativité, dans la liturgie ou les sacrements, devait garder un sens, et devait servir à transmettre la Parole de Dieu. Pour la théologienne de l’Université de Fribourg Talitha Cooreman-Guittin, cheville-ouvrière du colloque, il existe de nombreuses façons de faire participer les personnes atteintes de handicap sans enfreindre les règles. Elle a mentionné le cas d’un enfant autiste qui refusait d’avaler quoi que ce soit. La mère communiait à sa place, et lui embrassait seulement l’hostie.

Le Père Christophe Sperissen, délégué national Pédagogie catéchétique pour la Conférence des évêques de France. Colloque Foi et handicap 8-10 janvier 2026 à Fribourg | © Raphaël Zbinden

Mais les bienfaits spirituels de l’eucharistie peuvent-ils être ainsi distribués? «Au sein de l’assemblée, nous communions toujours les uns pour les autres», a relevé le Père Le Lay. Même chose pour le sacrement de la réconciliation, les personnes qui ne peuvent pas s’exprimer par la parole sont appelés à y participer d’autres façons. Elles peuvent par exemple faire part de leur repentir en caressant un crucifix.

Pas d’inclusion «à tout prix»

«Finalement, l’expérience des personnes en situation de handicap est ‘modélisant’ pour les communautés dites ‘normales’, a rebondi Christophe Sperissen. Elles nous apprennent notamment à créer des espaces où chacun est appelé à venir comme il est.»

Si la participation est bénéfique, l’inclusion ne doit pas se faire «à tout prix», a toutefois relevé le prêtre. «Il faut que les conditions soient réunies, sinon cela peut mettre à la fois la personne et  la communauté en difficulté.» Pour les personnes autistes, il est par exemple important de toujours vérifier ce qui est possible pour elles. De manière générale, une coordination avec les accompagnants professionnels est de mise. «On informe, on accompagne, on relie» est le leitmotiv de la démarche d’inclusion.

Pour l’abbé Sperissen, il est de toute façon crucial de «relire» ce qui a été essayé dans ce domaine. Et de se poser les questions: «Cela a-t-il fonctionné? Cela a-t-il été fécond?» Des fruits dont l’émotion n’est pas le principal corollaire, a insisté le Père Sperissen. «Souvent, après des messes avec des personnes en situation de handicap, des gens viennent me dire à quel point c’était beau et touchant. Moi, je leur signifie à quel point c’était ‘vrai’!» (cath.ch/rz)

Talitha Cooreman-Guittin occupe depuis 2023 la chaire de Théologie pastorale, homilétique et pédagogie religieuse à l’Université de Fribourg. Elle a répondu à quelques questions de cath.ch à propos du colloque ‘Foi et handicap’ dont elle a été l’initiatrice.

Quelles ont été les réflexions à la base de l’organisation du colloque?
Le handicap a été au cœur de mon travail théologique. Et j’ai toujours été envieuse du débat assez intense qui se déroule outre-atlantique dans ce domaine. Il n’y avait jamais rien eu de tel dans la francophonie et je trouvais que cela manquait.

Quels aspects avez-vous voulu mettre en avant?
Dans Fratelli tutti (2020), le pape François nous demande d’écouter la parole des personnes en situation de handicap. C’est une très bonne chose, mais nous voulions faire un pas de plus. Il est très important de faire quelque chose non pas «sur elles» ni «pour elles» mais «avec elles». Nous avons donc composé une petite équipe avec des acteurs de terrain, des personnes en situation de handicap, des théologiens, ainsi que des étudiants. Il a fallu 18 mois d’efforts pour mettre cela sur pied.
Nous voulions aussi tirer un maximum d’enseignement des expériences au sein des  Églises, d’où la participation protestante au colloque.

Et que vouliez vous finalement réaliser?
Il s’agissait d’écouter la parole des personnes en situation de handicap, de se nourrir de leur expérience, et de reconnaître ce qu’elles nous apportent en terme de vie spirituelle et de vie de l’Église. Comment leur laisser une pleine place dans l’organisation de la communauté.
«J’étais malade et vous m’avez visité», dit l’Évangile. La théologie doit reconnaître que la personne porteuse de handicap elle aussi nous visite, parce que nous sommes souvent malades de notre illusion d’invulnérabilité. Dieu passe par chacun de nous pour se révéler à nous.
Ce ne sont pas des thèmes qui sont encore totalement réfléchis en Église. La prise de conscience existe déjà certainement chez les personnes qui travaillent dans la pastorale spécialisée, mais il faut une prise de conscience plus large dans l’Église. RZ

Le colloque ›Foi et handicap’ a été proposé par la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg | © Pixabay
13 janvier 2026 | 17:00
par Raphaël Zbinden
Temps de lecture : env. 8  min.
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