Les sept madones du Mont-Blanc
En 2023, l’alpiniste français Guillaume Pierrel effectue avec son compagnon de cordée Lucien Boucansaud une traversée inédite: relier en dix jours les sept sommets du massif du Mont-Blanc accueillant des madones. Au-delà de l’exploit sportif, les deux guides cherchent à comprendre pourquoi et comment on les a placées là. Un voyage spirituel et sportif inédit, réalisé en ski, en parapente et à vélo.
Christine Mo Costabella / Jessica Da Silva – Adaptation: Carole Pirker
C’est l’histoire de deux copains de Haute-Savoie, devenus ensemble guides de haute montagne. En juin 2023, ils se lancent à l’assaut des sept sommets du Mont-Blanc couronnés par une statue de la Vierge, entre la France, l’Italie et la Suisse. En dix jours, ils avalent 130 km et 16’000 mètres de dénivelé.
Les vrais héros ne sont pourtant pas ces deux athlètes des cimes, mais les alpinistes du siècle passé qui ont eu l’idée d’y amener ces madones, au péril de leur vie. Leur foi les a-t-elle aidés à se hisser au sommet des montagnes? C’est en tout cas leur motivation qu’ils interrogent dans La Madone, un documentaire réalisé durant ce périple. Coréalisé par Guillaume Pierrel et le réalisateur Laurent Jamet et sorti en 2025, le film a reçu plusieurs prix dans des festivals de films de montagne.
Un tel périple paraît fou. Comment est né ce projet?
Guillaume Pierrel: C’est Lucien Boucansaud, mon plus fidèle compagnon de cordée, qui a eu l’idée de rendre visite à ces sept madones. On s’est rencontré durant ma formation de guide de haute montagne. Tout récemment, quand j’ai fêté mes 40 ans, il s’est présenté à mon anniversaire habillé en Alphonse Couttet. En 1927, cet alpiniste a amené l’une des plus belles madones au sommet du Grépon (ndlr. une des aiguilles de Chamonix, qui culmine à 3’482 m d’altitude).
«Lucien est venu me voir parce qu’il savait que j’avais cette sensibilité des faits historiques»
En fait, c’est la mère de Lucien qui a trouvé ses habits et les photos des Vierges dans une petite grange, dont ils ont fait l’acquisition dans le village du Lavancher, sur les hauteurs de Chamonix. Ce village préservé a hébergé des vieux guides comme Alphonse Couttet. Et quand ils ont récupéré ces photos et ces habits, toute une intrigue s’est greffée autour. Il y a quelques années, Lucien a perdu son papa dans un accident de montagne, et il était très attaché aux sommets avec les madones. L’histoire vient donc de lui.
C’était un peu un hommage aussi à son papa…
Oui, exactement. Lucien est venu me voir parce qu’il savait que j’avais cette sensibilité des faits historiques. Il me tendait une perche en m’invitant à aller chercher dans les archives pour tenter de comprendre qui, comment et pourquoi on a installé ces madones sur les cimes. Il savait aussi que pour la partie alpinistique, j’allais être son meilleur compagnon, puisqu’on se connaît par cœur et que l’on connaît tous ces sommets. C’était 130 kilomètres et 16’000 mètres de dénivelé positif, ça fait quand même une petite trotte…
En combien de temps?
En dix jours. Mais ensuite, on a presque fait le double de kilomètres en allant consulter les archives… (rires).
On parle quand même de statues de la Vierge Marie. Avez-vous un lien avec la spiritualité?
Oui, on a cette foi. On est tous les deux guides et alpinistes engagés. On se retrouve parfois dans des situations où on fait un peu appel à quelque chose qui nous dépasse. On ne va pas forcément croiser nos mains et regarder le ciel, mais on fait appel à quelque chose d’extérieur, en espérant que ça se passera bien et qu’on aura une part de chance, qu’il y a quelqu’un ou quelque chose qui nous protège. Et on espère, enfin on prie.
Avez-vous reçu une éducation religieuse?
Oui, une éducation catholique. J’ai fait ma catéchèse jusqu’à ma communion. Lucien, aussi, je crois. Mais je m’en suis éloignée avec les années. C’était l’occasion d’essayer de comprendre la foi de ces personnes qui avaient monté, au péril de leur vie, ces madones qui pesaient jusqu’à 40 kilos. Il faut s’imaginer qu’à cette époque, au tout début du XXᵉ siècle, la foi était très importante.
»Il y a quelque chose qui s’anime quand on part en haute montagne»
La Madone était la représentation religieuse du lien entre la terre et le ciel. Elle était tournée vers la vallée pour protéger ses habitants. Souvent, c’étaient des guides qui allaient les déposer, pour protéger aussi leurs pairs, parce qu’il y avait beaucoup de morts dans la profession. Ils le faisaient aussi pour réclamer des récoltes abondantes et pour que les glaciers et les monstres qui habitaient les montagnes et les fonds de vallées ne viennent pas dévorer les habitants. Durant nos recherches sur ces croyances, on s’est dit que notre foi était sous-jacente. En tous les cas, il y a quelque chose qui s’anime quand on part en haute montagne.
Dans votre documentaire, on entend à plusieurs reprises le philosophe Étienne Klein. Pourquoi avoir voulu faire intervenir un philosophe?
Parce qu’on avait envie qu’il ne s’agisse pas simplement d’une aventure sportive et d’une performance. On voulait un apport extérieur. On avait aussi envie d’avoir le regard de Catherine Destivelle. Cette grande alpiniste allait à la rencontre de ces madones quand elle faisait des solitaires à la fin des années 1990. Cela faisait vraiment sens d’avoir aussi Étienne Klein, un philosophe qui avait un regard poétique et du recul sur ce sujet. J’ai eu la chance de le rencontrer lors d’un festival à Val d’Isère, en Haute-Savoie, et j’ai adoré l’approche qu’il avait de la montagne. Il élève le film.
Découvrez l’entretien complet de l’émission radio «Babel» sur RTS Espace 2, en podcast sur rts.ch/religion/babel, ou via l’App Play RTS, sur smartphone
Étienne Klein le dit, quand on arrive au sommet et qu’on voit la Madone, il y a une sorte de renversement, de biais cognitif: on se rend compte qu’on était attendu, parce qu’on a l’impression que la Madone est là pour nous. Est-ce le cas?
C’était notre quête et on en avait sept à rencontrer. Donc oui, on se sentait vraiment attendus. Ensuite, il faut s’imaginer qu’on était quand même dans l’effort, on portait les caméras, on essayait de capturer tous ces moments magiques. Et j’adore la sensibilité d’Étienne Klein qui fait ce commentaire sur le biais cognitif. C’est riche d’avoir ces différents points de vue.
Alors concrètement, à quoi ressemblent ces statuettes?
Il y en a de tous les formats. Certaines étaient en bois, mais le bois, une fois qu’il prend la foudre, part en mille éclats. Donc certaines madones ont disparu parce qu’elles prennent souvent la foudre. Pour revenir à leur format, certaines sont toutes petites, comme celle du Mont Dolent, qui a été montée à l’époque par différentes équipes de jeunes pour prôner la paix dans le monde. En revanche, celle de l’Aiguille du Grépon pèse 35 ou 40 kilos et mesure un mètre vingt. Elle a été montée en plusieurs morceaux, puis assemblée. C’étaient de vraies expéditions pour les monter là-haut.
Est-ce que certaines madones vous ont plus touchés que d’autres?
Oui, celle du Grépon est celle qui nous a vraiment le plus touchés. C’était la dernière de notre enchaînement. Et la plus belle. C’est celle qui a une belle couronne et cette petite larme.
C’est une Vierge de La Salette, je crois…
Exactement. Et donc effectivement, côté français, on a une Vierge de La Salette et une Vierge de Notre-Dame de Lourdes. Voici une petite anecdote, qui n’est pas racontée dans le film, et qui nous explique comment tout a commencé sur le versant français du Mont-Blanc.
Deux sœurs alpinistes du nord de la France ont gravi, côté italien, la Dent du Géant. Lorsqu’elles ont découvert au sommet cette représentation de la Vierge, la première du massif du Mont-Blanc, elles ont offert une petite statuette représentant Notre-Dame de Lourdes à leur guide français, Jean Esteril Stratton. C’est lui qui l’a amenée au sommet des Drus. Voilà comment a démarré l’histoire, côté français.
Et à quoi ressemblaient ces expéditions au début du XXᵉ siècle? Comment est-ce qu’on portait ces Vierges? Étaient-elles encordées sur le dos?
Oui, c’est ça. Comme la pièce était assez lourde, ils avaient des sacs avec un montage en bois et une sorte de hotte à foin, qu’ils montaient en se relayant, au péril de leur vie. Pour certaines madones, ça sera fait en plusieurs étapes et en plusieurs années. Car la Première Guerre mondiale a décimé des guides qui ont fait les premières tentatives d’ascension. Ce sont leurs descendants qui ont repris le flambeau.
Est-ce que ces madones appartiennent à une culture propre aux Alpes? Vous êtes allé au Canada pour présenter le film. Est-ce que c’est pareil, là-bas?
Non, j’ai entendu des personnes exprimer leur mécontentement que certains aient eu le culot d’aller déposer au sommet d’une montagne la preuve de leur foi et de s’approprier un sommet. L’histoire canadienne est beaucoup moins ancienne et cette démonstration de notre culture leur paraissait délirante.
Il y a aussi eu des débats autour de ces questions, y compris en Europe. Certains veulent retirer des sommets certaines croix ou certaines madones. J’espère que le film La Madone permettra aux madones d’être vissées sur ces sommets et de ne plus jamais en descendre.
Votre périple a aussi eu un volet suisse, au Petit Clocher du Portalet, en Valais. Vous y avez rencontré l’alpiniste Justin Marquis, qui a posé la dernière madone en date, installée en 2013… Ces Vierges sont aussi un symbole qui relie les alpinistes entre eux, à travers le temps, y compris ceux qui sont décédés?
Oui, mais ce que Justin ne dit pas dans le film, c’est qu’il la voit depuis chez lui. Il y avait aussi un accident qui s’était passé dans la Vallée. Il avait besoin, avec cette petite Vierge, d’avoir cette représentation et cette protection, comme le phare de la vallée et le phare de la montagne. Il a grimpé trente fois son sommet, et il est très attaché à l’histoire de son Petit Clocher du Portalet, comme il dit.
«C’est clair qu’on connait maintenant les madones de ces sept sommets par cœur»
C’est sa deuxième maison, là-haut. Le fait qu’il y monte une petite madone était non seulement touchant, mais cela nous arrangeait, car c’était la septième madone. En effet, le curé de Courmayeur n’était pas content qu’il n’y en ait que six. «Six, ça porte malheur», avait-il dit. Quand nous lui avons appris qu’il y en avait une septième au Petit Clocher du Portalet, il nous a donné sa protection et nous a dit qu’on était sauvés et que l’on pouvait démarrer notre périple! Ce sont des superstitions, c’est assez drôle…
Y a-t-il eu des moments pendant ce périple où vous avez eu peur et où vous avez invoqué la protection de l’une de ces madones?
Oui, on devait en fait filmer en 2022, mais on a dû repousser d’un an en raison de la météo. En juin 2023, on aurait souhaité avoir des conditions sèches et pas trop de neige en altitude. On a eu tout l’inverse: de la nébulosité constante, beaucoup d’humidité, avec en plus les parapentes. Et puis, lors de la première ascension, on a grillé un joker. Quand on est redescendu de l’Aiguille Noire, on n’a pas pris la bonne décision. On a emprunté la voie la plus courte du côté du glacier de la Brenta, alors qu’il aurait fallu descendre du côté du glacier du Fresnay. On s’est retrouvés dans un couloir avec de la neige molle. On descendait à reculons dans une neige très lourde de printemps qui avait juste envie de partir en avalanche. Là, on s’est fait un peu peur. Donc après, on disait: «La Madone va nous protéger, on va y arriver.» On en a un peu plaisanté, mais certains sommets étaient très escarpés…
Est-ce que la Vierge Marie est devenue durant ces ascensions quelqu’un de plus familier pour vous? Avez-vous tissé une relation avec elle?
Pas nécessairement. C’est clair qu’on connait maintenant les madones de ces sept sommets par cœur. C’est vrai aussi que ma grand-mère, qui est décédée juste après ses 100 ans, était très attachée à ce projet. Mais ça ne m’a pas nécessairement rapproché de la Vierge Marie. Sur ces montagnes, oui, mais pas forcément davantage dans la vallée. Je ne veux pas parler au nom de Lucien, mais je pense que sa croyance a dû être boostée pendant ce voyage. Aujourd’hui, il va toujours sur ces sommets où il y a des madones. Il doit donc les aimer.
«La Madone», film documentaire de Laurent Jamet et Guillaume Pierrel, 2025, 53’’, disponible en streaming sur Prime Video, Uptracks ou Amazon. Le film sera aussi diffusé sur France 3 Régions début 2026.
Guillaume Pierrel, alpiniste et réalisateur
Né en 1983 dans les Vosges, Guillaume Pierrel est guide de haute montagne à Chamonix. Il a mené plusieurs expéditions de ski à l’étranger, notamment en solitaire en Bolivie et au Pérou, sur des sommets de plus de 6000 mètres. En 2019, il participe en au Sky Running sur le pic Lénine, au Tadjikistan, la course la plus haute du monde, culminant à 7134 mètres. En 2021, il part en expédition au Pakistan, atteignant des sommets de plus de 8000 mètres sans oxygène. Vu le potentiel des images qu’il peut ramener, il se met à la réalisation. En 2021 sort Ô Parizad, le chant des anges, un film qui rend hommage aux ancêtres skieurs et himalayistes. La Madone, sorti en 2025 et coréalisé avec Laurent Jamet, est son deuxième long-métrage. CP






