Les sorciers reviennent par la porte de derrière!
Fribourg: Rencontre avec le prof. Bénézet Bujo, éminent spécialiste de la «théologie africaine»
Fribourg, 30 novembre 2009 (Apic) Parmi les 29 experts, nommés par le Secrétaire général du Synode des évêques et approuvés par le pape, qui ont participé à l’assemblée spéciale du Synode des évêques pour l’Afrique qui s’est tenu à Rome du 4 au 25 octobre (*), se trouvait l’abbé Bénézet Bujo, professeur de théologie morale et d’éthique sociale à l’Université de Fribourg. L’Apic l’a rencontré pour évoquer quelques uns des thèmes qui intéressent cet éminent spécialiste de ce que l’on appelle désormais «la théologie africaine».
Le professeur Bujo rappelle qu’il y a bel et bien une approche africaine de la théologie, qui met en question tous ceux qui sont habitués à une théologie considérée comme universelle alors qu’elle n’est que de type occidental. Lors du dernier synode, les évêques africains se sont bel et bien exprimés sur les spécificités de la culture africaine, et ils ont même beaucoup parlé de sorcellerie, du sacrement de la réconciliation à partir de la palabre africaine…
Apic: Vous affirmez que les Africains veulent un sacrement de réconciliation «à l’africaine»…
Abbé Bujo: Ils sont inclinés à se réconcilier à partir de leurs rites, mais ils ont de la difficultés à faire le lien avec le sacrement du pardon tel qu’on le conçoit habituellement en Occident. On devrait essayer d’inculturer le sacrement de réconciliation, par exemple en rétablissant l’arbre à palabres, afin que l’on ait des signes qui parlent à la culture africaine. Car la réconciliation est présente dans la tradition africaine, et ces rites existaient bien avant l’arrivée du christianisme sur le continent noir.
Dans certaines ethnies, on tue une vache, et on mange ensemble pour sceller la réconciliation. Quand la communauté est trop pauvre, on se contente d’utiliser des symboles. On lit l’Evangile ensemble quand il y a des problèmes de couples, par exemple. Au cours du synode, il y a eu une proposition pour encourager les théologiens dans ces processus d’inculturation.
Apic: Comment faire pour «inculturer» la théologie dans la réalité africaine ?
Abbé Bujo: Il faut notamment étudier la religion traditionnelle africaine au niveau universitaire, avoir des diplômes de théologie africaine, connaître les langues locales… Les Pères synodaux, en parlant de la pastorale, ont évoqué les problèmes que l’on rencontre avec la sorcellerie qui revient en force, et pas seulement à la campagne, mais également en ville! Les évêques ont recommandé que chaque diocèse nomme un exorciste à son service.
Apic: Les «forces occultes» sont donc bien présentes ?
Abbé Bujo: Même les intellectuels africains y croient. Cette croyances aux esprits n’est pas morte, alors que l’on pourrait imaginer que la modernité a effacé tout cela… La croyance en la sorcellerie existe réellement, rappellent les évêques africains qui sont des pasteurs. Ils savent que les sorciers, dans les sociétés traditionnelles, sont des surveillants de l’ordre établi par les ancêtres.
Ce sont en quelque sorte les gardiens de l’ordre public, et ils reviennent par la porte de derrière dans la société moderne où tout le monde a tendance à croire que chacun peut faire ce qu’il veut, notamment avec l’argent! La société se croyait sécularisée, et pourtant l’Afrique n’est pas sécularisée: les sorciers reviennent semer peur et crainte. Les gens de pouvoir, les riches, doivent compter avec eux.
Apic: On pourrait croire que les chrétiens ont dépassé le stade des croyances traditionnelles.
Abbé Bujo: Etre chrétien ne suffit pas; on a reçu ce qui est venu d’Europe, la façade reste, mais le soubassement de la culture africaine n’a pas disparu. Les gens ont développé une culture de la résistance. Dans le silence et la patience, la religion et les cultures africaines sont rentrées dans le maquis. Elles attendent leur heure, elles n’ont pas disparu. La religion de type européen, c’est comme la politique et la démocratie, c’est en surface. Mais dessous, la réalité est bien différente.
Les urnes sont étrangères à la palabre, c’est pourquoi l’inculturation s’impose plus que jamais, car en Afrique, le monde mystique, le dieu unique des ancêtres qui est le même que celui des chrétiens, les esprits, les sorciers, sont partout présents. Beaucoup de chrétiens en Afrique sont influencés par le monde invisible, on est en face d’une autre rationalité qu’en Occident. Le monde des esprits accompagne toujours et partout l’Africain, et à mon avis, le christianisme est toujours resté combiné avec cette réalité.
Apic: Le christianisme africain est-il définitivement différent du christianisme occidental ?
Abbé Bujo: C’est une réalité, et il n’y a pas là que du négatif. Nous rencontrons dans le christianisme africain des aspects positifs qui peuvent enrichir le christianisme dans son ensemble. On peut aussi transformer certains aspects de la culture africaine. Ainsi, dans certaines traditions africaines, on tuait les jumeaux ou seulement l’un des deux. Si on fait l’exégèse de cette pratique, c’était au nom de la vie que l’on pratiquait ainsi.
Les gens pensaient à l’époque que la femme qui accouchait de jumeaux avait été infidèle, elle avait eu deux hommes. Les jumeaux représentaient alors un danger! A l’heure actuelle, avec les connaissances médicales, on comprend d’où viennent les jumeaux. Il n’y a plus ce genre d’angoisse. Si aujourd’hui, on peut faire une catéchèse moderne sur le sens de la vie, on peut changer des pratiques séculaires. A partir d’une pratique dépassée, une «tradition moderne» se recrée positivement tout en restant fidèle à la conception ancestrale qui est celle de l’abondance de la vie en Afrique. Ainsi, les griots sont sacrés pour les gens et ils y croient. Quand ils se mettent à prendre position, par ex. contre les mutilations sexuelles, la situation peut alors changer positivement.
Apic: L’Eglise comprend-elle qu’elle peut partir de ces énergies positives pour proposer son message ?
Abbé Bujo: Les évêques africains ont dit au Synode qu’il fallait étudier la tradition au point de vue interdisciplinaire, et couronner ces études par des diplômes universitaires, non seulement dans les pays africains, mais également dans les universités pontificales à Rome!
Il ne faut pas freiner les Africains dans l’accès à leurs traditions, et ne pas seulement lire saint Thomas d’Aquin, de Lubac, Congar, Karl Rahner ou Hans Urs von Balthasar.
Les théologiens africains – et les autres aussi – doivent évidemment connaître les jésuites camerounais Engelbert Mveng et Meinrad Hebga, le professeur Vincent Mulago Gwa Cikala Musharhamin, un grand pionnier qui a fondé le Centre d’études des Religions Africaines (CERA) à l’Université catholique de Kinshasa. Ce prêtre de l’archidiocèse de Bukavu a été consulteur au Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux et membre de la Commission Théologique Internationale à Rome. On les ignore ici, dans nos universités, et cela doit changer! Il faut pousser les jeunes Africains à étudier la théologie africaine. Qu’on me permettre d’illustrer cela par un exemple personnel: mon livre «Introduction à la théologie africaine», publié l’an dernier par Academic Press Fribourg, s’est bien vendu au Synode. Cela montre que l’intérêt existe.
En ce qui concerne le Synode lui-même, on peut dire que les vrais problèmes ont été identifiés (guerres, tribalisme, réconciliation, dignité de la femme…). On a également fait une autocritique à l’intérieur de l’Eglise, car avant de prêcher aux autres, il faut mettre en œuvre la réconciliation à l’intérieur même de l’Eglise. Ce Synode va porter des fruits, pour peu que les évêques mettent en pratique à leur retour ce qui a été débattu à Rome… JB
(*) Le thème de cette seconde assemblée spéciale continentale pour l’Afrique du synode des évêques était «L’Eglise au service de la réconciliation, de la justice et de la paix – Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde (Mt 5, 13.14)»
Encadré
Connaître la théologie africaine, nécessité face à la globalisation
Le professeur Bénézet Bujo a publié à la fin de l’année dernière un livre intitulé «Introduction à la théologie africaine», publié par Academic Press Fribourg. Dans cet ouvrage de près de 160 pages, l’abbé Bujo souligne que ses propos n’ont pas la prétention d’être une petite somme ou même un compendium de la théologie africaine. Mais en rappelant qu’il y a bel et bien une approche africaine de la théologie, il met en question tous ceux qui sont habitués à une théologie considérée comme universelle alors qu’elle n’est que de type occidental.
Cet ouvrage veut seulement proposer des pistes, contribuer à faire connaître l’état de la recherche théologique africaine et aider les enseignants, notamment dans les Grands Séminaires ou les Facultés de théologie. Il se veut aussi un apport à la connaissance d’un message évangélique inculturé, un instrument dont les enseignants pourraient faire usage comme un petit manuel de théologie africaine, «qui, bien sûr, n’est qu’en état rudimentaire». Le professeur Bujo souhaite que ce petit ouvrage à caractère illustratif contribue à ce que la théologie africaine ne demeure pas marginale par rapport au système théologique venu de l’Occident. C’est pourquoi dans la deuxième partie, il élabore des modèles concrets de théologie sur le Christ, l’Eglise, l’éthique, etc. L’abbé Bénézet Bujo a édité, en collaboration avec l’abbé Juvénal Illunga Muya, professeur de théologie fondamentale à l’Université pontificale Urbaniana à Rome, un autre ouvrage en deux volumes sur les théologiens africains. JB
Encadré
Prêtre du diocèse de Bunia, au nord-est de la République démocratique du Congo, le professeur Bujo est depuis 1989 professeur ordinaire à la Faculté de théologie de Fribourg, où il enseigne la théologie morale et l’éthique sociale. Il est un spécialiste reconnu de la théologie africaine. Il a fait ses études de philosophie et de théologie au Congo et en Allemagne. Il est auteur de plusieurs ouvrages sur saint Thomas, sur la morale interculturelle et la théologie africaine. Son livre «Plädoyer für ein neues Modell von Ehe und Sexualität. Afrikanische Anfragen an das westliche Christentum», a été publié par les Editions Herder, à Fribourg-en-Brisgau. L’ouvrage est sorti en 2007 dans la série (Quaestiones Disputatae – une collection fondée par le célèbre jésuite allemand Karl Rahner – né en 1904 à Fribourg-en-Brisgau, décédé en 1984 à Innsbruck). Pour B. Bujo, il y a effectivement un christianisme occidental et un christianisme africain: «Le christianisme que l’on vit est une interprétation de l’Evangile selon la culture. L’Occident a interprété sa culture de façon à ce que les chrétiens européens puissent vivre l’Evangile, tandis que l’Afrique a reçu l’Evangile déjà mâché selon la culture européenne!». Il faut se rappeler, insiste-t-il, que les missionnaires étrangers «travaillaient la main dans la main avec les puissances coloniales et que l’Evangile lui-même fut proclamé dans ce contexte imbibé de préjugés». (apic/be)



