Rencontre avec Shatil Ara, coordinatrice au Bangladesh de la Fair Wear Foundation (FWF)
Les travailleuses du textile face à des conditions souvent inhumaines
Lausanne, 22 mars 2014 (Apic) L’industrie textile emploie plus de 4 millions de personnes au Bangladesh – les exportations de ce secteur occupent la seconde position mondiale après la Chine – dans de vastes usines qui travaillent pour les plus grands distributeurs mondiaux. «La plupart de ces entreprises sont concentrées dans la périphérie de Dhaka, la capitale, et à Chittagong. 80% des employés sont des femmes, dont la moitié viennent de villages. Le salaire moyen de la branche est de 70 euros par mois, alors qu’il faut 360 euros pour qu’une famille ayant deux enfants puisse vivre dignement», lâche la Bangladaise Shatil Ara.
Shatil Ara est coordinatrice au Bangladesh de la Fair Wear Foundation (FWF), une organisation indépendante qui travaille avec les compagnies et les usines textiles dans le but d’améliorer les conditions de travail des ouvriers de la branche. En Suisse du 7 au 24 mars, cette mère de famille de deux enfants de 11 et 9 ans, née dans un village non loin de la frontière avec l’Inde, est l’invitée de la campagne œcuménique de carême 2014 ayant pour thème «Les semences d’aujourd’hui sont le pain de demain».
Invitée de la campagne œcuménique de carême 2014
90% des travailleurs/ses du textile de la première génération, il y a 30 ans, étaient originaires des campagnes, et la plupart étaient analphabètes. Aujourd’hui, le niveau de formation est un peu meilleur, mais beaucoup ont abandonné l’école avant la fin du primaire, relève Shatil Ara, une femme de 36 ans, qui a étudié dans une université de Dhaka ainsi qu’à l’International Institute of Social Studies (ISS), à l’Université Erasmus de Rotterdam.
La coordinatrice de FWF relève que les plus grandes usines – travaillant par exemple pour les marques Adidas, Nike ou Tommy Hilfiger –, qui misent davantage sur la qualité, emploient des ouvrières qui savent au moins lire. Les entreprises de cette catégorie paient leurs employés à temps, et un peu mieux que les autres entreprises actives dans la branche textile, même si les salaires restent très bas. Elles distribuent parfois des bonus, paient le repas et le transport. L’autre catégorie d’usines est plus problématique. Produisant pour des détaillants et des marques de plus basse gamme – les géants de la grande distribution Walmart, Tesco, Carrefour, Lidl, Aldi, etc. – elles ne respectent pas toujours la loi, «même s’il ne faut pas généraliser».
Les travailleuses mères de famille vivent séparées de leurs enfants
Si le salaire moyen de la branche est de 70 euros, il peut augmenter en fonction des commandes… et des heures supplémentaires. L’horaire légal est de 48 heures pour six jours de travail. En raison des pénuries d’électricité, tout le monde n’a pas le même jour de congé hebdomadaire. Selon les quartiers et le ravitaillement en électricité, les ouvrières peuvent être amenées à travailler le vendredi, qui est normalement le jour de repos des musulmans.
«Ces travailleuses ne vivent pas dans des conditions humaines, elles doivent laisser leurs enfants au village, dans la famille, car il n’y a pas de crèches ou de garderies. Pour rentrer au village, avec la densité du trafic, il faut 6 à 8 heures de transport… C’est impossible quand il n’y a qu’un jour de congé par semaine. C’est très dur pour une mère, de ne pas voir son enfant pendant six mois ou un an!»
Au Bangladesh, il n’y a pas de services publics qui s’occupent des enfants, et les ouvrières ne peuvent pas les prendre dans les locaux de l’usine. Comme il y a eu de graves accidents – l’effondrement du Rana Plaza, un immeuble de huit niveaux, le 24 avril 2013 à Savar, dans la banlieue de Dhaka, a coûté la vie à 1’138 travailleurs et fait plus de 2’000 blessés –, certaines mères ne veulent pas exposer leurs enfants au danger. Malgré les demandes, les entreprises refusent de mettre sur pied des crèches et des garderies, alors que la moitié de leurs ouvrières ont des enfants. «Il y a 3 ans, dans un cluster de 500 fabriques, se gaussant de leurs responsabilités sociales, des entreprises ont fait venir des responsables et des journalistes pour inaugurer une garderie pour 40 enfants, alors qu’ils sont des milliers… C’était uniquement une opération de publicité! Ce n’était même pas une demi goutte dans l’océan des besoins!»
Un modèle d’affaires profitable et durable
Des usines 100% équitables en termes de conditions sociales? Shatil Ara n’y croit pas. «Nous prônons un processus d’amélioration, qui doit être vérifié sur plusieurs années. On réalise des audits dans les usines. Nous défendons un modèle d’affaires profitable et durable, qui doit être ‘gagnant-gagnant’, tant du côté des employeurs que des employés. Nous offrons des cours pour les employés, nous essayons de leur donner une voix. On fait comprendre aux employeurs qu’un travailleur mieux formé, et par conséquent mieux payé, fournira une meilleure production. La plupart du temps, les employeurs comprennent cet avantage mutuel».
Shatil Ara relève qu’il y a moins de 1% des travailleurs qui sont organisés dans un syndicat, et que les employeurs ne voient pas les syndicalistes d’un bon œil. «Il y a de la répression, des licenciements sous toutes sortes de prétextes. Il faut alors trouver d’autres moyens afin d’arriver à des négociations collectives». C’est là que la «Fair Wear Foundation» (FWF) peut jouer un rôle en faveur des travailleurs. JB
Encadré
La «Fair Wear Foundation» (FWF), soutenue notamment par les œuvres d’entraide suisse «Pain pour le prochain» et «Action de Carême», a été fondée aux Pays-Bas en 1999 dans le but d’améliorer les conditions de travail dans l’industrie du textile. Les entreprises intégrant la FWF s’engagent à respecter les droits fondamentaux des travailleurs et à exiger leur respect par leurs fournisseurs. En Suisse, La Poste est déjà engagée dans ce sens, et les œuvres d’entraide demandent que les CFF suivent l’exemple.
Par son action, la FWF a permis l’amélioration des aspects sécuritaires et sanitaires des travailleurs et travailleuses des usines du secteur des textiles membres de la FWF. Ils ont également vu une augmentation de leur revenu, cela même dans un pays comme le Bangladesh, où les ouvriers/ières font face à des conditions de travail souvent inhumaines. Action de Carême et Pain pour le prochain estiment que la «Fair Wear Foundation» fait partie des initiatives les plus abouties en matière de respect de standards sociaux minimaux. Près de 90 entreprises représentant 130 marques y sont affiliées. Elles se fournissent auprès de plus de 1’800 usines employant quelque 600’000 personnes. La FWF exécute des contrôles approfondis et surveille rigoureusement les mesures d’amélioration exigées. «Dans la FWF, les syndicats et les ONG sont aussi impliqués dans le processus de vérification, donc le risque de corruption est plus faible et les parties peuvent faire valoir directement leurs intérêts».
Le code de conduite sur lequel se base la FWF est constitué de 8 principes qui se fondent sur les accords de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) et sur la Déclaration universelle des droits de l’homme: Pas de travail forcé ou obligatoire; aucune discrimination à l’égard des employé-e-s; pas de travail d’enfants; liberté d’association et droit à des négociations collectives; paiement d’un salaire de subsistance; pas d’heures de travail excessives; des conditions de travail sûres et saines; une relation de travail contractuelle et légale. Pour pouvoir intégrer la FWF, une entreprise doit mettre en place une instance de recours auprès de laquelle les employées et les employés puissent soumettre leurs plaintes et doléances. Elle désigne une personne de contact locale qui est en permanence en contact avec la FWF aux Pays-Bas. Les audits indépendants mis en place dans les usines sont toujours menés avec la participation des travailleurs et des travailleuses. «Une démarche unique au monde». Pour plus d’infos: Cf. www.fairwear.org (apic/be)
Des photos de Shatil Ara, coordinatrice au Bangladesh de la Fair Wear Foundation (FWF), sont disponibles auprès de l’apic au prix de 80.– la première, 60 les suivantes. (apic/be)
D’autres photos disponibles sur: www.voir-et-agir.ch/fr/medias/images-a-telecharger/action/show/controller/Collection/cHash/ef8e0822f556feb24e424907dafe189b/index.html?tx_shgallery_pi1[collection]=41



