Günter Rager est à la fois neurologue et philosophe (Photo:Regula Pfeifer)
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Günter Rager est à la fois neurologue et philosophe (Photo:Regula Pfeifer)

"L'expérience religieuse implique presque tout le cerveau"

29.03.2017 par Regula Pfeifer, kath.ch/traduction et adaptation: Raphaël Zbinden

Lorsque des personnes vivent une expérience religieuse, une activité neuronale est mesurable dans presque tout leur cerveau. Telle est l’une des dernières découvertes des neurosciences étudiant le champ de la religion, note Günter Rager. Le neurologue et ancien professeur de l’Université de Fribourg met cependant en garde contre une interprétation idéologique des découvertes scientifiques.

Günter Rager a été professeur d’anatomie et d’embryologie de 1980 à 2006, à l’Université de Fribourg. En 2005, il a été fait docteur honoris causa de l’Université de Fribourg en Brisgau pour “la qualité exceptionnelle de ses travaux interdisciplinaires”. En tant que neuroscientifique et philosophe, il scrute depuis de nombreuses années les liens entre le cerveau et l’esprit. Il n’a lui-même pas étudié la représentation neuronale des expériences religieuses. Il se tient néanmoins constamment au courant des dernières recherches dans le domaine et les analyse en tant que philosophe.

Début mars 2017, Günter Rager s’est exprimé sur le thème “La religion à la lumière des neurosciences” (Was wissen Neurowissenschaften über die Religion?), au centre paroissial de Notre-Dame, à Zurich.

Les neuroscientifiques savent-ils où est le siège de la foi dans le cerveau?
Non, les recherches ne portent pas là-dessus. Les neuroscientifiques étudient ce qui se passe dans le cerveau lorsque les personnes méditent ou prient.

Qu’ont-ils découvert?
Ils ont constaté qu’une activité neuronale particulière avait lieu dans les lobes frontal et temporal. Les résultats diffèrent cependant selon la méthode d’examen. Celle d’Andrew Newberg (Université de Pennsylvanie, Etats-Unis) ne permet par exemple pas de localiser cette activité de façon exacte. Mario Beauregard (Université de Montréal, Québec) a pu montrer, à travers une combinaison d’imagerie par résonance magnétique (IRM) et d’électroencéphalographie quantitative, que beaucoup de zones du cerveau sont concernées lors d’une activité religieuse.

La spiritualité n’est pas une chose que l’on peut représenter de façon scientifique

Que peut-on en conclure?
Que l’idée de Dieu, la foi ou l’expérience religieuse ne résident pas en une zone déterminée du cerveau. Elles impliquent en fait la quasi-totalité de l’organe.

L’expérience spirituelle est-elle un simple processus physico-chimique?
On ne peut rien dire de cela à l’aune des découvertes des neuroscientifiques. Certains d’entre eux pensent effectivement qu’il ne s’agit pas que d’un processus physico-chimique. Andrew Newberg et Mario Beauregard, par exemple, affirment que leurs découvertes ne permettent en aucune façon de décrire l’expérience spirituelle au niveau du vécu. D’autres en revanche prétendent que leurs résultats peuvent expliquer ces expériences, également au niveau du vécu, par le biais de processus physico-chimiques. Mais ceux qui avancent ce type d’arguments raisonnent de façon idéologique et non pas scientifique.

Une telle interprétation menace-t-elle notre notion de la spiritualité?
Pas directement. Mais la spiritualité n’est pas une chose que l’on peut représenter de façon scientifique, philosophique ou théologique. Partant de là, il est facile de contredire de telles interprétations. Les opinions sont justifiées lorsqu’elles sont scientifiquement prouvées. Ce qui n’est pas le cas ici.

L’expérience spirituelle a effectivement une action sur le cerveau

Que peut-on dire alors de l’expérience spirituelle?
On peut adopter deux points de vue différents sur les expériences religieuses: celui de l’observateur – le point de vue scientifique – et celui de la personne elle-même. Ce dernier est bien sûr purement subjectif. En tant qu’observateur, je peux étudier ce qui se passe dans le cerveau d’un autre individu. Si je vis la situation moi-même, j’ai une perspective tout à fait différente. Une perspective que l’on peut décrire aux autres, mais que l’on ne peut pas scientifiquement étudier.

Vous soulignez que l’expérience spirituelle agit sur le cerveau. De quelle façon?
Elle a effectivement une action sur le cerveau. C’est la raison pour laquelle les scientifiques l’étudient. Le cerveau est modifié par l’expérience spirituelle. Il est activé d’une autre façon qu’habituellement. Il est démontré que des personnes qui ont médité régulièrement pendant des décennies ont une activité cérébrale particulière, même quand elles ne méditent pas. C’est la preuve que leur cerveau s’est modifié. Il est connu depuis longtemps que tout processus de pensée ou d’apprentissage modifie le cerveau. Il s’agit d’un organe incroyablement adaptable, qui se modifie en fonction de ce qu’il expérimente. Au sein d’une activité synaptique incommensurable, se déroule une activité constante de construction de reconstruction et de restructuration.

Cela ne me fait rien de  savoir quelles zones de mon cerveau sont en activité quand je médite

Peut-on affirmer que les expériences spirituelles sont bonnes pour le cerveau?
Les recherches scientifiques ne sont pas suffisantes pour le confirmer. Mais vous pouvez  aussi juger cela d’un point de vue personnel. Si le fait de prier ou méditer vous fait du bien, si cela vous aide dans votre vie, alors vous pouvez en conclure que c’est bon pour vous en général, pas seulement pour votre cerveau.

C’est ce que l’on chante dans les cantiques: quelqu’un qui se sent en sécurité en Dieu mène une vie différente de quelqu’un qui est triste et qui doute de l’existence. Ce sont cependant des phénomènes subjectifs. Aucune recherche n’a été menée pour savoir si les personnes religieuses vivent plus longtemps, ont une pression sanguine ou un taux de sucre différents des autres.

Les neuroscientifiques considèrent la religion comme un phénomène naturel scientifiquement observable. Cela la met-elle en danger?
Cela ne joue certainement aucun rôle pour la religion. Cela ne me fait absolument rien de  savoir, quand je médite, quelles zones de mon cerveau sont en activité. Cela ne change rien à ma méditation, à mon expérience dans la méditation. Je ne peux en tirer que cette conclusion: je suis un être humain, avec un corps et un cerveau. Et quand je vis une expérience, j’ai conscience que tout mon organisme y participe. (cath.ch/kath/rp/rz)


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