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Liban: au bord du gouffre, les écoles catholiques appellent à l’aide

Alors que dans la plupart des cantons suisses les élèves ont repris le chemin de l’école, la rentrée scolaire au Liban est incertaine pour des dizaines de milliers d’enfants. Affectées par la sévère crise qui s’est abattue sur le pays du Cèdre depuis octobre 2019, nombre d’écoles privées chrétiennes scolarisant les plus pauvres des régions rurales et urbaines sont «en grave danger de disparition».

Jacques Berset, pour cath.ch

Dans les régions sunnites du nord du Liban, dans les zones chiites du sud en passant par le Chouf, dans les montagnes druzes, ou encore dans les quartiers pauvres de Beyrouth, des écoles chrétiennes portées par des congrégations religieuses et les Eglises risquent en effet de fermer leurs portes. Elles sont trop endettées, les parents ne pouvant plus payer les frais d’écolage.

Ces écoles, qui accueillent des élèves sans distinction de religion – dans certaines les musulmans sont largement majoritaires – sont un vecteur de paix essentiel dans ce pays si souvent déchiré par les conflits entre communautés. Lieu de convivialité, elles contribuent au lien social, l’éducation étant un antidote contre les fanatismes.

70 % de la population scolaire dans le privé

Les écoles privées au Liban – catholiques, orthodoxes, protestantes, musulmanes – accueillent 70 % de la population scolaire totale, soit environ 1,1 million d’élèves, dont quelque 200’000 enfants scolarisés dans les écoles relevant du secrétariat général des écoles catholiques.

L’école publique libanaise, dont nombre de responsables dénoncent le niveau médiocre, scolarise moins du tiers des élèves, qui coûtent nettement plus cher que dans le privé. «C’est notamment dû à la corruption: une grande partie du personnel de ces écoles – employés ou enseignants -, qui touchent un salaire, n’y travaillent pas; ils sont affectés là seulement parce qu’ils forment la clientèle de tel ou tel homme politique…», assure le Père Raymond Abdo, très engagé dans la question scolaire au Liban.

1,2 millions d’enfants non scolarisés

Pour le religieux, provincial de l’Ordre des Carmes Déchaux au Liban, cette situation catastrophique «est le résultat d’une politique de 30 ans, qui a vidé les caisses de l’Etat, aujourd’hui en faillite!» «La hausse des salaires des enseignants du privé, imposée par l’Etat depuis 2017, a encore alourdi le budget des écoles catholiques, tandis que la crise économique a parachevé la catastrophe».

Le Père Abboud, (à g.), président de Caritas-Liban et le Père Raymond Abdo, provincial de l’Ordre des Carmes Déchaux au Liban | © Jacques Berset

Lui aussi insiste sur le fait que les écoles chrétiennes accueillent tant les élèves chrétiens que les élèves musulmans. «C’est très important. Le contact entre les enfants chrétiens et musulmans est une condition de formation au dialogue et à l’acceptation de l’autre. La majorité des musulmans connaît par ce biais un membre de sa famille ou de ses amis qui a étudié dans une école catholique. C’est pour cela que l’islam libanais est plus modéré que l’islam des autres pays arabes».

Depuis le soulèvement populaire massif contre la classe politique accusée de corruption et d’incompétence, débuté en octobre 2019, auquel se sont ajoutés la pandémie du Covid-19 et l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, plus de 1,2 million d’enfants au Liban n’ont pas été scolarisés.

Si rien n’est fait, un grand nombre d’entre eux risquent de ne jamais retourner dans une salle de classe, soit parce qu’ils ont déjà manqué beaucoup d’apprentissages, soit parce que leurs familles n’ont pas les moyens de les envoyer à l’école, alerte l’ONG «Save the Children» basée à Londres. Conséquence: le travail des enfants est en augmentation, sans parler du risque accru de mariages d’enfants et d’autres formes d’abus et d’exploitation.

L’éducation, un des piliers du Liban

Les trois piliers de la prospérité du Liban de jadis se sont véritablement écroulés, à savoir l’éducation et la santé, réputés dans tout le Moyen-Orient, ainsi que le système bancaire, désormais en faillite.  

La crise sociale et économique au Liban se transforme de plus en une dramatique catastrophe éducative, assène le Père Michel Abboud, président de Caritas-Liban. Des enseignants qui touchaient en livres libanaises l’équivalent de quelque 1’000 dollars mensuels avant la crise, touchent maintenant environ 50 dollars. Un dollar, qui valait avant la crise 1’500 livres libanaises, s’échange désormais contre plus de 20’000 livres sur le marché parallèle. Leur salaire ne leur permet plus de faire vivre leur famille, nombreux sont ceux qui cherchent à émigrer quand ils ne sont pas déjà partis.

Une véritable catastrophe éducative

«L’augmentation des inégalités depuis le début de la crise économique dans le pays a entraîné un grand écart dans l’accès à un apprentissage de qualité parmi les enfants du Liban, au détriment des plus pauvres, constate le Père Abboud. Or, la pauvreté est un obstacle important à l’accès des enfants à l’éducation, car de nombreuses familles n’ont pas les moyens d’acheter du matériel d’apprentissage ou doivent compter sur le travail de leurs enfants».

«Le cumul des crises sanitaire, sociale et économique constitue une véritable catastrophe éducative»

Père Raymond Abdo

Le religieux carme note que durant l’année scolaire 2019-2020, plusieurs grèves d’enseignants ont eu lieu pour retard dans le paiement des salaires, perturbant davantage l’apprentissage. «Le cumul des crises politique, sanitaire, sociale et économique constitue une véritable catastrophe éducative».

Si la plupart des écoles ont essayé d’assurer un enseignement à distance, encore faut-il que les élèves disposent d’un ordinateur et qu’il y ait de l’électricité et un accès à internet. «Dans les périphéries où règne la pauvreté, un tel enseignement n’a pas été possible. Les familles pauvres ne disposent pas d’un ordinateur pour chaque enfant; elles ne peuvent plus payer l’abonnement pour le générateur, il n’y a pas d’électricité la plupart du temps…»

Emigrer, la seule solution?

Au Collège de la Sainte Famille Française à Jounieh, à une bonne vingtaine de kilomètres de Beyrouth, Sœur Eva Abou Nassar, responsable administrative, confie qu’elle a perdu une vingtaine d’enseignants en juin et juillet. «La plupart veulent émigrer, car ils n’arrivent plus à joindre les deux bouts. D’autres cherchent une école plus proche de leur domicile, pour économiser l’essence de leur voiture… quand il y en a!»

«Aider les écoles, c’est aider les familles à rester au pays, en attendant la sortie du tunnel».

Sœur Eva Abou Nassar

«Notre école fait face à de gros problèmes financiers et est endettée: sur un total de 1’201 élèves, 650 n’ont pas encore payé la scolarité, et une partie des autres nous doivent encore de l’argent. On a pu se débrouiller jusqu’à présent, mais il n’y a plus d’argent pour les salaires d’août». «Aider les écoles, lance-t-elle, c’est aider les familles à rester au pays, en attendant la sortie du tunnel, dont on ne voit pas encore le bout!»

La sainte colère de Sœur Rita Aoun

«Ce sont les enfants démunis qui fréquentent les écoles primaires semi-gratuites subventionnées par l’État – qui n’a rien versé depuis plus de cinq ans! – et administrées par l’Église catholique. Ils risquent d’être sacrifiés, alors que l’éducation est pour eux stratégique, c’est leur seule chance d’accéder à la société», déclare Sœur Rita Aoun, directrice de l’École Notre Dame d’Ain El Kharroubé, un village d’environ 600 habitants rattaché à Bikfaya, grande ville du district du Metn, au Mont Liban.

«Ce sont les enfants démunis qui fréquentent les écoles primaires semi-gratuites subventionnées par l’État», explique Sœur Rita Aoun | © Jacques Berset

Ces écoles semi-gratuites recevaient en principe une subvention annuelle moyenne de 800’000 livres libanaises par élève, ce qui représentait environ 50 % du montant de la scolarité de l’enfant, l’autre moitié étant assurée par les parents. Il existe quelque 640 écoles de ce type sur l’ensemble du territoire. Leurs effectifs scolaires proviennent de milieux urbains et ruraux à revenus limités.

La religieuse, de la congrégation des Sœurs des Saints Cœurs, est à la tête d’une école qui compte une trentaine d’enseignants et plus de 300 élèves. Depuis deux ans, la congrégation veut fermer l’établissement, pourtant sa seule école semi-gratuite dans le Metn. Sœur Rita se bat bec et ongles pour éviter la fermeture.

Dans son combat, elle a obtenu l’appui de Mgr César Essayan, un franciscain, vicaire apostolique des Latins à Beyrouth, et pour le moment un soutien financier de la Fondation Raoul Follereau, «car les ONG aident plutôt les grands collèges et les universités». Sa congrégation ne l’aide pas, priorisant ses autres écoles, déplore-t-elle.   

«Mon école a près de 50’000 dollars de dettes, car ici les gens sont pauvres – des ouvriers, des jardiniers, des cultivateurs, de petits indépendants – et n’ont tout simplement plus les moyens de payer leur part d’écolage: nombre de familles veulent retirer leurs enfants de notre école. Ici les gens ont faim… Mais je veux continuer à pouvoir offrir une éducation de qualité à ces enfants, sinon ils n’auront que ›le choix’ d’aller dans les écoles de l’Etat, dont le niveau est bas. Une bonne éducation, pour ces enfants, est leur seul espoir d’une vie meilleure». (cath.ch/jb/bh)  

Pour retour à la scolarisation de 120’000 enfants
Un partenariat entre Caritas-Liban et L’Œuvre d’Orient a été mis en place pour assurer le retour à la scolarisation de 120’000 enfants. Ce partenariat concerne 235 écoles chrétiennes et les six universités catholiques du Liban. Caritas-Liban, instrument principal de la pastorale sociale des Eglises catholiques au Liban, centralise et coordonne l’assistance au réseau des écoles catholiques, «en grave danger de disparition». La nonciature apostolique a également fait part d’un don du Saint-Siège. JB

Sœur Eva Abou Nassar, responsable du Collège de la Sainte Famille française, a perdu une vingtaine d'enseignants entre juin et juillet | © Jacques Berset
22 août 2021 | 17:00
par Rédaction
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