Suisse

L'initiative populaire 'anti-burqa' au-delà des anathèmes

La votation du 7 mars 2021 sur l’initiative populaire fédérale dite anti-burqa suscite la controverse. Au delà des anathèmes, Cyrielle Huguenot responsable du droit des femmes à Amnesty International et l’auteur et essayiste Shafique Keshavjee débattent sur les limites de la liberté religieuse et sur l’expansion de l’islam radical dans notre pays.

Propos recueillis par Maurice Page

L’initiative ‘Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage’ a donné lieu à un vaste débat en Suisse. Si le Conseil suisse des religions s’y oppose au nom de la liberté religieuse, diverses voix au sein des Eglises et des communautés défendent le oui. Cyrielle Huguenot* et Shafique Keshavjee** échangent leurs arguments pour cath.ch.

On estime entre vingt et trente le nombre de femmes qui portent régulièrement le nikab en Suisse. En quoi est-il nécessaire de légiférer?
Cyrielle Huguenot: C’est une initiative inutile, Il s’agit essentiellement d’une manœuvre politique populiste qui joue sur les symboles et la peur. Elle instrumentalise les femmes pour répandre une vision stéréotypée de l’islam et porter atteinte aux droits fondamentaux des minorités. C’est très visible dans les affiches de campagne qui jouent sur l’amalgame entre burqa et terrorisme. Faire croire que les vingt à trente femmes qui portent le nikab feraient peser un risque pour notre démocratie n’est pas juste. En Suisse il n’y a aucun enjeu sécuritaire dans le port de la burqa. Cette manœuvre pourrait avoir de fâcheuses conséquences pour la communauté musulmane en Suisse.

«Par vos lois démocratiques, nous vous coloniserons, par nos lois coraniques, nous vous dominerons»

Frères musulmans


Shafique Keshavjee: Le problème est mal posé et les réponses de l’initiative sont inadéquates. Ce ne sont effectivement pas les quelques dizaines de femmes qui par choix ou par contrainte portent le nikab qui posent problème. Cela ne veut pas dire cependant qu’il n’y a pas de problème qui est celui de l’islam politique en Suisse dont le but est de faire accepter la Loi islamique dans tous les secteurs de la vie, de l’habillement des femmes à la gestion de l’État. Une des références des Frères musulmans a dit: «Par vos lois démocratiques, nous vous coloniserons, par nos lois coraniques, nous vous dominerons». En France 57% des jeunes musulmans de moins de 25 ans considèrent que la charia est au-dessus des lois de la République.

Shafique Keshavjee/Photo:Gabrielle Desarzens

Cet islam politique semble assez peu présent en Suisse.
S.K. Je pense que vous vous méprenez sur ce qui se passe dans les centres islamiques et sur les projets de ces courants de l’islam wahhabite ou salafiste. Chez nous la présence des Frères musulmans est très discrète, mais elle atteint tous les niveaux de l’organisation islamique en Suisse. Ainsi Montassar BenMrad qui préside la Fédération des organisations islamiques de Suisse (FOIS) est proche des Frères musulmans. Ils utilisent les lois suisses pour être bien acceptés dans la société selon le principe de ce qu’ils appellent la charia de minorité, en promouvant la liberté, le respect de la loi, le respect des minorités tout en gardant l’objectif principal de faire progresser la charia. Je n’adhère pas aux théories du grand remplacement qui se fondent uniquement sur les peurs. Mais je tiens à regarder la réalité. Une majorité de musulmans ne se rend pas dans les centres islamiques précisément parce qu’ils ne se reconnaissent pas dans cet islam.
Si je dis oui à cette initiative, c’est aussi parce que je suis proche des musulmans progressistes qui défendent réellement la liberté et que nous sommes contre cet islam radical.

«Une interdiction généralisée de la burqa pour tout le monde et en tout temps est disproportionnée»

Cyrielle Huguenot

L’initiative pose la question de la limitation de la liberté religieuse inscrite dans la Constitution.
C.H. Le pacte II de l’ONU sur les droit civils et politiques est assez clair. La liberté de religion peut faire l’objet de restrictions que si elles sont nécessaires à un intérêt légitime et proportionnées. Il s’agit de la protection de la sécurité, de l’ordre et de la santé publique ou de la morale et de la liberté d’autrui. La proportionnalité exige d’atteindre ces objectifs d’intérêt public en restreignant le moins possible les libertés. Enfin, les restrictions ne peuvent pas être discriminatoires, c’est-à-dire toucher une religion en particulier. Une interdiction généralisée de la burqa pour tout le monde et en tout temps est disproportionnée. Dans un cadre précis, comme les contrôles d’identité ou la sécurité lors de manifestations publiques, des restrictions, encadrées par la loi, restent possibles.

S.K. Il faut se souvenir que l’islam n’est pas qu’une religion. Amnesty International ou d’autres se méprennent en projetant sur l’islam l’évolution des religions occidentales où progressivement l’Église et l’État ont été séparés, où les libertés individuelles ont été développées, où l’égalité homme-femme a été défendue, même si elle est encore loin d’être réalisée.
L’islam est une foi mais aussi une Loi. Cette méconnaissance fausse le débat. Oui bien sûr des femmes musulmanes portent librement le voile pour diverses raisons. C’est tout à fait respectable. Mais il faut voir que la Loi islamique, promue par des hommes, à partir des textes fondateurs de l’islam, impose des limitations aux droits des femmes. Se soumettre volontairement ou être soumise au droit islamique ne fait pas progresser la liberté de la femme, mais consacre la domination de l’homme sur la femme.
Concevoir que le corps de la femme est ‘porté’ par Satan pour tenter les hommes comme l’affirment certains hadîths (propos de Mohammed) et qu’il s’agit de la raison pour laquelle les femmes doivent se voiler, ne peut pas être satisfaisant du point de vue de la liberté. Peut-on accepter une loi islamique qui dégrade la situation de la femme? Si l’on sort du voile, on peut évoquer la pratique de la polygamie, justifiée par le Coran. En France, elle concernerait déjà 125’000 femmes. Même choisie, elle n’est pas acceptable.

«Si l’initiative passe, les musulmans pourront se dire discriminés en Suisse. Si elle ne passe pas, ils pourront considérer que l’Occident est perméable à l’islam politique»

Shafique Keshavjee

On ne peut pas nier que diverses pratiques du droit islamique ne sont pas compatibles avec les droits humains.

Cyrielle Huguenot, responsable de campagne droits des femmes à Amnesty International Suisse | DR

C.H. Amnesty International le reconnaît, notamment à propos de l’égalité homme-femme dans le mariage, la lapidation pour adultère, les crimes d’honneur etc. Nous nous rejoignons sur le constat de départ. Il y a un problème que nous devons analyser et auquel nous devons répondre par des politiques adéquates. Mais les interdictions générales ne constituent pas une réponse adaptée. Stigmatiser et marginaliser une poignée de femmes n’est pas une stratégie sensée contre les extrémistes islamistes. D’autres politiques en faveur de l’intégration, de la formation, de la prévention sont plus pertinentes. En Suisse des mesures de protection des femmes contre les violences existent. D’autres politiques pour éviter le radicalisme sont peut-être nécessaires. Il n’y a pas de solutions simples et un ‘oui’ n’enverrait pas un signal fort.

S.K. Effectivement, quel que soit le résultat de la votation, nous n’allons pas avancer beaucoup. Nous risquons de cloisonner encore plus la société. Si l’initiative passe, les musulmans pourront se dire discriminés en Suisse. La victimisation est d’ailleurs une stratégie typique de l’islam politique. Si l’initiative ne passe pas, ils pourront considérer que l’Occident est perméable à l’islam politique.

«Les politiques d’égalité doivent favoriser le libre choix des femmes. Cette initiative fait exactement le contraire, elle est clairement paternaliste et sexiste»

Cyrielle Huguenot

Dans les sociétés occidentales, le contact passe par le visage. Le voiler n’est-ce pas refuser la communication?  
S.K. En Occident, nous avons appris à communiquer visage par visage. Les cheveux d’une femme ne doivent pas être cachés, car considérés comme une tentation sexuelle pour un homme.  Nous communiquons ainsi sans contraindre la femme pour protéger l’homme de ses tentations. Je trouve parfaitement juste que la norme, chez nous, soit de visage à visage.

C.H. Quelle est la valeur la plus fondamentale pour la société? Est-ce montrer son visage ou être libre de manifester ses croyances, notamment par sa tenue vestimentaire? Pour moi, la deuxième est la plus importante. L’Etat démocratique permet de lutter contre la contrainte et la discrimination. Dans ce sens, l’idée de promouvoir l’égalité en restreignant la liberté m’apparaît comme un faux argument. En Occident la majorité des femmes portent librement le nikab. Il est difficile d’évoquer l’égalité des sexes pour empêcher ce qu’elles revendiquent comme un droit. Les politiques d’égalité doivent favoriser le libre choix des femmes. Cette initiative fait exactement le contraire, elle est clairement paternaliste et sexiste.
Si nous devenons un Etat qui entrave les libertés individuelles, nous jouons le même jeu que l’islam radical. Il faut garder la tête froide et rester objectif. Etre contre la criminalisation de la burqa ne veut pas dire être pour sa promotion.

«Il faut éviter les amalgames et imputer aux musulmans de Suisse une sorte de responsabilité collective dans l’extrémisme et le terrorisme»

Cyrielle Huguenot

Ce débat ne souligne pas la nécessité du dialogue entre les religions et avec l’Etat?
S.K. Les salafistes savent que nos libertés sont devenues ‘molles’. Qu’au nom de la liberté, on permet des pratiques qui vont devenir liberticides. Ils utilisent les notions de liberté et de féminisme, mais avec des sens différents. Cela concerne aussi la liberté de conscience par exemple. Celui qui quitte l’islam est menacé de mort. Cela fait plus de 20 ans que j’essaye de demander aux musulmans de Suisse d’abolir explicitement cette condamnation de l’apostasie, mais sans succès. Des musulmans devenus chrétiens ou athées sont rejetés, n’ont plus droit à la parole. Qui les défend?

C.H. En France par exemple, on a constaté que l’interdiction du voile intégral a encouragé davantage de femmes à le porter. Lorsqu’un signe distinctif est interdit, il devient d’autant plus attrayant de l’instrumentaliser à des fins politiques. En outre, des femmes peuvent recevoir trente ou quarante amendes et continuent de porter le nikab. Est-ce le signe qu’une telle interdiction porte ses fruits? Le dialogue accompagné de mesures nuancées et proportionnées doit rester au centre. On ne peut pas jeter le discrédit sur toute la communauté musulmane en lui prêtant des intentions radicales qu’elle n’a pas. Il faut éviter les amalgames et imputer aux musulmans de Suisse une sorte de responsabilité collective dans l’extrémisme et le terrorisme. Une interdiction généralisée légitimerait les attaques islamophobes. Cela a été observé dans d’autres pays et en Suisse aussi suite à l’acceptation de l’initiative anti-minarets. Ces mesures populistes ne vont pas dans le sens d’une meilleure cohabitation entre les religions.

«Dans une volonté de ne pas discriminer on devient incapable de différencier. Or on ne peut pas mettre sur le même pied les religions occidentales et l’islam»

Shafique Keshavjee

En fin de compte ne peut-on pas considérer que cette votation nous interroge sur notre propre société, dans son rapport au fait religieux et dans la perte de sa culture religieuse?
C.H. Je remarque que la laïcité est de plus en plus interprétée comme une interdiction des croyances religieuses dans l’espace public. Alors que même dans un Etat laïc, la religion a toujours sa place. Le fait que la pratique religieuse traditionnelle perde du terrain en Suisse joue aussi son rôle. On voit ainsi moins de religieuses ou de religieux en habits. Ce qui était ordinaire naguère apparaît aujourd’hui comme interpellant. Nous sommes moins confrontés avec la manifestation de croyances religieuses dans l’espace public. Ce qui n’est pas courant, différent comme le nikab suscite incompréhension et mauvaises interprétations.

S.K. Jouer sur les peurs est inacceptable. Mais il faut maintenir la différence entre une pratique religieuse qui respecte la séparation politique entre l’Église et l’État et une pratique religieuse visant peu à peu à islamiser l’État. C’est un vaste débat pour les prochaines décennies. On oublie à mes yeux que la Déclaration universelle des Droits de l’homme de 1948 a été rédigée par René Cassin, un juif convaincu et Eleanor Roosevelt, une chrétienne convaincue. Elle se voulait comme un Décalogue laïc et universel. Mais ses valeurs sont issues des traditions juives, chrétiennes et humanistes et leurs sens de la liberté, de la dignité humaine, etc. Cet arrière-fond spirituel et philosophique est en train de se perdre en Occident. Cette coquille devient ainsi perméable et se vide.
La loi sur le séparatisme actuellement en discussion en France est un exemple typique. Dans une volonté de ne pas discriminer on devient incapable de différencier. Or on ne peut pas mettre sur le même pied les religions occidentales, qui rendent à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à César avec une religion qui dit que César appartient à Allah. Il faut nommer le vrai problème: celui de l’islam politique radical. J’espère qu’après la votation, les partis politiques, les Églises et les ONG osent empoigner ce sujet. (cath.ch/mp)  

*Cyrielle Huguenot est Coordinatrice de campagnes Droits des femmes et LGBTI* auprès d’Amnesty International Suisse. Elle a également travaillé dans le domaine de la migration et des requérants d’asile.

**Shafique Keshavjee est ancien pasteur de l’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud. Il oeuvre depuis des décennies dans le dialogue œcuméniques et interreligieux. Auteur, essayiste et conférencier, il a publié en 2019 un livre sur «L’islam conquérant».

Initiative populaire fédérale ‘Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage’
La Constitution1 est modifiée comme suit:
Art. 10a Interdiction de se dissimuler le visage
1 Nul ne peut se dissimuler le visage dans l’espace public, ni dans les lieux accessibles au public ou dans lesquels sont fournies des prestations ordinairement accessibles par tout un chacun; l’interdiction n’est pas applicable dans les lieux de culte.
2 Nul ne peut contraindre une personne de se dissimuler le visage en raison de son sexe.
3 La loi prévoit des exceptions. Celles-ci ne peuvent être justifiées que par des raisons de santé ou de sécurité, par des raisons climatiques ou par des coutumes locales.
Art. 197, ch. 122
12. Disposition transitoire ad art. 10a (Interdiction de se dissimuler le visage)
La législation d’exécution doit être élaborée dans les deux ans qui suivent l’acceptation de l’art. 10a par le peuple et les cantons.

L'initiative 'anti-burqa' exige un vrai débat | Photo:Charles Roffey/Flickr/CC BY-NC-SA 2.0
24 février 2021 | 17:19
par Maurice Page
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