Suisse

L'intégration réussie de Roshan dans le monde du travail

Roshan ne voulait pas faire la guerre. Pour éviter d’être enrôlé dans une milice armée, il a quitté en 2015 ses montagnes d’Afghanistan. Après un long périple, il apprend aujourd’hui le métier de mécanicien de production à Courtelary, dans le Jura bernois. Les histoires d’exil connaissent aussi parfois des fins heureuses.

Devant son établi, Roshan Lashkari vérifie la pièce qu’il vient d’usiner sur la fraiseuse mécanique. «La cote est au centième de millimètre avec une tolérance de 2. C’est bon.» Le français quasi parfait, teinté d’un pointe d’accent jurassien, ne laisserait en aucun cas deviner qu’il est arrivé des montagnes d’Afghanistan, il y a moins de cinq ans.

10e Forum œcuménique romand du monde du travail
Roshan Lashkari participera au 10e Forum œcuménique romand du monde du travail réuni, le 18 janvier 2020, à Lausanne. Le thème de la rencontre est consacré aux réfugiés et migrants dans le monde du travail. Le Forum permettra de partager des expériences d’intégration professionnelle vécue tant par des migrants que par des employeurs. Ces échanges permettront ensuite de se demander quelles sont les conditions d’une bonne intégration et les pistes à promouvoir pour la rendre plus facile. MP

«Mon père était paysan et maçon dans une vallée d’Afghanistan. Arrivés à la fin de la scolarité, les jeunes du village n’avaient pas beaucoup d’autres perspectives que de faire la guerre dans une des nombreuses milices de la région.» Pour y échapper, il décide de partir seul, clandestinement. Sa première étape est l’Iran voisin, où il séjourne six mois. Le temps de travailler sur des chantiers pour amasser un pécule pour payer le passeur qui le conduira en Turquie. «Nous avons voyagé à pied, ou entassés dans des camions ou des voitures après avoir payé très cher.» Après deux mois en Turquie, la Méditerranée: il s’embarque sur un canot pneumatique pour une traversée vers la Grèce. Roshan se raconte très sobrement et calmement. Il laisse à peine deviner l’angoisse de ce périple à hauts risques à la merci des passeurs.

Pourquoi pas la Suisse?

Arrivé en Autriche, j’apprends que les centres d’accueil en Allemagne ou en Suède, où je comptais me rendre, débordent. Je me suis dit ‘pourquoi pas la Suisse? Il y a paraît-il encore de la place.» Il achète un billet de train. A la frontière, les douaniers l’interpellent avec un groupe d’autres jeunes gens: «Voulez-vous demander l’asile en Suisse?» «Ce que j’ai fait». Après un séjour à Bâle, il est transféré au centre d’accueil d’urgence dans un abri de protection civile, à Tramelan, dans le Jura bernois, avec une centaine d’autres jeunes gars comme lui, répartis dans des dortoirs de 25 lits.

La vie au centre d’urgence n’est pas rose. Confinés dans des locaux en sous-sol, les jeunes n’ont pas grand-chose à faire de leur journée. La communication est difficile, même entre eux puisqu’ils proviennent de nombreuses origines différentes. «La vie en commun n’était pas simple», admet Roshan. Le séjour dure huit mois. Il peut ensuite rejoindre le centre d’accueil ouvert, en ville de Tramelan, où l’ambiance est meilleure.

«Je n’avais jamais entendu parler français»

«Je ne connaissais rien d’autre de la Suisse que ce que j’avais lu dans les livres de géographie. Mais quand j’ai vu les montagnes, je m’y suis vite senti bien. Je savais juste un peu d’anglais appris à l’école et je connaissais l’écriture latine, mais je n’avais jamais entendu parler français, pas même à la télévision.» Qu’a cela ne tienne, Roshan se lance et progresse rapidement. «J’ai tout de suite aimé le français.» Il sert d’interprète à ses camarades. Grâce à l’appui de quelques bénévoles pour des cours individuels, il atteint un niveau suffisant pour intégrer l’année scolaire de préparation professionnelle (APP) à Bienne.

«J’aime beaucoup ce métier. Travailler avec des machines me motive»

«J’ai rapidement remarqué les capacités et la volonté de Roshan», témoigne Nathalie Mercier-Vaucher, directrice adjointe de VOH, l’entreprise qui l’emploie. «Je l’ai connu au centre d’urgence. Avec des membres de l’association «Amitra», nous nous y rendions pour proposer des activités et des formations à ces jeunes. Une des premières a été de leur ouvrir la salle de gym. Ils y étaient parfois jusqu’à 60 à jouer au foot.»

Elle a d’abord proposé à Roshan de venir faire un stage d’initiation dans l’entreprise familiale de conception et de fabrication d’outils et d’appareils pour l’horlogerie. La forte motivation et les bons résultats de Roshan lui ont permis ensuite d’intégrer l’entreprise. Après deux ans au Centre de formation professionnelle de Saint-Imier, il a rejoint le département de production en été 2019.

«J’aime beaucoup ce métier. Travailler avec des machines me motive. Je vois concrètement et immédiatement le résultat de mon travail. En Afghanistan, j’aurais peut-être pu aller à l’université, mais je ne le regrette pas.»  

Roshan Lashkari contrôle la pièce qu’il vient d’usiner | © Maurice Page

Admis provisoire

Après deux ans de procédure, Roshan se voit attribuer un permis F d’admission provisoire. Théoriquement, il pourrait être renvoyé de Suisse à tout moment, mais tant que la guerre perdure en Afghanistan, le risque est mimine. Après cinq ans et moyennant une bonne intégration et une indépendance financière, Roshan espère obtenir un permis B. «Avec un permis F, mes droits de voyager notamment restent restreints et lorsque je ne travaillais pas, je n’avais droit qu’à l’aide d’urgence.»

«Ce qui m’inquiète pour ma famille, ce sont les risques d’attentats»

Avec son salaire d’apprenti, l’indépendance financière n’est pas encore tout à fait acquise, mais Roshan peut désormais louer une chambre à Tramelan. Il s’est bien intégré dans la vie de la cité. Il a rejoint l’association ‘Agora’ qui organise des manifestations et des événements culturels. Il travaille bénévolement au cinéma local. «J’apprécie cette vie où on connaît et rencontre les gens. Tramelan c’est sympathique.»

Une famille qui manque

La famille qu’il a quittée lui manque. «Après mon départ, elle s’est rendue à Kaboul, pour que mes sœurs puissent aller à l’école, car au village les filles ne sont pas scolarisées.» Quand ils étaient au village, les contacts étaient difficiles à cause des fréquentes coupures de courant ou de téléphone. De Kaboul, les liaisons internet fonctionnent beaucoup mieux. Ce qui l’inquiète, ce sont surtout les risques d’attentats. «Ma famille regrette mon départ, mais je pense qu’elle est aussi fière de moi et je souhaite pouvoir l’aider.»

Pour l’heure, Roshan voit son avenir en Suisse. «Tant que mon pays n’est pas en paix et stable, je ne pourrai pas y retourner. En outre, je n’aurais pas la possibilité de mettre a profit mes connaissances acquises en Suisse.» (cath.ch/mp)

Tous n’ont pas les mêmes chances
Tous les jeunes réfugiés n’ont pas la chance, les capacités et la volonté de Roshan, admet Nathalie Mercier-Vaucher. Ceux qui n’ont pas acquis un niveau de français suffisant ont beaucoup plus de difficultés à trouver un emploi ou un apprentissage. Ils pourront peut-être trouver un métier manuel, mais là où les exigences de formations sont plus élevés, ils n’ont pas beaucoup de chances. Pas mal de patrons restent réticents à les engager à cause de leur âge ou parce qu’ils n’ont qu’un permis F. MP

Roshan Lashkari, réfugié afghan, est apprenti de 3e année comme mécanicien de production | © Maurice Page
16 janvier 2020 | 17:00
par Maurice Page
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