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L'Irak attend le pape François

Un mois avant le voyage annoncé du pape François en Irak du 5 au 8 mars prochains, les Chrétiens irakiens retiennent leur souffle. Viendra-t-il vraiment? «C’est le dernier espoir que nous avons maintenant. Peut-être pourra-t-il changer la politique du gouvernement et des milices envers les chrétiens. S’il vient en Irak, il va donner courage et soutien à ceux qui sont restés pour continuer de vivre avec nos frères musulmans. Mais s’il ne vient pas ce sera une catastrophe» soutient Ibrahim Lallo.

Par Pascal Maguesyan, de retour d’Irak, pour cath.ch

Membre du conseil municipal de Bartella dans la plaine de Ninive, peintre et diacre de l’église syriaque-catholique, Ibrahim Lallo est connu pour être un homme mesuré et sage. Les attentes qu’il place dans la venue du pape en Irak sont partagées par la plupart des chrétiens irakiens, et notamment ceux de la plaine de Ninive où François doit se rendre. Étonnement, sur place, on ne voit guère de préparatifs. Il y a encore trop d’incertitudes. Qu’importe, tout le monde sera prêt le jour J…

Dans les pas d’Abraham

La venue de François entre Tigre et Euphrate sera bien plus qu’un événement: un avènement! «Pour nous, son arrivée en Irak est un don du ciel! C’est une grâce», exulte Mgr Yohanna Petros Mouché, archevêque syriaque-catholique de Mossoul et de la plaine de Ninive. Au cœur de cette Mésopotamie bercée de tant de récits bibliques depuis la Genèse, François marchera dans les pas d’Abraham père des croyants, au pays des prophètes Daniel, Ézéchiel, Nahoum et Jonas, dans la foulée de saint Thomas, apôtre du Christ et Père de la grande Église de l’Orient dont les missionnaires évangélisèrent jusqu’aux extrémités du monde, en Arabie et en Asie.

Champs d’orge dans la plaine de Ninive, au nord de l’Irak, au printemps | © Maurice Page

Berceau des civilisations et terre biblique, l’Irak est aussi un pays martyr des temps modernes. Depuis 40 ans, c’est une suite de catastrophes sans répit. Guerre Iran-Irak et répression des Kurdes (1980-1989), opération Tempête du Désert (1990-1991), embargo international (1990-2003), répression des chiites, invasion par les États-Unis et chute de Saddam Hussein (2003-2011). Puis la guerre civile entre sunnites et chiites (2003-2017), les persécutions islamico-mafieuses contre les chrétiens (2003-2016), l’invasion de Mossoul, de la plaine de Ninive et de Sinjar par Daesh (2014-2016) et l’exode des chrétiens et génocide des Yézidis du Sinjar (2014). Depuis la fin de la guerre contre Daesh, l’Irak cherche un nouveau souffle et tente de s’affranchir du cercle infernal de la violence et du chaos. C’est ce pays que vient visiter le pape, pour y soutenir, selon ses propres mots la «construction du bien commun de toutes les composantes – y compris religieuses – de la société».

Dans la plaine de Ninive

De tous les territoires chrétiens irakiens, la plaine de Ninive, au nord de l’Irak, à la convergence du Tigre et du Grand Zab, est l’un des plus importants. Le christianisme de culture et de langue syriaques y est apparu dès la fin du IVe siècle et n’a jamais cessé de s’y épanouir, malgré les invasions séculaires. Les dévastations causées par Daesh, d’août 2014 à octobre 2016, ont été considérables. Les villes et villages y ont été évacués en toute hâte, en quelques heures au cœur d’un été brûlant. Toutes les églises y ont été profanées, vandalisées et certaines incendiées.

Depuis la libération, ce vaste territoire est redevenu un pôle majeur du renouveau chrétien irakien. Ce n’est pourtant pas sans difficultés. La situation sécuritaire n’est pas stabilisée, le contexte économique est de plus en plus dégradé et la situation sanitaire du covid-19 est étouffante.

Mgr Mikhaeel Najeeb, archevêque chaldéen de Mossoul et Aqra, installé à Karamlesse. | © Pascal Maguesyan/ Mesopotamia – Janvier 2021.

À 30 km au sud-est de Mossoul et 80 km à l’ouest d’Erbil, Qaraqosh (Bakhdida) est la plus grande ville chrétienne de la plaine de Ninive. Sur les 50’000 chrétiens qui y vivaient avant l’offensive de Daesh «moins de la moitié sont revenus«, regrette le Père Duraïd. «Beaucoup ont quitté le pays pour l’étranger», entendez l’Europe et l’Amérique. «Il y en aussi en Turquie, en Jordanie et au Liban», l’étranger proche. «D’autres sont à Dehok, Erbil et Souleimaniyé», au Kurdistan d’Irak où règne aujourd’hui la paix. «Après la libération, cela n’a pas été facile de faire revenir les gens. On a beaucoup travaillé pour cela avec l’Église et avec les organisations internationales sur les plans  psychologique et économique, mais cela nous fait de la peine d’avoir perdu des architectes, des ingénieurs, des médecins et de nombreuses autres personnalités essentielles».

À la fatalité malheureuse, le Père Duraïd répond avec joie et énergie par la culture et la musique, mais il faudra encore du temps pour qu’un horizon apparaisse: «En Irak, on ne peut pas savoir très bien l’avenir. C’est tout à fait changeant. Un jour pessimiste, un jour optimiste. Pour le moment c’est obscur. Nous voulons rester. Nous aimons notre peuple, notre terre. Nous voulons vivre comme chrétiens ici» plaide inlassablement Mgr Yohanna Petros Mouché qui guida sa communauté sur le chemin de l’exode en 2014 et sur la voie du retour dès avril 2017. Quatre ans plus tard, l’inquiétude persiste.» Ce qui ne va pas c’est le climat en général en Irak», l’insécurité, mais aussi l’économie, «nous manquons de grandes usines pour faire travailler notre jeunesse et aider les gens à  rester et à vivre ici» déplore l’archevêque.

Les chrétiens restent des citoyens de seconde zone

À 5 km de Qaraqosh se trouve la cité de Karamlesse, «capitale» des chrétiens chaldéens (catholiques) de la plaine de Ninive. Là aussi, comme dans toute la plaine de Ninive, moins de la moitié des déplacés de 2014 sont revenus. Et pour stabiliser leur retour il faut les soutenir, insiste Mgr Mikhaeel Najeeb, archevêque chaldéen de Mossoul et Aqra, installé à Karamlesse: «Nous ne voulons pas laisser une seule famille rentrée dans la plaine de Ninive ou à Mossoul sans avoir une source de vie, un travail, un atelier, un projet, sinon ils vont se tourner vers l’Europe. Beaucoup de chrétiens pensent à quitter l’Irak parce qu’ils disent ne pas avoir de quoi vivre. Ils se disent ‘à quoi bon avoir une maison s’il n’y a pas de travail’. Et puis, les droits des chrétiens en Irak sont bafoués. Nous ne sommes pas égaux avec les autres, nous sommes des citoyens de deuxième zone. Nous supportons tout cela comme une croix. Mais nous voulons perdurer, vivre avec les autres et bâtir l’avenir ensemble». Mgr Najeeb attend de pouvoir retourner à Mossoul, lorsque les conditions sécuritaires le permettront et lorsque son archevêché y sera reconstruit.

À Bartella (Baretlé, en syriaque), la grande ville syriaque-orthodoxe de la plaine de Ninive, 1’250 familles sont revenues sur 3’000 avant Daesh. Aux difficultés économiques s’ajoutent ici des tensions communautaires entre les chrétiens et les shabaks, une importante communauté chiite aujourd’hui majoritaire, dont la sensibilité à l’influence iranienne imprègne de plus en plus l’évolution de la ville avec ses milices. Le Père Yacoub, de l’église syriaque-orthodoxe de Bartella est inquiet: «Il y a beaucoup de milices à Bartella et à Mossoul, qui  échappent au contrôle du gouvernement. Nous, chrétiens, avons besoin du droit et de la loi pour vivre».

À Mossoul

À Qaraqosh, à Karamlesse et à Bartella, comme dans presque toutes les autres villes et villages de la plaine de Ninive, les églises ont été rénovées, restaurées et même embellies. On y trouve aussi presque systématiquement des petits mémoriaux qui témoignent des souffrances collectives infligées par Daesh, comme la croix du Christ.

L’ancienne église Al-Bichara de Mossoul-Est dévastée par Daesh | © Pascal Maguesyan / Mesopotamia – Juillet 2017.

À Mossoul, le travail de restauration ne fait que commencer et le renouveau chrétien est encore balbutiant. De toutes les villes martyrs de l’Irak, c’est Mossoul, la deuxième ville du pays, qui incarne le plus cruellement la destinée chrétienne contemporaine.

Aux portes de la plaine de Ninive, Mossoul fut autrefois une grande «métropole chrétienne». Avant 1991, on pouvait y compter jusqu’à 50’000 chrétiens. Après la chute du régime de Saddam Hussein en 2003 et l’anarchie fondamentaliste qui a gangréné la ville, la presque totalité des chrétiens se sont exilés et lorsque Daesh a envahi la ville en juin 2014,  les 5’000 chrétiens qui y demeuraient prirent à leur tour le chemin de l’exode. La presque totalité des églises et des couvents de Mossoul-Ouest ont été vandalisés et bombardés, tout comme d’importantes mosquées. Un désastre patrimonial et humain.

60 familles et un prêtre

Depuis la libération de Mossoul en juillet 2017, 60 familles sont revenues vivre dans la ville… et un seul prêtre, le Père Emmanuel Adelklo! Son église Al-Bichara, (Notre-Dame de l’Annonciation) dans le quartier des ingénieurs de Mossoul-Est, a été complètement dévastée par Daesh et reconstruite en 2018. Derrière ses hauts murs, «Al-Bichara est un symbole. Ma paroisse est petite mais deux millions de musulmans me disent ‘mon Père’» s’amuse le Père Emmanuel, qui se garde bien d’appeler au retour massif des chrétiens.

Pour l’instant, les fidèles n’y sont que quelques dizaines chaque semaine pour la messe dominicale. Cette église est riche en symboles évangéliques, «tous les vitraux et les sculptures du Christ en croix et de la Vierge Marie y ont été réalisés par un artiste musulman de Mossoul». Plus qu’une église moderne et lumineuse, Al-Bichara est un espace religieux et social, comprenant aussi un presbytère et une résidence étudiante, créé avec le soutien de la Fondation Saint-Irénée, de l’Œuvre d’Orient et de Fraternité en Irak.

La nouvelle église Al-Bichara de Mossoul-Est, le jour de son inauguration | © Gareed Zakarya – Décembre 2019.

En définitive, Al-Bichara incarne le message que vient délivrer le pape. À Mossoul, comme dans la plaine de Ninive, mais aussi à Erbil, à Bagdad et à Ur, le pape François «apporte un message de réconfort pour tous en ces temps d’incertitude» souligne, le cardinal Louis Raphaël 1er Sako, patriarche des Chaldéens.

Cette visite «encouragera les Irakiens à surmonter le passé douloureux, à se réconcilier et à panser leurs blessures, à s’unir et à s’entraider en vue du développement, de la paix, de la stabilité, de la consolidation de la coexistence, du respect de la diversité et du pluralisme, en étant les différents frères d’une même famille, et les citoyens de la terre d’Abraham, l’Irak, leur maison commune.» (cath.ch/pm/mp)

Ibrahim Lallo, peintre et diacre à Bartella, dans la plaine de Ninive. © Pascal Maguesyan. Janvier 2021.
4 février 2021 | 17:47
par redaction
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