Louvain: Symposium sur l’évangile de Jean et le judaïsme

«L’évangile de Jean est-il antijuif?»

Louvain, 5 janvier 2000 (APIC) «L’évangile de Jean est-il antijuif?» La question était au programme d’un symposium international organisé le 3 janvier à la Faculté de théologie de l’Université Catholique de Louvain (KUL).

Ce symposium a été mis sur pied par la Faculté de théologie de la KUL en collaboration avec l’Institut néerlandais de recherche en théologie et en sciences des religions (NOSTER), avec le soutien de l’Institutum Iudaïcum et de la Commission catholique nationale pour les relations avec le judaïsme.

Le questionnement des théologiens sur les tendances antijuives des écrits chrétiens s’est considérablement développé depuis une trentaine d’années. Les ouvertures du Concile Vatican II et son encouragement à un dialogue renouvelé avec le judaïsme n’y sont pas étrangers.

Sans être entièrement nouvelle, la question de l’antijudaïsme des textes chrétiens a spécialement retenu l’attention des exégètes du Nouveau Testament depuis une dizaine d’années. La question ne porte plus seulement sur des interprétations historiquement situées que l’on pourrait mettre en cause au regard même des Evangiles et de l’enseignement de Jésus. La question porte sur les propres textes fondateurs du christianisme. Dès lors que l’on y discerne des traits antijuifs, ces textes n’en deviennent-ils pas problématiques?

Tel est bien le problème au coeur du récent symposium de Louvain. L’évangile de Jean, le plus ancien dans sa rédaction finale généralement située à la fin du premier siècle, soit au moins trois générations après la mort de Jésus, est sans doute aussi celui qui permet le moins d’échapper au questionnement sur les rapports entre chrétiens et juifs qu’il met en scène. On y trouve même, comme l’ont relevé d’emblée les organisateurs du symposium, cette affirmation à l’égard des Juifs, placée dans la bouche de Jésus: «Si Dieu était votre Père, vous m’auriez aimé… Votre père, c’est le diable» (Jn 8,44). Difficile d’évacuer pareille affirmation de l’évangile, ou de se dédouaner par une entourloupette d’un jugement aussi négatif sur le judaïsme.

Les embarras de l’histoire

Le symposium de Louvain a permis aux participants d’échanger sur l’antijudaïsme présent dans l’évangile de Jean et dans le reste du Nouveau Testament sur la base de trois exposés principaux. Le professeur James D.G. Dunn a notamment abordé les «embarras de l’histoire» que reflète le texte de Jean, visiblement marqué par la démarcation de plus en plus nette qui s’est instaurée entre la communauté chrétienne et la communauté juive repliée sur la synagogue et sur l’interprétation rabbinique pharisienne, après la destruction de Jérusalem et de son temple en l’an 70.

C’est que la communauté dite «johannique» se réclame de la tradition juive et n’entend nullement couper les racines juives de Jésus, mais elle a pris ses distances à l’égard du judaïsme des rabbins et d’une synagogue dont ses propres membres ont aussi fait l’expérience d’être exclus.

Le professeur R. Alan Culpepper a élargi le questionnement de l’antijudaïsme du quatrième évangile à ses conséquences pour la théologie chrétienne: à prendre les traits antijuifs de l’évangile à la lettre, c’est Jésus lui-même qui devient incompréhensible et c’est l’universalité même de son message centré sur Dieu qui devient problématique. Bref, c’est l’autorité de la Bible aussi bien que la pertinence de la foi, de l’espérance et de l’amour des chrétiens qui volent en éclats.

Assumer les textes fondateurs

Quant au professeur Simon Schoon, il a attiré l’attention sur les échappatoires de l’interprétation des traits antijuifs dans le Nouveau Testament comme étant une voie sans issue. Au lieu de nier ces traits, il importe aux chrétiens d’assumer leurs textes fondateurs, avec les conflits dont ils sont porteurs, pour chercher à comprendre les défis qu’ils lancent aujourd’hui à leur propre relation avec Jésus, avec le judaïsme d’hier et d’aujourd’hui, comme avec les communautés chrétiennes d’hier et d’aujourd’hui.

Un écho plus substantiel de ce symposium devrait être donné ultérieurement dans une publication spécialisée (1). En attendant, les lecteurs francophones peuvent se référer à un ouvrage collectif récent, publié sous la direction de Daniel Marguerat, dont l’introduction contient cette mise au point: «Le judaïsme ancien n’a pas eu un héritier, mais deux: le christianisme et le judaïsme unifié d’après 70. Nous n’avons pas fini de mesurer les conséquences de cet état de fait, qui, bien compris, devrait permettre à la chrétienté de trouver sa voie entre arrogance et culpabilité. Le christianisme n’a pas plus de droit à déposséder les juifs de leur héritage que le judaïsme à s’estimer être en continuité immédiate avec le judaïsme ancien. A ce titre, le judaïsme ancien n’a eu aucun continuateur direct, sinon hétérodoxe: chacun de ses deux héritiers actuels reçoit les Ecritures juives à travers un prisme interprétatif. Chaque religion reconstruit le judaïsme ancien en vue d’y retrouver les prémisses de son propre développement».

«La confrontation des travaux historiques et exégétiques devrait ainsi prémunir les uns et les autres de confisquer le passé à leur profit. Il y a thérapie réparatrice lorsque l’exégèse chrétienne reconnaît à quel point le portrait des acteurs juifs de l’Evangile a été défiguré par la polémique chrétienne. A l’inverse, les chrétiens seront plus intéressés que les érudits juifs à valoriser l’infinie diversité du judaïsme avant la guerre juive. Si, pour reprendre la formule de «Shalom ben Chorin», «la foi de Jésus nous unit, la foi en Jésus nous divise», il faut se répéter que ce qui nous sépare n’est pas l’alternative fidélité/infidélité à la Bible hébraïque, mais c’est une lecture différenciée des Ecritures léguées par Israël». (2) (apic/cip/pr)

5 janvier 2000 | 00:00
par webmaster@kath.ch
Temps de lecture : env. 4  min.
Partagez!