La lutte d’Ibrahim Muhammad au Bangladesh récompensée

Lucerne: Quelque 700 personnes applaudissent le lauréat du Prix Caritas 2009

Jacques Berset, Apic

Lucerne, 7 juin 2009 (Apic) Quelque 700 personnes ont applaudi vendredi soir 5 juin le professeur Ibrahim Muhammad, du Bangladesh, lauréat du Prix Caritas 2009 pour l’humanité, au cours d’une cérémonie solennelle au Centre de Culture et de Congrès (KKL) de Lucerne. Ce professeur de physique de 64 ans, grosses lunettes, longs cheveux de jais et optimisme à tout crin, enseigne à l’Université de Dacca, la capitale d’un des pays les plus pauvres du monde, situé au nord-est de l’Inde.

Dès son plus jeune âge, ce docteur en physique de l’Université britannique de Southampton a mis ses connaissances au service du développement des potentialités des pauvres du Bangladesh. Caritas Suisse l’a récompensé de son Prix annuel – et lui a attribué une somme de 10’000 francs pour soutenir ses projets en faveur de la formation professionnelle – pour son engagement en faveur des enfants et adolescents exclus du système scolaire qu’il accueille dans ses écoles du CMES, le «Centre for Mass Education and Science».

Lors de la remise du Prix Caritas, Ibrahim Muhammad, ému, a souligné que cette distinction honorait les enfants pauvres du Bangladesh, ainsi que le travail de son organisation. Grâce au CMES, fondé il y a une trentaine d’années, près de 30’000 enfants et adolescents pauvres ayant abandonné l’école ont une nouvelle opportunité pour se former et devenir en quelque sorte des petits «entrepreneurs». Dans les écoles dispersées dans tout le pays, ces jeunes ont une nouvelle chance, grâce à un cursus éducatif orienté vers la pratique et le développement de leurs potentialités.

«Dans mon pays, a-t-il confié à l’Apic, l’école officielle est encore trop axée sur l’enseignement formel On apprend encore trop par coeur… C’est une grande machine bureaucratique, mais le gouvernement, s’il n’est pas enthousiaste, ne met pas de réels obstacles à nos projets».

Le système de formation axé sur la pratique qu’il a peu à peu mis en place ces dernières décennies veut donner une deuxième chance à ceux qui n’ont pu, en raison de la pauvreté, aller à l’école ou poursuivre leur cursus scolaire. Ibrahim Muhammad met également l’accent sur la formation des filles, dans un pays où les traditions sont encore vives et où une place inférieure est réservée aux femmes, qui sont souvent mariées très jeunes. Le fondateur du CMES veut contribuer à leur libération par le théâtre et la formation.

Un tiers des enfants et des jeunes ne vont pas à l’école

Au Bangladesh, pays de plus de 155 millions d’habitants, près d’un tiers de la population a moins de 15 ans, et parmi eux, un tiers des enfants ne vont pas à l’école ou ont interrompu leur scolarité, a rappelé lors de la cérémonie la conseillère nationale Barbara Schmid-Federer. La politicienne démocrate-chrétienne zurichoise a salué le fait que le lauréat n’avait pas seulement développé la science dans la «tour d’ivoire» de l’Université de Dacca, mais l’a mise au service de la population, notamment en s’engageant dans la promotion de l’énergie solaire et des technologies au service du développement durable.

Cependant, a souligné Barbara Schmid-Federer, Ibrahim Muhammad (qui est par ailleurs le frère d’une autre personnalité bangladaise connue, Yunus Muhammad, «le banquier des pauvres», prix Nobel de la Paix 2006) n’est pas honoré avant tout pour ses apports comme chercheur, mais pour son engagement pratique dans le domaine de la formation menée au sein du CMES. Elle l’a rapproché d’une autre figure célèbre, le pédagogue suisse Johan Heinrich Pestalozzi (1746 – 1827), qui s’était lui aussi battu contre l’exploitation des enfants pauvres dans les ateliers et les usines et avait lutté pour un avenir meilleur.

Saluant le lauréat, le militant écologiste Ruedi Meier, directeur des Affaires sociales de la ville de Lucerne, a rappelé «l’axe écologique et social Lucerne-Dacca», le canton de Lucerne ayant soutenu il y a six ans un projet de développement durable. Dans le but de limiter les émissions de gaz CO2, le canton de Suisse centrale a financé le changement de moteurs de 6’000 petits taxis polluants, les fameux «tuk tuk», permettant ainsi d’éviter l’émission de 20’000 tonnes de ce gaz à effet de serre. Et de remarquer toutefois que cela ne fait que 3,2% des émissions annuelles de CO2 causées par le trafic motorisé dans le canton de Lucerne.

Ruedi Meier s’est réjoui, en tant que directeur des Affaires sociales, qu’avec ce Prix Caritas – qui distingue une personnalité du Bangladesh – Lucerne n’apparaît pas seulement comme une ville touristique ou une cité de festivals, mais a également une autre dimension, celle d’un centre régional, notamment social, pour la Suisse centrale, «même si tous dans la région ne veulent pas le voir…»

Directeur de Caritas Suisse, l’ancien conseiller national chrétien social Hugo Fasel a souligné combien des projets comme ceux du CMES d’Ibrahim Muhammad ont besoin du soutien des donateurs. «L’argent dépensé pour de tels projets est de l’argent bien investi, justement en ces temps de crise financière, elle qui en une seule année a englouti des centaines de fois ce que dépense notre oeuvre d’entraide», a-t-il lancé. Pour l’ex-parlementaire fédéral, l’engagement d’Ibrahim Muhammad est un défi, surtout face aux prophètes de malheur dans les milieux politiques et médiatiques qui prétendent que l’aide au développement ne sert à rien, voire est nuisible.

Et d’affirmer finalement que ce que réalise le militant bangladais est aussi un défi au gouvernement fédéral afin qu’il s’engage plus courageusement en faveur des Objectifs de Développement pour le Millénaire (ODM) de l’ONU visant à réduire de moitié l’extrême pauvreté d’ici 2015. (apic/be)

7 juin 2009 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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