Montet: La nouvelle présidente des Focolari rencontre 160 responsables des 5 continents Apic Interview
Maria Voce a succédé à la fondatrice Chiara Lubich il y a un an
Jacques Berset, agence Apic
Montet/Broye, 12 août 2009 (Apic) Cheveux blancs coupés courts, taille menue, voix douce et large sourire, la Calabraise Maria Voce est depuis un an la nouvelle présidente du Mouvement des Focolari. Regroupant dans le monde près de 4 millions de sympathisants, ce mouvement d’essence catholique se caractérise par une «spiritualité de l’unité». Il compte quelque 140’000 membres actifs dans 182 pays, dont un certain nombre de non chrétiens: bouddhistes, musulmans, hindous, juifs…
Compagne depuis la fin des années 50 de Chiara Lubich, la fondatrice du Mouvement, Maria Voce est venue à Montet visiter les quelque 160 responsables de communautés des Focolari des 5 continents réunis pour quelques jours au Centre international de Rencontre et de Formation situé près de Payerne, en Suisse. Elle y a également rencontré les étudiants et permanents du Centre et les membres du Mouvement vivant dans la région. Au cœur de la Broye fribourgeoise, le Centre de Montet est l’une des 33 «cités pilotes» du Mouvement. C’est là que la nouvelle présidente des Focolari a reçu l’Apic pour une interview.
La nouvelle présidente a été élue à la quasi unanimité en juillet 2008 par l’assemblée générale des Focolari réunie à Castel Gandolfo. Elle a été chargée de prendre la succession de Chiara Lubich, qui a initié le Mouvement en pleine guerre mondiale, et est décédée le 14 mars de l’an dernier à l’âge de 88 ans. C’est dans les abris antiaériens, sous les bombardements, qu’est né le Mouvement des Focolari, en référence au «feu» évangélique qui animait Chiara et ses premières compagnes.
Au bénéfice d’une formation de juriste en droit civil à l’Université de Rome et diplômée en théologie et en droit canonique de l’Université pontificale du Latran, Maria Voce fait partie de la «seconde génération» des compagnes de Chiara Lubich. En effet, elle n’a rejoint la fondatrice de ce mouvement, né en 1944 dans la ville de Trente, au nord-est de l’Italie, qu’en 1959.
Apic: Chiara Lubich a été plus de 60 ans à la tête des Focolari… Prendre sa succession n’est pas une chose évidente ?
Maria Voce: Je fais effectivement partie de la «deuxième génération» des compagnes de Chiara Lubich et je pense avoir été choisie parce qu’il y avait d’un côté un désir de renouveau dans le Mouvement, mais également un souhait de continuité. Comme j’étais assez proche de Chiara – j’ai travaillé auprès d’elle pour la mise à jour des statuts du Mouvement – on a pensé que c’était une bonne garantie pour travailler dans l’esprit de la fondatrice. Les membres de l’assemblée générale, venus du monde entier, ne voulaient pas une coupure, mais un changement dans la continuité.
Les délégués ont senti la nécessité de cette continuité – à 72 ans, je ne suis plus toute jeune! – tout en laissant la liberté d’aller de l’avant. Ils ont choisi une personne qui avait aussi vécu d’autres expériences. J’étais en Turquie de 1978 à 1988, où j’ai entretenu d’étroites relations avec le patriarcat orthodoxe de Constantinople, ainsi qu’avec les responsables d’autres Eglises chrétiennes et avec le monde musulman. Les délégués voulaient ainsi montrer l’ouverture du Mouvement à d’autres réalités de vie.
Apic: Quelle nouveauté représente votre arrivée à la tête du Mouvement ?
Maria Voce: Je ne gouverne pas seule, je suis à la tête d’un conseil d’une quarantaine de personnes, à l’écoute des différentes voix qui viennent du monde entier. Avec Chiara, étant donné son charisme, on était sûrs de la direction que l’on prenait: c’était la fondatrice, notre guide, notre mère… Même si elle était malade depuis 2004, c’était toujours elle qui dirigeait, elle a été la présidente jusqu’à la dernière minute, entourée de personnes qui l’aidaient. Elle n’avait pas désigné de successeur, il n’y a pas eu de préparation pour la suite. On a fait confiance à l’Esprit Saint et je pense qu’il a agi! L’élection a eu lieu à la quasi unanimité et le consensus a été total.
Nous avons maintenant une consultation plus structurée: il y a une quarantaine de conseillers et conseillères vivant tous au Centre du Mouvement, à Rocca di Papa, près de Rome, avec lesquels on se réunit presque tous les jours. Mais comme notre Mouvement – que l’on appelle aussi l’»Œuvre de Marie» – est présent dans plus de 180 pays, on ne peut pas tout diriger de façon centralisée. Le Mouvement est organisé en zones nationales, mais dans certains grands pays, il y a plusieurs zones, qui se coordonnent entre elles. Ainsi, le Brésil en compte six. Les dirigeants sont sur place, mais chaque année, du monde entier, ils viennent à Rome plusieurs semaines, en général en octobre, pour apporter leur compte-rendu de l’année écoulée et élaborer les lignes directrices pour la nouvelle année.
Apic: Quelle est votre spécificité parmi les nombreux mouvements présents dans l’Eglise ?
Maria Voce: Nous avons des liens fraternels avec de nombreux autres mouvements d’Eglise. Notre spécificité, c’est l’unité, c’est-à-dire travailler «pour que tous soient un», pour construire une fraternité qui dépasse les différences de races, de nationalités, de cultures, de religions, d’âge, de statut social… En tant que juifs, musulmans, bouddhistes, on peut appartenir au Mouvement! Nous avons en Thaïlande une femme qui est membre d’un «focolare» tout en restant bouddhiste et en entretenant des liens avec sa communauté d’origine.
Apic: N’y a-t-il pas le risque de confusion, voire de syncrétisme, ou parfois des accusations de prosélytisme?
Maria Voce: Le risque existe toujours, mais je crois que si l’on est vraiment attentif à vivre et à témoigner de sa propre foi, alors c’est une rencontre qui dépasse ce risque… Des accusations de prosélytisme ont effectivement été proférées contre les Focolari, mais elles sont vite tombées, car on n’a jamais fait ni prosélytisme ni confusion. Actuellement, des jeunes du monde entier, membres des «Juniors pour un monde uni», sont réunis en congrès à Coimbatore, en Inde, avec de jeunes filles et garçons hindous.
Personne n’y voit de confusion ou de prosélytisme, mais tout le monde découvre que ces jeunes sont capables de travailler ensemble tout en étant hindous, chrétiens catholiques ou protestants, musulmans, juifs… Chacun garde son identité sans se fermer aux autres. Nous vivons ce que Dieu nous demande et nous voyons que d’autres nous suivent, attirés par cette fraternité et cette unité.
Chiara nous a toujours dit qu’il y a un fondement commun dans toutes les religions qui est la possibilité de vivre ce que nous appelons la «règle d’or»: c’est-à-dire ne pas faire aux autres ce que l’on ne voudrait pas que l’on nous fasse et faire aux autres ce que nous voudrions que l’on nous fasse! Sur cette base, on peut travailler ensemble avec des objectifs communs. Nous pensons que le projet de Dieu sur l’humanité est que l’on fasse de tous les peuples de l’humanité une seule famille. L’unité n’est pas une uniformité, c’est une unité dans la diversité.
Apic: C’est certainement une vision très différente de la mission traditionnelle qui demandait souvent aux peuples que l’on évangélisait d’abandonner tout ou partie de leur culture pour pouvoir devenir chrétiens…
Maria Voce: Nous acceptons la diversité, c’est notre approche et notre vision. Nous essayons de comprendre la culture des autres, et autant que possible de la vivre. On peut trouver des contradictions dans les autres cultures, mais ce n’est pas à nous de les faire changer. Nous pouvons proposer notre culture, nos convictions, notre façon de vivre, notre religion, et s’ils les trouvent meilleures que les leurs, ils peuvent les adopter.
Ce n’est pas la mission par le sabre, nous ne sommes pas des croisés. Nous ne serions pas arrivés là où nous sommes si nous nous étions comportés de cette façon… On nous aurait égorgés très vite. Par contre, on nous a acceptés partout, parce que l’on a senti que l’on ne voulait rien imposer, mais seulement être au service des personnes que l’on rencontre.
Apic: Vous pouvez ainsi travailler sans crainte dans les pays musulmans, sauf peut-être en Arabie Saoudite…
Maria Voce: Peut-être pas en Arabie Saoudite pour le moment… Attendons. Mais nous sommes en Algérie, en Tunisie, au Maroc, en Egypte, en Jordanie, au Liban, en Israël et Palestine, en Jordanie, mais aussi en Irak, où nous travaillons à soutenir les chrétiens et à ouvrir un dialogue avec les musulmans. En Terre Sainte, à Jérusalem et Haïfa, nous avons l’expérience de contacts entre juifs, musulmans et chrétiens. Au début, ils se regardaient comme des ennemis, mais maintenant, avec les liens qu’ils construisent avec le Mouvement, ils se respectent et se reconnaissent, essayent de s’entraider. Malgré les barrages et le mur de séparation, ils peuvent se rencontrer et avoir des liens de paix et de fraternité. C’est possible.
Nous connaissons de telles situations conflictuelles depuis longtemps, comme à Belfast, où il y a depuis des décennies des Focolari rassemblant catholiques et protestants. Au Nigeria, le mois dernier, au moment des conflits sanglants dans les Etats à majorité musulmane du Nord-Est, il y avait justement une «mariapolis» – c’est-à-dire un rassemblement des membres du Mouvement des Focolari. Ils ont gardé leur calme et ils n’ont pas pris la fuite. Nous vivons là où nous sommes, en partageant les difficultés et les angoisses des gens, comme pendant la guerre civile au Liban. Quand on a construit des liens de profonde fraternité avec les gens, on ne peut pas les abandonner dans les difficultés. C’est pareil en Irak, où nous avons des «Focolari» à Bagdad et près de Mossoul.
Apic: Vous vivez à Rocca di Papa, non loin du Vatican. Y a-t-il généralement du soutien pour votre vision des choses, ou plutôt des réticences de la part de la hiérarchie de l’Eglise?
Maria Voce: Nous trouvons là une grande ouverture, surtout au niveau des papes. Parmi les évêques, il y ceux qui sont très ouverts, ceux qui le sont moins, mais il n’y a jamais eu d’opposition franche ou d’hostilité contre le Mouvement des Focolari. Je vois plutôt que la confiance va en augmentant. J’ai participé au Synode des évêques sur la Parole de Dieu en octobre dernier à Rome et j’ai pu voir combien d’évêques nous encouragent et nous soutiennent. Il y a près de 700 évêques qui sont des «amis des Focolari» et chaque année, ils sont des dizaines à se réunir à ce titre. Le 31 juillet dernier, j’ai été invitée par 55 évêques amis du Mouvement réunis à «La Longeraie» à Morges pour une retraite de 10 jours.
J’y ai développé un exposé sur «Dieu-Amour dans la pensée et la vie de Chiara Lubich». Nous avons aussi des réunions œcuméniques avec des évêques d’autres Eglises, anglicans, luthériens, orthodoxes…
Apic: Vous rassemblez également des responsables politiques et prônez une «économie de communion» qui est loin des sacro-saints concepts du néo-libéralisme ambiant…
Maria Voce: Des personnalités politiques de divers partis ont effectivement été fascinés par cet idéal de fraternité et d’unité et ils ont voulu le mettre dans leur programme. Ils veulent travailler ensemble, par delà les frontières de partis, pour faire passer les valeurs d’humanité, de solidarité et de dignité humaine. En 1998, Chiara Lubich s’était exprimée sur le thème «Vision pour la Suisse» lors d’un moment de réflexion organisé au Parlement à Berne pour les 150 ans de la Confédération. Elle est intervenue à des congrès pour responsables politiques à Martigny en 2003 et à Berne en 2004.
Le Mouvement est également intéressé à promouvoir l’»économie de communion» qui est un projet auquel adhèrent désormais plus de 700 entreprises sur les cinq continents. Les responsables de ces entreprises organisent leurs activités économiques d’une façon efficace, mais la personne humaine est au centre de tout le processus économique. Ainsi naissent de nouvelles relations entre les collaborateurs, avec les clients et les fournisseurs, mais également apparaît une nouvelle manière d’envisager l’utilisation des bénéfices de l’entreprise. On a pu voir, lors de la dernière crise financière, que de telles entreprises peuvent s’entraider et ainsi mieux survivre dans la tempête. JB
Encadré
Le Mouvement des Focolari est présent sur les cinq continents
Aujourd’hui, le Mouvement des Focolari, présent sur les cinq continents, rassemble des personnes de tous âges et de tous milieux sociaux, appartenant à de multiples races, cultures et langues. Des personnes de traditions chrétiennes, membres de religions différentes et de convictions les plus diverses s’engagent à être le levain pour un monde plus solidaire, un monde uni. Le Mouvement des Focolari constitue un des nombreux courants spirituels nés au cours des 60 dernières années au sein de l’Eglise catholique. Il est présent dans 182 pays et est source d’inspiration pour près de 4 millions de personnes, dont 140’000 membres actifs et engagés.
En Suisse, le mouvement des Focolari est présent depuis 1962 et y compte environ 1’500 membres actifs et presque 30’000 adhérents et sympathisants. Sur le plan social, économique et politique, ce mouvement tend à construire, avec tous les citoyens, un monde de paix, un monde plus uni, de fraternité entre tous et de partage équitable des biens. Dans le domaine de l’économie par exemple est né le projet d’une «économie de communion» dans lequel sont engagées désormais plus de 700 entreprises.
Des «cités-pilotes» se sont développées, des maisons d’édition et des revues, des œuvres sociales. A Montet, en un bon quart de siècle, plus de 2’000 étudiants et étudiantes de 87 pays des cinq continents sont passés par le Centre international de Rencontre et de Formation, donnant à ce petit coin de la Broye un air coloré et pacifique de «Nations Unies».
Ces jeunes adultes, qui ont déjà une formation professionnelle, arrivent à Montet après avoir passé une première année de vie communautaire au Centre de Loppiano, près de Florence. Leur formation terminée, après ces deux ans, ils confirment ou non leur choix de suivre Jésus et de se consacrer à Dieu. En quittant Montet, ils s’insèrent dans une des 700 communautés des Focolari répandues dans le monde. Ils deviennent les animateurs des divers projets et activités du Mouvement. En Suisse, on trouve des communautés de laïcs consacrés – ils exercent une profession et communiquent l’esprit d’unité et de fraternité dans les milieux les plus divers – à Genève, Berne, Zurich, Lugano, Montet et Baar, où le mouvement suisse possède une maison de formation. Depuis 28 ans, le Centre de Montet a accueilli plus de 100’000 visiteurs, notamment des jeunes des paroisses protestantes ou catholiques, des prêtres, des pasteurs, des familles, pour quelques heures, pour un week-end ou pour quelques jours. JB
Encadré
Un long temps d’apprivoisement
Le Zurichois «Gusti» (August) Oggenfuss, co-président avec la Valaisanne Marie-Thérèse Vuigner de l’association et membre de l’équipe de gestion du Centre de Montet, confie à l’Apic qu’au début, la présence d’un aussi grand nombre de «focolarini» dans le petit village de Montet a suscité une certaine méfiance parmi les quelque 340 habitants que comptait la commune à l’époque.
«Au début, c’était un certaine surprise de voir tant de gens, surtout que pour des raisons de facilité, on parlait italien dans la maison. J’imagine que cela pouvait paraître étrange pour la population. Mais dès les premiers temps, les jeunes focolarini ont commencé à travailler auprès des familles, notamment pour des services de nettoyage et la garde des enfants. Je pense que cela a ouvert les portes, et des liens d’amitié se sont tissés. De plus nous avons accueilli plus de 100’000 personnes en un quart de siècle».
Depuis la fusion des communes, qui a presque fait tripler la population de la nouvelle commune des Montets, la présence du Centre se fond encore mieux dans l’entité broyarde. De plus, une partie des membres de l’équipe du Centre sont des citoyens actifs, d’autant plus que pour la première fois, les étrangers ont pu participer aux élections communales, ce qui représente un facteur supplémentaire d’intégration. «Il s’est établi au cours des années un rapport de confiance et d’estime réciproque. Comme dit Antoine de Saint-Exupéry, il faut s’apprivoiser. Cela fait plusieurs années que nous avons réussi !» JB
Des photos de cette interview sont disponibles à l’agence apic: apic@kipa-apic.ch ou tél. ++41 (0)26 426 48 01 (apic/be)



