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Martin Junge: «Le passé ne peut pas être changé, mais la façon de s’en souvenir peut l’être»

Le Révérend Martin Junge, Secrétaire général de la Fédération luthérienne mondiale (FLM) a reçu le pape François à Lund et à Malmö en Suède le 31 octobre 2016 pour première commémoration commune des 500 ans de la Réforme. Organisé conjointement par les deux Eglises, cet événement historique a mis en lumière 50 ans de dialogue œcuménique et ouvert de nouvelles perspectives. Martin Junge s’en ouvre à cath.ch. «Malgré 50 ans de dialogue entre les deux Eglises, la présence du pape n’était pas donnée», explique-t-il.

Comment est née l’idée d’une commémoration commune?
Rvd Martin Junge: Cette rencontre est le fruit de nombreuses années de dialogue, qui ont permis à nos deux Eglises de mieux se comprendre et construire une confiance mutuelle. 2017 marquera les 500 ans de la Réforme. Pour nous, il est très important de se souvenir de cette date en mettant l’accent sur notre rapprochement. Pour cela nous avons décidé d’organiser cette commémoration une année à l’avance, pour aider les Eglises à vivre cet anniversaire dans un esprit d’unité et de dialogue. Nous voulions donner un signal fort en réunissant le pape et le président de la FLM.

Vous avez organisé une célébration à la cathédrale de Lund et un rassemblement dans un stade à Malmö. Pourquoi ces deux lieux?
Pour nous, il était essentiel que notre effort de recherche de paix soit un témoignage pour notre monde divisé. Nous ne voulions pas uniquement une action dans les murs d’une église, entre Eglises; l’événement aurait été incomplet. Nous désirions être plus en lien avec les réalités du monde.

«Transmettre un message d’espoir»

A Malmö, les 10’000 participants ont pu entendre quatre témoignages émouvants mêlant souffrances et espoir; dont celui d’une jeune femme indienne face aux conséquences du changement climatique désastreuses pour son pays; ou encore un Colombien expérimentant la violence des FARC. Tous ont fait le choix d’affronter ces défis. De même, par cette commémoration commune, nous voulions transmettre un message d’espoir. Pour nous, catholiques et luthériens enracinés dans la foi, il a été possible de laisser un conflit derrière nous et de dialoguer.

Laisser un conflit derrière soi, oui, mais la réconciliation n’est-elle pas synonyme d’oubli?
Non en effet. Il ne s’agit pas d’un rapprochement ‘amnésique’. Dans la cathédrale de Lund, nous avons exprimé les violences et l’instrumentalisation politique qui ont bel et bien existé. Le défi est de ne pas demeurer prisonnier de ce passé. Dans la déclaration commune signée par le pape et le président de la FLM à Lund, une phrase traduit bien cette intention. «Bien qu’il ne soit pas possible de changer le passé, on peut transformer ce dont on se souvient, la façon de s’en souvenir.»

Comment se sont passés vos échanges avec le pape François?
Ce n’était pas notre première rencontre. Nous avons parlé en espagnol, c’est plus facile pour nous deux (rires). C’est une personne d’une profondeur spirituelle remarquable. Après Malmö nous avons pu nous entretenir sur divers sujets. J’étais très reconnaissant qu’il soit présent; ce n’était pas donné, malgré les années de dialogue entre nos Eglises.

L’année prochaine on fêtera aussi les 50 ans du dialogue œcuménique entre catholiques et luthériens: quels obstacles demeurent sur ce chemin?
Il y a trois grands obstacles à l’unité: la compréhension du ministère, celle de l’Eglise et enfin celle de l’Eucharistie. Ne pas pouvoir s’approcher de la table ensemble est la fracture la plus visible. Même si nous n’avons pas encore de solution, nous avons clairement inscrit cet objectif dans notre déclaration commune.

«Nous avons reconnu que malgré nos différences, rien ne nous empêche de travailler ensemble dès aujourd’hui au service du prochain.»

Mais il faut préciser que ce qui nous unit est beaucoup plus important que ce qui nous sépare. Nous ne serons jamais uniformisés; nous marchons vers une diversité réconciliée. En Suède nous avons reconnu que malgré nos différences, rien ne nous empêche de travailler ensemble dès aujourd’hui au service du prochain. Je suis très content de la signature d’une collaboration entre Caritas Internationalis et World Service (nldr : l’organisme luthérien de charité). Il est urgent de joindre nos forces. Jamais dans l’histoire il n’y a eu autant de personnes déplacées dans le monde: 65 millions de réfugiés! En Europe ils sont victimes de discrimination. En tant qu’Eglises nous avons la tâche d’affirmer la dignité et le rôle de chaque personne.

Comment voyez-vous le futur du dialogue entre luthériens et catholiques?
Ce que nous avons réalisé en Suède nous a donné des ailes. Nous voulons être plus ambitieux et nous engager avec plus d’intensité dans le dialogue. Il faut savoir faire preuve de patience. Malmö nous a montré que cela en vaut la peine.


Les étapes majeures des relations entre catholiques et luthériens

Il y a 499 ans, le 31 octobre, le moine allemand Martin Luther affichait ses 95 thèses sur une porte de l’église de Wittenberg. Cet acte pour s’opposer aux scandales de l’Eglise de son temps, et son excommunication, déclenchent le mouvement de la Réforme. Il faut attendre la deuxième moitié du 19e siècle pour voir apparaître les premières associations œcuméniques en Grande-Bretagne. Ce n’est qu’avec le concile Vatican II qu’un rapprochement s’effectue au niveau des autorités des deux Eglises. Le pape Jean XXIII a orienté le catholicisme vers l’œcuménisme en créant en 1960 le secrétariat pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens. Vatican II accouche de trois textes encourageant l’œcuménisme et entraîne en 1967 la création de la Commission internationale catholique-luthérienne. Jean Paul II confirmera, dans son encyclique Ut unum sint, en 1995, l’engagement œcuménique irréversible de l’Eglise catholique.

Un des résultats significatifs de ce dialogue est la Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification (1999), qui met fin à un différend à l’origine de la rupture. En 2013, le rapport «Du conflit à la communion» pose les bases de la commémoration luthéro-catholique de la Réforme. La célébration a eu lieu à Lund, où a été fondé la FLM en 1947.


Le Révérend Martin Junge

Le Révérend Martin Junge est le premier secrétaire général latino-américain de la Fédération luthérienne mondiale (FLM). Cette communion rassemble 145 Eglises de tradition luthérienne représentant plus de 74 millions de chrétiens dans 98 pays.

Marin Junge est né au Chili en 1961. Il a étudié à l’Université de Göttingenm, en Allemagne et a été ordonné au Chili en 1989. Après un engagement pastoral dans deux communautés à Santiago, le Rvd Junge a été élu président de l’Église évangélique luthérienne du Chili en 1996. Il a rejoint la FLM en l’an 2000 en tant que Secrétaire régional pour l’Amérique latine et les Caraïbes.

Le Conseil de la FLM l’a élu secrétaire général en 2009. Il est entré en fonctions le 1er novembre 2010. Sous sa direction, la FLM a adopté et mis en œuvre sa première stratégie, en consolidant une vision communes des Eglises membres, en approfondissant leurs relations et en renforçant leur témoignage dans le monde. La FLM a élargi ses activités en doublant presque son budget et ses activités en faveur des pauvres et marginalisés.
Marié à  MarIetta Ruhland, Martin Junge est père de deux enfants. (cath.ch/pc/mp)

Le Révérend Martin Junge, secrétaire général de la Fédération luthérienne Mondiale (FLM) (photo Priscilia Chacon)
16 novembre 2016 | 11:25
par Maurice Page
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