Sainte Mélanie et saint Pinien optèrent pour une vie austère. Mosaïque du IIe siècle | © Jacques Berset
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Mélanie et Pinien, premiers mécènes du christianisme

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Jeune patricienne romaine du Ve siècle, présentée parfois comme la femme la plus riche de l’Empire, Mélanie se dessaisit de l’ensemble de sa fortune pour mieux suivre le Christ. Bravant familles et Sénat, lois et coutumes, elle a ouvert, avec son mari Pinien, le chemin du mécénat spirituel et philanthropique chrétien.

Se débarrasser, à bon escient, de sa fortune, pour un patricien romain responsable et soucieux des lois et des convenances, était loin d’être simple. Jésus semble l’avoir compris, lui qui lança à ses disciples: «Je vous le répète, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu» (Marc 10,24).

Terrible sentence. Plus on serait riche, plus on serait cupide? Ou trop matérialiste pour se délester de ses biens et vivre d’amour et d’eau fraîche, ou du moins plus sobrement, conformément à cette exhortation de Jésus: «Va, ce que tu as, vends-le, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel; puis viens, suis-moi»? (Marc 10,21) Cette interprétation sculptée à coups de hache fait fi de la réalité sociale et législative régnante dans l’Empire romain aux temps de Jésus et du début du christianisme.

Le patrimoine légué par Mélanie et Pinien

Immensément riches, mais au service de l’ordre sénatorial dont ils étaient issus, Mélanie (383-439) et Pinien (380-432) durent se battre pour se libérer de leurs devoirs, afin de suivre l’appel «révolutionnaire» du Christ. Ce faisant, ils ouvrirent la voie au mécénat chrétien.

Rédigée en grec au milieu du Ve siècle par le moine Gerontius, La vie de Mélanie la Jeune permet d’évaluer la fortune des deux jeunes Romains et de suivre les péripéties par lesquelles ils réussiront finalement à se dessaisir de l’ensemble de leur fortune, distribuant de manière totalement inédite l’intégralité d’un patrimoine sénatorial colossal, réparti dans tout l’Empire.

Au-delà des conventions

Quand Mélanie naît, l’Empire romain est déjà devenu chrétien sous l’entreprise de feu l’empereur Constantin. Adolescente, la Romaine souhaite mettre ses pas dans ceux de sa grand-mère, Mélanie l’Ancienne, devenue moniale. Mais ses projets sont contrecarrés par sa famille, de longue, prestigieuse et très fortunée lignée sénatoriale: Mélanie, 14 ans, doit épouser son cousin Pinien, 17 ans, lui aussi un riche patricien.

Icône de sainte Mélanie la Jeune | DP

Obéissante, en jeune fille respectueuse des conventions et des intérêts financiers familiaux, Mélanie accepte. Le couple se marie et engendre deux enfants, qui meurent en bas âge. Sur la demande de sa femme, Pinien acceptera alors de vivre leur vie de couple en toute chasteté.

Âgés respectivement d’à peine 20 et 23 ans, les jeunes gens se retirent alors dans une grande villa aux abords de Rome afin d’y mener une vie ascétique. À eux deux, ils conjuguent pourtant une fortune colossale, notamment des propriétés s’étendant dans tout l’Empire. Un fardeau pour qui veut suivre les commandements du Christ et échapper à sa prédiction à propos des riches! Ils visitent les malades, les détenus et les condamnées aux mines, et entreprennent de vendre leurs biens pour en faire bénéficier les nécessiteux.

Des entraves à la voie du cœur

Mal leur en prend! «Leur famille, leurs amis sont bien décidés à les protéger d’une telle folie», relate Le Livre des Merveilles. Leur tocade aussi généreuse qu’insensée ne passant pas, le père de Mélanie,Valerius Publicola, et le frère de Pinien cherchent à soustraire les biens du couple.

Le Sénat s’en mêle aussi: les biens des membres des familles sénatoriales n’appartiennent-ils pas à l’Empire romain? La distribution de telles richesses risquait de déstabiliser l’économie même de l’État. « Les grands propriétaires membres de l’ordre sénatorial ont des obligations qui s’enracinent dans la vie de la cité. Ils doivent entretenir l’éclat et le renom de la famille et justifier leur appartenance au premier ordre de l’Empire», explique Le Livre des Merveilles. Plutôt que d’aider la plèbe, Mélanie et Pinien feraient mieux d’organiser des fêtes et des jeux!

Le droit romain joue aussi en leur défaveur: tout contrat passé avec des gens de moins de 25 ans est susceptible d’être révoqué. Difficile dans ce cas d’obtenir la confiance d’acheteurs potentiels!

De la gloire du monde à celle du Ciel

Pour quitter leur prison dorée, et par l’entremise d’évêques, les jeunes gens font appel en 410 à Serena, la tante de l’empereur d’Occident Flavius Honorius. «Chargée de riches cadeaux, de soieries magnifiques, de brocards somptueux» pour l’impératrice, Mélanie se présente à elle vêtue «d’une sévère et sombre tunique». La mise en scène fait mouche et l’impératrice est touchée: « Voyez cette femme qui, quatre mois plus tôt, resplendissait dans la gloire du monde! A cause du Christ, elle vieillit dans la sagesse et méprise tous les délices!»

Le couple obtient gain de cause. Mélanie et Pinien sont affranchis des vieilles pratiques foncières de l’ordre sénatorial. Et avec eux 8000 esclaves, pourvus chacun de trois pièces d’or. Tous leurs biens de Rome, d’Italie, de Campanie et d’Espagne, puis d’Afrique (où ils vivront sept ans et rencontreront des Pères du désert) sont liquidés. Des dons partent en Mésopotamie, en Syrie, en Palestine, en Égypte. Ils offrent locaux et revenus à des monastères, et en font construire à Thagaste (Algérie).

Inspirée par les Pères du désert, par saint Jérôme et saint Augustin qu’elle avait personnellement connus, Mélanie passa le reste de sa vie en jeûne complet cinq jours par semaine, ne prenant un léger repas que le samedi et le dimanche. Elle prie, médite les Écritures et les œuvres des Pères du désert.

Dernière étape, Jérusalem

Avec son mari, devenu entre-temps son frère spirituel, Mélanie part en pèlerinage à Jérusalem. Le couple pourvoit d’or ceux qui s’occupent des pauvres et Mélanie s’installe sur le Mont des Oliviers, dans une petite cellule en planches, où elle demeurera 14 ans.

Après les décès de sa mère et de son mari Pinien, Mélanie finance encore la construction d’un monastère à Jérusalem. Elle y mourra en 439. Son monastère fut détruit en 614, lors de l’invasion perse, mais on vénère encore sa grotte au Mont des Oliviers.

Les fondations financières du christianisme

Avec Pinien et Mélanie, «l’avoir et le paraître, fondements du train de vie des riches, furent remplacés par l’exaltation de la pauvreté», analyse Bertrand Lançon, auteur d’un ouvrage sur les rapports du christianisme à l’argent au début du Ve siècle. Au-delà de ce changement perceptible de valeurs, le couple de Romains œuvra à l’assise financière de la nouvelle religion, devenant les précieux bienfaiteurs des communautés chrétiennes d’Italie, d’Afrique et de Jérusalem. De quoi inspirer d’éventuels milliardaires contemporains? (cath.ch/livredesmerveilles/arch/lb)

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Sainte Mélanie et saint Pinien optèrent pour une vie austère. Mosaïque du IIe siècle | © Jacques Berset
11 janvier 2026 | 17:00
par Lucienne Bittar

Au cours de l’histoire, de nombreuses personnalités catholiques, certaines méconnues, ont contribué à la civilisation dans divers domaines. cath.ch propose d’en mettre certaines en lumière à travers une série bimensuelle.

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