De nombreux doutes et d’innombrables questions

Meurtres à la Garde Suisse: Explications officielles et hypothèses dans la péninsule

Rome, 7 mai 1998 (APIC) Passé le temps de l’émotion et de la consternation, le doute s’installe en certains milieux à Rome. Pour d’autres, l’affaire est tout à fait claire, sur la réalité du drame qui a coûté la vie au commandant de la Garde Suisse, Alois Estermann, à son épouse Gladys et au caporal Cédric Tornay.

La presse italienne dans son ensemble, tout en rapportant l’explication donnée par le Vatican, se fait largement l’écho des doutes et de mystères dont le point de départ pourrait se résumer dans ce titre digne d’un roman noir: «Le crime était trop parfait». Pour beaucoup en effet, le déroulement et les explications s’emboîtent trop facilement, trop rapidement, alors que, estiment ces mêmes observateurs, toutes les questions ne sont pas complètement éclaircies et que tous les éléments de l’enquête ne sont pas encore connus.

Cette remise en cause générale, se double d’un a priori de scepticisme contre le Vatican. Certains estiment que cette institution, par nature, ne dit pas la vérité sur ses affaires internes, comme l’a affirmé dans la presse, la soeur de Cédric Tornay: «Je pense que le Vatican ne dira pas toute la vérité sur la mort de Cédric» a-t-elle lancé le 6 mai.

Le Vatican, d’un autre point de vue, a visiblement décidé de ne pas s’étendre sur une affaire aussi sordide qui touche de plein fouet l’un des aspects les plus visibles de son image de marque. Le Vatican parle de «certitude morale» déjà acquise sur les éléments de cette affaire, tout en affirmant toujours conduire une enquête judiciaire dont il reconnaît, en même temps, ne pas avoir encore toutes les conclusions. Cette précipitation à donner une explication définitive est sans doute pour beaucoup dans le climat de doute et de confusion qui règne à Rome.

Conclusions trop rapides

La première série de doutes, rapportés dans la presse, porte sur les circonstances mêmes du drame. Comment tirer des conclusions aussi rapides, se demande-t-on en substance, quand les résultats des expertises balistiques, si elles ont été pratiquées sur place avec l’emplacement des corps, ne sont pas encore connues? Quand, par ailleurs, les résultats des empreintes digitales, et du test de la cire, des expertises toxicologiques et sanguines le sont encore moins? Quand, enfin, le Vatican a annoncé, dans un premier temps, que cinq balles avaient été tirées, pour dire le lendemain que quatre seulement avaient été retouvées ? Pourquoi, enfin, la porte de l’appartement serait-elle restée ouverte après les faits, alors que les trois corps ont été retrouvés, non dans l’entrée mais dans un salon proche de l’entrée ? Beaucoup se demandent aussi pourquoi le caporal était en libre possession de son arme, et surtout des munitions, dont la mise à disposition, dans tout corps armé, est soumise à une stricte procédure ?

Autre doute, concernant le compte rendu fragmentaire des autopsies. Selon ce texte une balle aurait frappé le commandant Estermann sur la face de l’épaule gauche, pour «rentrer à nouveau dans le corps» au niveau du cou…

La seconde série de doutes, porte sur des témoignages pouvant éclairer tant les circonstances, que les mobiles du meurtre. Un ami – selon la presse et selon d’autres témoignages – qui tient à rester anonyme, assure avoir été en conversation téléphonique avec le commandant Estermann au moment des faits. Il assure avoir d’abord parlé à sa femme puis, au commandant, avant que tout ne s’interrompe. Toutefois, ce coup de téléphone est remis en cause par d’autres sources, en particulier le Vatican.

La mystérieuse lettre

Deuxième question, toujours dans l’ordre des doutes portant sur les témoignages. Elle concerne la lettre écrite pour sa famille, par le jeune Cédric, et remise à un camarade une heure trente avant les faits. Le Vatican s’est refusé à en donner le contenu à la presse, estimant que cette décision est du ressort de la famille. Laquelle famille se plaignait, le 6 mai, dans la matinée de ne pas avoir encore vu la lettre. Le Vatican assurait pourtant le 7 mai dans la matinée que la lettre avait été effectivement remise à la mère de Cédric Tornay le 6 mai, à 15 heures.

De fait, Madame Tornay était présente aux obsèques de son fils en l’Eglise Sainte- Marthe du Vatican le 7 mai à 11heures. Mais aucun journaliste n’a pu l’approcher à ce moment là.

La troisième série de doutes, rapportés dans la presse, porte sur le mobile du meurtre. Une réprimande voire une mauvaise entente permanente avec son supérieur et la vexation de ne pas être décoré le jour de la cérémonie suffisent-elles à décider d’un meurtre? Pourquoi, de plus, tuer également l’épouse du Commandant puisque le meurtrier présumé avait décidé de se suicider ? Autrement dit, renforcés par le témoignage d’amis du caporal qui soulignent son caractère enjoué, mais aussi par le fait que ce dernier, ayant trouvé un travail en Suisse, se serait apprêté à quitter la Garde, beaucoup mettent en doute une motivation suffisante pour en arriver à tuer.

Un caporal particulièrement brimé?

Cela dit, l’interview anonyme du «meilleur ami» du caporal Tornay, Garde Suisse lui-même, dans «Il Messagero» du 6 mai indique que le commandant Estermann était «spécialement dur» avec Tornay, à qui «il ne pardonnait rien», usant «contre lui une poigne de fer» et que le refus de la décoration accordée pourtant à tous, au terme de trois ans de service, a été la goutte qui aurait fait déborder le vase, transformant une «rébellion en haine». S’ajoute à cela, un extrait hypothétique de la lettre du jeune Cédric, publié par la presse italienne du 7 mai – mais sans aucune certitude, ni vérification possible de la source: «Je dois intervenir (…) c’est nécessaire (…) pour qu’il n’y ait pas d’autres injustices».

Ces trois séries de doutes, plus ou moins développés selon les titres et les analystes, donnent ensuite lieu à une série d’hypothèses que la rigueur imposera de ne citer que fort brièvement : «drame d’homosexualité» pour certains, à l’inverse «passionnel» pour d’autres avec «jalousie» dans le couple, «présence d’un quatrième homme» vééritable tueur pour d’autres, «rejet de la nomination du commandant Estermann» par on ne sait qu’elle commanditaire, «malaise profond et grave dans la Garde Suisse depuis plusieurs années dont la démission du capitaine Martin Utz en 1996 avait été un révélateur». Mais, dans ce genre de spéculations, la liste reste définitivement ouverte.

Un précédent en 1959

Un attentat, dans des conditions presque semblables, avait été perpétré le 8 avril 1959 contre le commandant de la Garde Suisse, le colonel Robert Nünlist par un jeune Garde de 25 ans, Adolphe Rücker. Ce dernier, révèlent les archives de l’APIC, avait ouvert le feu sur le colonel avant de retourner son arme contre lui-même. L’un et l’autre n’avaient cependant été que blessés. Le drame s’était déroulé à l’entrée de l’appartement du colonel Nünlist. L’APIC reviendra sur cet vendredi sur les circonstances de cet événements. (apic/imed/pr)

3 mai 2001 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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