Un attentat contre le processus de négociation
Mexique: Le climat dans le Chiapas est à nouveau à l’affrontement
Mexico, 12 novembre 1997 (APIC) L’attentat qui a failli coûter la vie la semaine dernière à Mgr Samuel Ruiz Garcia, l’évêque catholique de San Cristobal de las Casas, et à son évêque coadjuteur, Mgr Raul Vera Lopez, dans la région de Tila (au nord de l’Etat du Chiapas), a porté un coup sévère au processus de négociation. Mgr Ruiz préside en effet depuis 3 ans la Commission nationale de médiation (CONAI) entre les insurgés zapatistes de l’EZLN et le gouvernement mexicain et il bénéficie d’un grand crédit au niveau national et international.
Les évêques sont certes sortis indemnes, mais trois catéchistes ont été blessés lors de l’attentat. Les ecclésiastiques effectuaient une visite «pour la paix et la réconciliation» dans les communautés de cette région, où règne depuis janvier 1994 une profonde tension entre les populations autochtones encadrées par l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) et les forces gouvernementales. Selon les observateurs, cet attentat n’est pas seulement dirigé contre les deux évêques et les trois catéchistes, mais aussi contre le processus de pacification du Chiapas, voire contre l’Eglise elle-même.
Mgr Ruiz empêché de dire la messe, des églises occupées par les milices
L’embuscade s’est produite dans une zone contrôlée par le groupe paramilitaire «Paix et justice», lié au Parti révolutionnaire institutionnel (PRI), le parti qui contrôle la vie politique mexicaine depuis des décennies, mais qui est ébranlé par les scandales et la corruption. Une semaine auparavant, ce groupe menait une campagne intense dans plus de 50 communautés de la zone pour empêcher l’évêque Ruiz de venir y dire la messe.
Bras armé des gros propriétaires terriens pour lutter contre l’EZLN, «Paix et Justice» a pour mission d’intimider les populations indigènes et d’agresser l’Eglise qui milite pour la défense des droits de l’homme. La visite pastorale de Mgr Ruiz à peine annoncée, le groupe paramilitaire avait proféré des menaces, comme il l’avait fait avant une visite de Mgr Vera à la communauté d’El Limar (Tila) en mai 1996, une visite qui fut suivie de représailles dans les communautés visitées: dispensaires et coopératives saccagéés, maisons pillées, églises profanées, 4’120 personnes déplacées, plusieurs assassinats et disparitions.
La région où se rendaient l’évêque et son auxiliaire est une zone de massacres paramilitaires, dans laquelle un groupe qui s’intitule de façon cynique «Paix et Justice» occupe 14 églises, dont certaines servent de salles de torture, relève André Aubry, un anthropologue français qui réside à San Cristobal.
Le «poison de monsieur Samuel Ruiz»
Dans un tract intitulé «Doctrine diabolique», où figure la caricature de l’évêque braqué par un fusil, les paramilitaires, sous le slogan «Armez-vous les uns les autres», appellent la population à ne pas se laisser influencer par «le poison de monsieur Samuel Ruiz». Depuis le début du dialogue entre le gouvernement et les zapatistes, dès février 1994, Mgr Ruiz est devenu l’un des principaux médiateurs du conflit qui secoue cette région du Sud du Mexique.
L’attentat survient à un moment politique particulier au Chiapas. D’une part, les négociatins sont suspendues et le gouvernement refuse d’appliquer les accords de paix signés avec les zapatistes au début 1996. D’autre part, les zapatistes ont tenté de débloquer la situation en lançant une nouvelle offensive politique: au mois de septembre, un millier de militants zapatistes, représentant leurs communautés, ont entrepris une marche vers la capitale du Mexique. A cette occasion, plus de 50’000 personnes se sont mobilisées pour appuyer les revendications des autochtones.
Depuis la semaine dernière, alors que les deux évêques ont décidé de poursuivre leur tournée pastorale, d’importants secteurs de la société mexicaine ont dénoncé la tentative d’assassinat perpétrée contre l’évêque de San Cristobal. David Fernandez Davalos, président du «Centre des droits de la personne Agustin Pro», a critiqué la négligence des fonctionnaires qui ne font rien pour en finir avec les groupes paramilitaires. «Nous aurions frôlé une crise nationale» si le prélat avait été blessé, a-t-il dit. De sévères condamnations sont aussi venues du réseau national «Tous les droits pour tous» et de la Ligue mexicaine pour la défense des droits, qui exige la démobilisation des groupes paramilitaires agissant au Chiapas.
Sauvage agression contre la sœur de Mgr Ruiz
On apprend par ailleurs que la sœur de l’évêque Samuel Ruiz, âgée de 62 ans, a été victime d’une agression deux jours après l’attentat. Maria de la Luz Ruiz Garcia, qui a été frappée de plusieurs coups de marteau, souffre d’une fracture du crâne et a été hospitalisée. L’auteur de cette agression, un des nombreux filleuls de l’évêque Ruiz, a été arrêté et il a avoué son acte. Selon le vicaire général de San Cristobal, Felipe Toussaint, cette agression, ainsi que l’attentat dont a été victime l’évêque Ruiz, «sont le résultat d’une campagne de diffamation orchestrée par les médias contre le diocèse et contre l’évêque Samuel Ruiz en particulier».
Dans un communiqué, l’évêché de San Cristobal précise que cet acte, loin d’être isolé, semble être un plan d’agression contre l’Eglise catholique. «En fait, contre la volonté des communautés, certaines autorités, qui se prévalent d’être leurs porte-parole, sont en train d’interdire la visite et le passage des prêtres catholiques et d’autres agents de la pastorale vers des communautés dont les lieux de culte restent fermés arbitrairement». (apic/cip/be)



