Mexique: L'Eglise touchée au cœur par le séisme du 19 septembre

«C’était le 19 septembre dernier, il était 13h14. J’étais dans la maison paroissiale quand est arrivée la secousse. J’ai pensé que le volcan Iztaccihuatl avait explosé… Le séisme a peut-être duré 40 secondes. La coupole de l’église s’est effondrée. A la vue du désastre, les gens, apeurés, pleuraient», témoigne le Père Abel Pérez Cardoso.

Le curé de la paroisse de Saint Jean-Baptiste, dans la localité de Coatetelco, à une vingtaine de kilomètre de Cuernavaca, la capitale de l’Etat de Morelos, au sud de Mexico, nous emmène au milieu des ruines de l’église de style baroque colonial du XVIe siècle. Dans la région de Cuernavaca, le séisme de magnitude 7,1 a gravement endommagé 320 églises.

Jojutla, dans le diocèse de Morelos ¦ © Jacques Berset

1’806 édifices religieux endommagés ou complètement détruits

Dans les 21 diocèses catholiques du Mexique frappés par le séisme, sur les 95 du pays, 1’806 édifices religieux ont été endommagés ou entièrement détruits. Dans les zones sinistrées, selon un rapport officiel, 150’000 maisons ont été touchées et 250’000 personnes ont perdu leur foyer. La perte pour le pays s’élève à plusieurs milliards de dollars.

«Nos fidèles se sont immédiatement rassemblés près de l’église. Ils étaient atterrés: voir ainsi leur église, le cœur de la paroisse, décapitée… Elle avait été construite du temps de la colonie,  de la vice-royauté de la Nouvelle-Espagne, sur une ancienne pyramide dédiée aux cultes antiques. Les vieux répètent à l’envi qu’ils ne reverront plus leur église de leur vivant! Comme prêtre, je suis très proche des gens. Ils viennent pleurer sur les ruines, beaucoup d’enfants se sentent encore très mal. Je prie avec eux».

«On ne nous a pas laissé tomber»

Des gens sont morts pas loin: cinq dans les décombres du Centre de Santé, deux femmes médecins, deux enfants qu’elles soignaient et une personne âgée. «La population a fait preuve d’une grande solidarité, affirme le curé: la paroisse a mis sur pied un réfectoire pour les sinistrés, une distribution d’habits. L’aide extérieure est arrivée après deux jours seulement, on ne nous a pas laissé tomber».

Coatetelco Le Père Abel Pérez Cardoso, curé de la paroisse Saint Jean-Baptiste, dit la messe sous des bâches ¦ © Jacques Berset

Malgré l’effondrement de l’église, le travail pastoral ne s’est pas arrêté, insiste le Père Abel. «Il nous a fallu être créatifs: nous nous réunissons sous des bâches, nous faisons la catéchèse dans des maisons privées…. L’église matérielle est détruite, mais pas la communauté! La messe a lieu sous les arbres, nous continuons de prêcher l’Evangile partout, sur les places, dans la rue!»

Les églises coloniales appartiennent à l’Etat

Antonio Torres, un architecte de la ville voisine de Temixco, est chargé de construire une chapelle provisoire. Il ne se fait guère d’illusions: la reconstruction de l’église paroissiale prendra au moins cinq ans, car toutes les églises coloniales appartiennent à l’Etat et les travaux doivent se faire obligatoirement sous l’auspice de l’Institut National d’Anthropologie et d’Histoire INAH.

Pour le moment, comme partout ailleurs, les travaux de restauration n’ont pas encore débuté. Des répliques continuent de fragiliser les murs encore debout. Seuls des étais ont été installés là où les murs craquelés ne se sont pas encore effondrés. Les débris de la voûte réduite en miettes ont été entassés dans des centaines de sacs de plastique blancs munis d’étiquettes et rangés sur le parvis.

Coatetelco L’architecte Antonio Torres devant les sacs de débris ¦ © Jacques Berset

Dans l’épicentre du séisme

«Comment va-t-on pouvoir réutiliser tout cela ? C’étaient des murs construits en pierres volcaniques, mais la chaux vive qui les amalgamait s’est cristallisée…», se demande l’architecte. Qui précise que le séisme aura aussi des impacts sur l’agriculture: autour de la ville de Cuautla, qui n’est pas très éloignée, 40 sources qui servaient pour l’irrigation ont changé de cours. Dans l’ensemble de l’Etat de Morelos, près de 60 % des 600 à 700 églises et chapelles ont été endommagées ou sont complètement détruites, ainsi que 15’000 immeubles.

Plus au sud, toujours dans l’Etat de Morelos, la délégation de l’Aide à l’Eglise en Détresse (AED/ACN) venue pour évaluer les besoins des communautés les plus pauvres, arrive à Jojutla. La ville de 50’000 habitants, à 120 km de Mexico, non loin de l’épicentre du tremblement de terre, fait état de dizaines de morts. Certains quartiers de la ville sont complètement dévastés, les tas de gravats s’empilent le long des rues. Dans la ville, quelque 2000 personnes n’ont plus de toit et vivent dans des tentes.

Un sentiment d’abandon

L’église de Saint Michel-Archange, le plus grand édifice religieux de la ville, datant de 1889, est en partie effondrée. Ses murs d’enceinte et son campanile se sont écroulés ainsi que la grande chapelle située dans la cour. Un peu plus loin, dans la colonia Emiliano Zapata, une femme nous accueille dans ce qui était la rue du 10 avril. Elle nous désigne les endroits aux alentours où cinq personnes, dont des membres de sa famille, sont morts sous les décombres.

Ici vivent 40 familles sous des tentes de plastique, dans un sentiment d’abandon: «On a tout perdu et la maison n’était pas assurée, témoigne Maria del Rocio Guadalupe. Nous n’avons encore rien reçu de la municipalité ni du gouvernement, qui a promis de nous donner 120’000 pesos (moins de 5’300 euros) pour la reconstruction d’une petite maison. Il y a bien un fonds de l’Etat pour les catastrophes naturelles, mais à cause de toute la bureaucratie, on risque de devoir attendre des années….»

Aide de la communauté juive

«Nous avons été forcés de prélever l’électricité au pylône, car il n’y avait pas de lumière dans les tentes». La maison de Maria del Rocio Guadalupe a été rasée, tout comme la chapelle de la Sainte-Croix, juste à côté. Maria vit avec son mari Walfre Peña Prisco sous une tente avec ses trois filles. «La tente où nous vivons nous a été offerte par la communauté juive de Mexico et son association d’aide aux victimes CADENA».

Jojutla Maria del Rocio Guadalupe et son mari Walfre Peña Prisco devant leur tente ¦ © Jacques Berset

Avant le séisme, explique Maria, la famille tenait une petite boucherie où elle préparait de la viande de poulet, avant que toute la maison ne s’effondre le 19 septembre. Son mari explique qu’après le séisme, les soldats ont totalement fermé la zone, pour éviter les pillages. Il lui était interdit de récupérer ses papiers restés sous les décombres. Son mari Walfre a finalement pu se faufiler, de nuit, dans les ruines de sa maison pour tenter de sauver ce qui pouvait l’être.

Walfre déplore que la famille ne peut laisser la tente sans surveillance: «des gens viennent pendant la nuit nous voler le peu que nous avons… Il y a ici beaucoup de criminalité, on paie à un sicaire l’équivalent de 250 dollars pour tuer quelqu’un. Mais il y a également eu, au début, beaucoup de solidarité».

Grande solidarité

En effet, des centaines de volontaires sont venus de Mexico, des pompiers, des soldats, des policiers ont cherché les survivants et aidé à débarrasser les gravats. Mais passée l’émotion des premières semaines et le retour à la maison de l’armée de bénévoles, seule l’Eglise est restée sur place. Dans son comedor popular, son réfectoire social, elle sert aujourd’hui encore 250 repas par jour en faveur des sinistrés de la colonie Emiliano Zapata. «Nous avons tout perdu, reconnaît avec un léger sourire Maria del Rocio Guadalupe, mais nous avons la vie!»

Comme en écho, Mgr Ramon Castro Castro, l’évêque du diocèse de Cuernavaca, en visitant les sinistrés de la colonia Emiliano Zapata, a lancé: «Nos maisons, nos bâtiments et nos temples se sont écroulés, mais la foi, l’espoir et la solidarité ne se sont pas effondrés!» JB

La vie vaut plus que l’or ¦ © Jacques Berset

La situation difficile de l’Eglise

Les édifices religieux construits après 1992 sont sous la responsabilité totale de l’Eglise. Les plus anciens, considérés comme des monuments historiques, dépendent pour leur restauration de l’INAH, l’Institut National d’Anthropologie et d’Histoire INAH. Pour ces églises, l’Eglise n’a pas son mot à dire. Jusqu’en 1992, la Constitution du Mexique niait toute personnalité juridique à l’Eglise et encadrait ses activités de façon très serrée.

«On ne peut même pas planter un clou dans ces églises sans la permission de l’Etat, l’Eglise a les mains attachées, elle est sous la botte de l’Etat», confie à cath.ch Mgr Luis Millan Ocampo, vicaire général du diocèse de Cuernava. Qui relève qu’ici, le président libéral Benito Juarez (1806-1872), le ‘héros national’ qui nationalisa les biens de l’Eglise et sépara l’Eglise de l’Etat, «est davantage honoré que saint Jean-Baptiste, le patron de la paroisse». L’Eglise a également souffert sous la présidence de Plutarco Calles (1877-1945), qui interdit les manifestations religieuses hors des églises et limita le nombre de prêtres, tout en exigeant la laïcité de l’enseignement.

Coatetelco Mgr Luis Millan Ocampo, vicaire général de Cuernavaca, avec le curé de la paroisse Saint Jean-Baptiste, le Père Abel Pérez Cardoso¦ © Jacques Berset

Une persécution religieuse sournoise

«Nous ne souffrons pas d’une persécution formelle, relève-t-il. Au Mexique, cependant, la liberté religieuse, de fait, n’existe pas, seulement la liberté de culte, ce qui est bien différent. Un pasteur évangélique peut être gouverneur, ouvrir une radio ou une télévision, mais pas un prêtre catholique. Dans l’Etat de Morelos, le gouvernement est franchement hostile à l’Eglise. Nous souffrons de fait d’une réelle persécution de la part du gouverneur Graco Ramirez, élu du Parti de la Révolution Démocratique PRD».

Son administration est l’une des pires en matière de corruption, selon l’ONG Transparencia Mexicana, qui lutte contre la corruption. Au lendemain du séisme, Mgr Ramon Castro Castro dénonçait le fait que le gouvernement de Graco Ramirez, à travers ses forces de police, s’était emparé de camions de vivres envoyés aux victimes du tremblement de terre par la Caritas de différents diocèses, ordonnant que l’acheminement des vivres passe par le biais l’Agence de Développement Intégral pour la Famille (DIF), un organisme public dirigé dans l’Etat de Morelos par l’épouse de Graco Ramirez. (cath.ch/be)

Le journaliste de cath.ch s’est rendu au Mexique du 27 novembre au 13 décembre 2017 dans le cadre d’un voyage exploratoire organisé par l’œuvre d’entraide catholique Aide à l’Eglise en Détresse (AED/ACN) pour examiner les besoins des secteurs les plus défavorisés de l’Eglise mexicaine. AED a déjà envoyé une aide d’urgence de 25’000 dollars en faveur des villages de pêcheurs détruits par le premier tremblement de terre, de magnitude 8,1, survenu le 8 septembre 2017  dans le Golfe de Tehuantepec, au sud du Mexique.

 

 

Coatetelco L'église Saint Jean-Baptiste détruite par le tremblement de terre ¦ © Jacques Berset
20 décembre 2017 | 10:53
par Jacques Berset
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