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Mexique: l’offensive dans le Chiapas n’épargne pas les voix critiques =

Un collaborateur de Mgr Ruiz arrêté

Bruxelles, 15 février 1995 (CIP)

Si elle visait à rassurer l’opinion sur sa capacité de maîtriser la

situation, l’initiative du président mexicain Zedillo de lancer une

offensive dans le sud du pays pour arrêter les dirigeants de l’armée

zapatiste (EZLN) a manqué son but. La population civile est plus que jamais

inquiète, car elle n’est pas dupe: il s’agit bel et bien d’une opération

militaire menée sous le couvert d’une action pénale. Il n’échappe non plus

à personne que l’objectif est aussi de faire taire les voix critiques, dont

celles des collaborateurs de Mgr Ruiz, dont un ancien conseiller a été

arrêté.

Le déploiement de 2.500 militaires, 60 blindés, 33 avions et 40

hélicoptères paraît pour le moins disproportionné, l’armée zapatiste

n’ayant jamais menacé l’accord de cessez-le-feu établi en janvier 1994. Il

apparaît d’autant plus suspect que, depuis l’avancée de l’armée fédérale,

les journalistes se sont vu interdire l’accès à la zone d’influence de la

guerilla.

«Le sang des Zapatistes contre des dollars»

Selon les correspondants mexicains du réseau «Kairos» de Belgique

francophone, il est à craindre que l’offensive ne soit motivée par des

engagements économiques vis-à-vis de l’étranger; ils n’excluent d’ailleurs

pas que des militaires étrangers y participent. «Le sang des zapatistes

contre des dollars», entend-on, allusion à la ligne de crédit de 51

millions de dollars proposée par les Etats-Unis.

Autre aspect inquiétant, selon Kairos: l’attitude «irresponsable» de

certains médias, surtout télévisés, qui impliquent, sans la moindre preuve,

des personnes et institutions, entre autres de membres des O.N.G.

(Organisations non gouvernementales) qui ont toujours gardé «une attitude

critique et indépendante». L’arrestation de Jorge Santiago Santiago est

particulièrement significative. Cet ancien conseiller de Mgr Ruiz,

aujourd’hui président d’une O.N.G. et assesseur de la Commission nationale

de conciliation (CONAI), est accusé de faire partie de la direction de

l’E.Z.L.N. Le 12 février, on apprenait que Pablo Romo, président du centre

des droits de l’homme Fray Bartolomé de las Casas, était assigné à

résidence et que sa maison était encerclée par les forces de l’ordre.

Mgr Ruiz, qui a jeûné pendant plus de 20 jours en janvier afin d’obtenir la

reprise du dialogue entre gouvernement et guérilla, voit la plupart de ses

collaborateurs persécutés dans le but de le discréditer auprès de la

population. Des institutions de haut niveau académique comme l’Université

autonome métropolitaine font également l’objet «une campagne d’intimidation

et de persécution», afin qúaucune «voix critique» ne s’élève contre les

actions présidentielles ou n’informe l’opinion publique des véritables

enjeux du conflit.

Un risque énorme

Pour Kairos, le président Zedillo a pris un risque énorme. Celui, tout

d’abord, de faire couler le sang inutilement, puisque les voies de la

négociation et de l’action politique sont ouvertes. Le risque aussi de

mettre en danger la souveraineté du Mexique, puisque l’offensive semble

répondre à des conditionnements extérieurs et que des militaires

d’Argentine, du Chili, d’Israël et des Etats-Unis y participent.

Plus grave encore est le risque de voir l’offensive ouvrir le chemin à une

violence prolongée et à une guérilla dans plusieurs régions du pays. Les

leaders zapatistes et certains journaux se demandent ainsi si l’opération

au Chiapas ne serait pas le prélude à un mouvement militaire beaucoup plus

vaste. L’opération menée actuellement trahit un renforcement de

l’autoritarisme et annule en tout cas la possibilité d’un accord politique.

Kairos rappelle à ce sujet que le président Zedillo avait obtenu que les

partis représentés à la Chambre des députés signent un pacte politique,

dont une clause portait sur l’obligation de résoudre les conflits de façon

pacifique. Par cette déclaration de guerre virtuelle, le gouvernement de

Zedillo a détruit ce pacte, ajoute Kairos, il renforce la méfiance à

l’égard des institutions publiques et privées, particulièrement à l’égard

de la présidence de la République.

Dans ce contexte, les organisations civiles mexicaines se demandent si

Zedillo sera capable de résister aux pressions des secteurs autoritaires et

de revenir sur sa décision pour éviter une effusion de sang. Ces

organisations ont lancé un appel à la CONAI pour qúelle redouble ses

efforts de médiation, et au Congrès pour qúil exige l’arrêt de l’opération.

Elles se demandent si la base du Parti d’Action Nationale (PAN), dont les

dirigeants ont cautionné la décision de Zedillo et des rangs desquels est

sorti l’actuel ministre de la Justice, Antonio Lozano, est disposée à payer

le prix historique d’avoir été les exécuteurs, au moins formel, de

l’opération menée contre les Indiens, celle-ci ayant été justifiée par la

nécessité d’appuyer l’action du Ministère de la Justice.

Mgr Ruiz: il faut continuer

Quant à Mgr Samuel Ruiz, l’évêque de San Cristobal de Las Casas, il est

plus que jamais résolu à prôner le dialogue. Il l’a répété dans un message

adressé le 10 février aux fidèles de son diocèse: «C’est animé par cette

conviction que j’ai accepté d’être le médiateur de la première étape du

conflit né dans notre Etat, écrit-il; ensuite, dans l’intention de rendre

un service plus efficace à cette cause, la Commission nationale de

conciliation a été formée, et ses efforts pour continuer le processus de

pacification ont été constants. Nous avons toujours maintenu et

maintiendrons toujours que la voie du dialogue était et reste possible et

que, par conséquent, nous devons continuer nos efforts pour une solution

négociée qui exclue toute confrontation guerrière.» Il ajoute: «Comme

chrétiens, nous ne pouvons accepter qúun Etat de droit et qúun Ordre

constitutionnel se cimentent au prix d’une guerre fratricide. C’est

pourquoi nous lançons un appel à tous de contribuer à construire la paix

sociale.»

De son côté, le «Gouvernement de transition en rébellion de l’Etat du

Chiapas» a écrit à Mgr Ruiz pour lui dire sa reconnaissance pour son

travail de «défenseur des droits humains, de défenseur des indigènes et de

médiateur infatigable dans le conflit que vit l’Etat». De nouvelles rumeurs

ayant circulé récemment concernant une «démission forcée» de l’évêque, il

«rejette énergiquement les accusations portées contre votre personne pour

affaiblir votre action en vue de rechercher une paix dans la justice et la

dignité, mission largement reconnue tant dans le pays qúau plan

international, par les croyants et par les non croyants»

Dans un autre message, le «Gouvernement de transition en rébellion» dénonce

les violences commises par l’armée dans plusieurs communes, comme à Salto

de Aguas, où une quarantaine d’indigènes ont été séquestré et torturés,

ainsi que les actions de groupes civils de militants du P.R.I., qui

«démontrent clairement la participation du gouvernement usurpateur dans le

conflit du Chiapas».

POUR RAPPEL

Mexique: on reparle de la «démission» de Mgr Ruiz

Mexico, 9 février 1995 (CIP/APIC/KPR)

Le Vatican a demandé par deux fois la démission de Mgr Samuel Ruiz Garcia,

l’évêque de San Cristobal de las Casas, la seconde en octobre 1994: c’est

ce qúa affirmé, selon le quotidien «El Financiero», le cardinal Sandoval

I$iguez, archevêque de Guadalajara.

Certains milieux politiques mexicains ont accusé Mgr Ruiz d’avoir joué un

rôle dans l’insurrection des Indiens du Chiapas, dans le sud du pays, au

terme de laquelle (janvier 1994) l’armée zapatiste avait demandé sa

médiation dans les pourparlers avec le gouvernement. Selon le cardinal

Sandoval, le pape aurait à l’époque renoncé à destituer Mgr Ruiz, craignant

des réactions internationales. Depuis, on pensait que la médiation de Mgr

Ruiz avait retourné la situation en sa faveur. Certains observateurs

s’étonnent de voir certains relancer la polémique au moment où le processus

de paix au Chiapas est dans une impasse, malgré une grève de la faim de Mgr

Ruiz.

Mgr Samuel Ruiz, 70 ans, est évêque de San Cristobal de las Casas depuis 35

ans. Les dirigeants économiques et les politiciens du parti gouvernemental

(PRI) lui reprochent son engagement dans la défense des droits des Indiens.

En août 1993, lors de la visite du pape, l’évêque avait publié une lettre

pastorale dénonçant la politique économique néo- libérale du gouvernement,

ainsi que la fraude électorale pratiquée par le P.R.I. Certains journaux de

Mexico l’avaient alors accusé d’avoir préparé l’insurrection par une

activité «subversive, marxiste et orientée».

Certains évêques mexicains regarderaient également avec méfiance les

engagements sociaux de Mgr Ruiz. Le nonce apostolique à Mexico, Mgr

Girolamo Prigione, l’avait convoqué le 25 octobre 1993, pour lui signifier

en six points la condamnation de sa pastorale. Selon Mgr Ruiz lui-même, le

nonce l’avait invité à signer «de son plein gré» une lettre de démission.

On lui reprochait alors «une lecture réductrice de l’Evangile, influencée

par le marxisme, ainsi que qúune pastorale non- conforme».

Le cardinal Sandoval I$iguez: pas de scandale

Le cardinal Sandoval I$iguez a confirmé à l’agence APIC que le Vatican a

invité Mgr Ruiz à présenter sa démission, et par deux fois, a-t-il précisé,

la seconde fin octobre 1994. Le cardinal reconnaît qúune révocation de Mgr

Ruiz causerait un malaise au Mexique, où le successeur de Bartolomé de las

Casas «est particulièrement apprécié dans les communautés de base et chez

les Indiens». Mais d’autres sont convaincus, dit-il, qúil porte une part de

responsabilité dans le soulèvement du Chiapas: la révolution a eu lieu

exclusivement dans son diocèse; il a ainsi contribué à donner du Mexique

l’image d’un pays instable, ce qui a entraîné une fuite des capitaux.

Une «affaire Gaillot» à la mexicaine ? «Je n’ai aucune crainte, répond le

cardinal Sandoval. Car les Mexicains sont très catholiques, proches et

respectueux du Saint-Siège. Ils respectent l’autorité du pape. Il n’y pas

lieu de craindre un scandale au Mexique. Si scandale il devait y avoir, ce

serait plutôt à l’étranger, de par l’internationalisation du problème».

Diversion

Contacté par APIC à Mexico peu avant que le président mexicain n’ordonne

l’arrestation des chefs zapatistes, Mgr Ruiz s’est abstenu de confirmer ou

d’infirmer la nouvelle concernant sa démission forcée. Pour lui, il s’agit

d’une opération de diversion dirigée par ceux qui ont intérêt à torpiller

les négociations de paix. L’évêque refuse de se prêter à ce jeu et de

polémiquer sur un problème secondaire au regard de la situation dans son

diocèse. Et d’ajouter que si Mgr Sandoval détient des informations qúil ne

détient pas lui-même, il lui appartient de dire ses sources, et aussi de

dire pourquoi il a choisi ce moment pour en faire publiquement état.

Mgr Ruiz ne tient pas davantage à s’étendre sur les reproches d’une lecture

«réductrice de l’Evangile» et d’une pastorale non-conforme: «Quelle

importance… Tout évêque qui arrive à un certain âge laisse son diocèse.

Je ne suis pas éternel… Aujourd’hui toute mon attention se porte sur le

travail que je voue à une situation déterminée. Là est mon devoir. Le reste

vient après.»

nnnn

15 février 1995 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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