Le PRI pourrait tomber, après 71 ans de pouvoir sans partage
Mexique: Prés de 59 millions de Mexicains appelés aux urnes dimanche 2 juillet
Six électeurs sur dix veulent un changement
Par Pierre Rottet, de l’Agence APIC
Mexico, 29 juin 2000 (APIC) La campagne électorale des présidentielles mexicaines, longue et tendue, s’est officiellement achevée mercredi, sur fond de plaintes pénales et, pour l’opposition, de peur de nouvelles fraudes. Une campagne marquée par les attaques personnelles entre les candidats, les insultes et les stratégies publicitaires plutôt que par de véritables propositions politiques. Dimanche 2 juillet, le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI, au pouvoir depuis 1929, pourrait bien être battu. Pour la première fois de son histoire.
58,8 millions d’électeurs, sur près de 96 millions d’habitants, auront à faire un choix entre les présidentiables, 5, après le retrait de l’un d’eux. Deux candidats, au coude à coude dans les derniers sondages, peuvent prétendre briguer un mandat de 6 ans. En plus du successeur du président actuel, Ernesto Zedillo, les électeurs auront à élire les 128 sénateurs et 500 députés du pays.
Ces élections illustrent deux aspects de la politique du Mexique. Le projet économique du pays, tout d’abord, articulé autour de la globalisation et d’une politique néolibérale, avec les mesures d’ajustement structurel imposées par les transnationales, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque Mondiale. Le pouvoir politique ensuite, exercé sans partage par le PRI depuis 71 ans.
A mesure que les distances se réduisent dans les sondages, les deux principaux candidats s’affrontent, y compris sur Internet, sur le terrain des insultes, à défaut de celui des idées. Francisco Labastida, du PRI, âgé de 58 ans, économiste, a été plusieurs fois ministre sous les précédents gouvernements. Victor Fox, âgé de 58 ans, ex-directeur de la société mexicaine Coca Cola, est le plus populiste du très conservateur Parti d’Action nationale, proche de l’Eglise catholique.
Une troisième personnalité d’envergure, Cuauhtemoc Cardenas, 64 ans, candidat de la gauche, se présente pour la troisième fois sous la bannière du Parti de la Révolution démocratique (PRD). Sans réelles chances pourtant. Maire de Mexico, Cardenas avait gagné l’élection en 1988, mais une fraude l’avait écarté du pouvoir au profit de Salinas.
Ecart minime et incertitudes
A en croire les derniers sondages, l’écart des préférences entre Fox et Labastida est minime. Vincente Fox a conclu sa campagne électorale dimanche 25 juin déjà. «Le moment d’abattre le mur de l’autoritarisme et de la pauvreté est arrivé», a-t-il déclaré face à une foule de plus de 150’000 sympathisants à Mexico. De son côté, Labastida, qui prône le changement dans la continuité, affirme qu’un changement de direction n’entraînera pas obligatoirement une alternance du pouvoir. Certains observateurs ont d’ores et déjà dénoncé des trafics de voix dans les milieux les moins instruits et les plus vulnérables, et rappelé que dans le passé, le PRI avait effectivement tout fait, y compris des actions illicites, pour s’assurer la victoire aux élections.
Les électeurs sont partagés entre la crainte et le doute, après plus de 7 décennies. A quelques jours du scrutin, 6 électeurs sur 10 disent ouvertement vouloir le changement. Mais l’absence d’accord entre les deux grandes forces d’opposition divise, entre la gauche et la droite, les partisans d’un nouveau parti à la présidence. Pendant ce temps, le PRI, dont la longévité au pouvoir est à inscrire dans le «Guiness Book», renforce ses rangs.
Les indécis décideront dimanche
Coupe sombre dans l’éducation
En dépit du renflouement de l’économie à coup de milliards de dollars par les Institutions internationales ou des autres crédits accordés au Mexique, malgré aussi l’ouverture totale aux capitaux étrangers, la crise bancaire a continué à freiner la reprise. L’adoption d’un budget d’austérité s’est entre autres traduit par une baisse de 37,5% des dépenses pour l’enseignement. Quant au nombre de pauvres, il est estimé à 58 millions, dont 26 millions vivent dans la misère la plus totale. Beaucoup, soucieux de fuir un pays qui ne leur offre rien, tentent d’immigrer du côté des Etats-Unis, vers un impossible eldorado. En passant illégalement la frontière, au risque de leur vie. Chaque année, des dizaines de Mexicains sont retrouvés morts dans le désert, victime de la soif, des éléments naturels, mais aussi des hommes.
En matière de politique étrangère, les relations avec les Etats-Unis n’ont pas été exemptes de tensions. Notamment en raison du rapprochement du Mexique avec l’Union européenne. Cette dernière a vu là un moyen de récupérer les parts de marché perdues depuis l’entrée en vigueur, en 1994, de l’ALENA (Accord de libre échange nord-américain, avec entre autres les Etats-Unis, le Canada et le Mexique), et d’utiliser le Mexique comme plate-forme d’exportation vers les Etats-Unis.
Avec un trou de 150 milliards de dollars il y a deux ans, la dette extérieure du pays reste un gros problème pour le pays. Une dette qui est passée de 14,2 milliards en 1975 à 96,8 milliards en 1985.
Une épine nommée Chiapas
Une autre épine dans l’échine du pouvoir a pour nom Chiapas. Là, le dialogue de sourds entre le gouvernement et l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) se poursuit. Aucune des deux parties ne voulant céder. Le gouvernement y est sans doute pour beaucoup. Il se refuse à appliquer les Accords de San Andrès, et, surtout, se borne à donner une réponse militaire au problème de la région, en faisant régner la terreur, au point que des représentants du Conseil électoral de l’Etat du Chiapas ont recommandé d’interdire aux soldats de sortir de campements ou des casernes dans la zone d’influence zapatiste le 2 juillet. Aujourd’hui, indique l’Institut fédéral électoral – la plus haute autorité en matière électorale -, on compte 131 bases militaires, dont 80 dans la région où opère la guérilla zapatiste. 67’000 soldats et officiers de haut rang, sont armés et préparés à lutter contre l’insurrection. Avec l’aide des groupes paramilitaires payés par les gros propriétaires. Au moins 15 de ces groupes sèment la terreur dans le Chiapas, dénonce de son côté l’Académie mexicaine pour les droits de l’homme, dans un rapport publié en juin.
Eglise réservée: oui, mais…
Officiellement, l’Eglise catholique ne s’est pas engagée dans la campagne qui vient de s’achever. Dans une récente lettre pastorale, les évêques mettent cependant en garde les fidèles contre «certaines pratiques d’intimidation qui diminuent la liberté de vote». Si, à l’évidence, la possibilité d’un changement de pouvoir est réelle, il n’en demeure pas moins, peut-on lire dans ce document, qu’il existe encore de «graves lacunes» s’agissant «de la reconnaissance effective du droit politique et du vote libre et secret».
Traditionnellement, le Parti d’Action nationale, a toujours été proche de l’Eglise catholique. Soit depuis sa fondation, en 1936. Quant au candidat de la gauche, Cuauhtemoc Cardenas, il déclare ne pas être croyant. Il prône un Etat laïc et la séparation de l’Eglise et de l’Etat, rejoignant sur ce point la position de Labastida.
Labastida a d’ailleurs dîné en compagnie de 14 évêques mexicains, emmenés par le président de la Conférence épiscopale, Mgr Luis Morales Reyes, archevêque de Torreon. Une visite qui n’est guère passée inaperçue. Au point d’obliger la hiérarchie à émettre un communiqué, pour tenté de faire comprendre à l’opinion que cette rencontre ne signifiait nullement «un accommodement avec le candidat». (apic/pr)




