International

Mgr Garcia Cuerva, évêque 'bergoglianiste' aux confins de la Patagonie

Mgr Jorge Ignacio Garcia Cuerva, véritable «évêque des périphéries», est à la tête, depuis tout juste un an, du diocèse Rio Gallegos, qui s’étire tout sud de l’Argentine, sur une longueur de 1’565 kilomètres, jusqu’aux confins de  l’Antarctique. 

«Je suis un ‘fan’ du pape François, peut-être le plus bergoglianiste’ des évêques argentins!», plaisante le jeune évêque de cet immense diocèse de Patagonie.

L’image qu’il porte sur son cœur et qui l’accompagne depuis ses années de séminaire est déjà tout un programme: c’est celle de Mgr Oscar Romero, l’évêque martyr de San Salvador, assassiné en pleine messe le 24 mars 1980 par les «escadrons de la mort» d’extrême-droite. Un choix qui caractérise bien la personnalité de cet évêque de 52 ans.

L’inspiration de Mgr Oscar Romero

«Nous devons être les témoins de la Vie au milieu de la douleur, de la violence, de l’enfermement, de l’injustice, car comme le disait Romero, la justice est comme les serpents, elle mord les pieds nus, et les prisons sont pleines de gens aux pieds nus, de pauvres, de vulnérables», dit celui qui fut longtemps aumônier de prison.

Mgr Jorge Garcia Cuerva, le plus ‘bergoglianiste’ des évêques argentins | © Jacques Berset

Originaire de Rio Gallegos, dans la province de Santa Cruz, au sud de l’Argentine, Jorge Garcia Cuerva a fréquenté dans les années 1990 le séminaire de San Isidro, dans la province ecclésiastique de Buenos Aires, où il a été ordonné prêtre avant de terminer des études de droit.

«Au séminaire, déjà, j’avais été repéré: on m’avait interdit de placarder une image de Mgr Romero, à l’époque, pour beaucoup, un ‘évêque rouge’…» Déjà comme séminariste, Jorge connaissait la dure vie dans les bidonvilles, puis ensuite comme diacre, vicaire puis curé de la paroisse de Nuestra Señora de La Cava, une «villa miseria» du grand Buenos Aires.

«Nous sommes tous des pécheurs aimés de Dieu!»

Très vite Jorge Garcia Cuerva a commencé à travailler dans la pastorale pénitentiaire comme aumônier de prison, jusqu’à devenir représentant pour l’Amérique latine et les Caraïbes auprès de la Commission internationale de la pastorale catholique des prisons (ICCPPC). «J’ai travaillé durant des années avec des prisonniers, des prostitués, des gays, des trans… Je dis que nous sommes tous des pécheurs aimés de Dieu, qui que nous soyons!»

Son immense diocèse, comprenant les provinces de Santa Cruz et de Terre de Feu, d’une superficie de 265’500 km² – 6,5 fois la Suisse – compte officiellement quelque 400’000 habitants. Un peu plus des deux-tiers sont catholiques. Dans la réalité, avec l’immigration intérieure et extérieure, la population de son diocèse pourrait atteindre le double.

Une population multiculturelle

«Dans mon diocèse, la population est multiculturelle. Les gens, à la recherche de travail, viennent de partout: du nord de l’Argentine, de Bolivie, du Chili, du Paraguay, et depuis un certain temps, avec la grave crise que traverse le pays, du lointain Venezuela. Ces derniers arrivés sont des professionnels: ingénieurs, médecins, professeurs».

Et de mentionner encore la présence dans le diocèse de populations indigènes: Mapuches et Tehuelches, mais également des descendants des Yamanas et des Onas, natifs de la Terre de Feu. Ces derniers étaient les peuples vivant le plus au sud du monde et furent décimés par la colonisation européenne.

«Ne détourne jamais ta face d’un pauvre»

Avec la crise économique qui affecte grandement l’Argentine, aggravée par la pandémie du Covi-19 qui se répand dans le pays, Jorge Garcia Cuerva reste plus que jamais fidèle à ce commandement: «Ne détourne jamais ta face d’un pauvre, et la face de Dieu ne se détournera pas de toi! (Livre de Tobie, 4,7).

Mgr Garcia Cuerva, un évêque plongé dans les ‘périphéries’ de l’Argentine | © Jacques Berset

A l’heure du coronavirus, son diocèse, face à l’urgence, a commencé à distribuer des paniers de nourriture, en souhaitant que cet engagement des citoyens envers les autres perdure dans le temps. Et de rappeler que dans son diocèse, certains, face au slogan «restez chez vous» en raison de la pandémie, n’ont nulle part où rester, ou sont vraiment laissés seuls et ont besoin d’aide.

Mais les problèmes auxquels l’évêque de Rio Gallegos et son équipe doivent faire face ne se résument pas à la pandémie actuelle. Il s’attaque aussi à la pauvreté et à la traite des personnes. Des femmes cherchant du travail en Patagonie tombent dans les réseaux de prostitution: elles viennent du nord de l’Argentine, notamment des provinces de Salta et de Catamarca, mais également de la République dominicaine, dans les Caraïbes. «Il y a parmi elles des mineures, attirées par de fausses promesses de travail…»

Prostitution et traite d’êtres humains

L’évêque, à Santa Cruz, a transformé son «palais épiscopal» – un bien grand mot – en «casa pastoral», un centre d’accueil où se retrouvent notamment tous ceux qui travaillent dans la pastorale des migrants et la pastorale de l’écoute. Laïcs et religieux s’engagent contre la traite des êtres humains et le crime organisé, dans cette agglomération de travailleurs migrants.

Son équipe travaille à la prévention de la prostitution et de la traite, un fléau dans cette région, que Mgr Garcia Cuerva qualifie de véritable «crime contre l’humanité». «S’il n’y a pas de clients, il n’y a pas de prostitution, s’il n’y a pas de clients, il n’y a pas de traite!», lance le jeune évêque.

Problèmes sociaux aussi vastes que le territoire du diocèse

Dans son diocèse, les problèmes sociaux sont aussi vastes que le territoire et parmi eux le trafic de drogue, la consommation d’alcool et aussi le suicide des jeunes: à Las Heras, au nord de la province de Santa Cruz, en deux mois, quinze jeunes ont tenté de se suicider ou se sont donné la mort. La pastorale sociale du diocèse encourage la confection de ‘murales’, ces peintures murales qui interpellent les jeunes avec ce slogan: «Vous êtes importants!»

Dans cette population migrante et mouvante qui peine à creuser ces racines dans ce territoire, où prédomine souvent une culture machiste, la violence et les abus sont fréquents. «Dans les commissariats, 60 % des personnes incarcérées le sont pour des abus sexuels au sein de leur propre famille. Dans certains groupes, surtout chez les Boliviens, moins chez les Paraguayens, on déplore une tolérance culturelle face à ce type de crimes».

«C’est ça l’Eglise en sortie, telle que la veut le pape François!»

L’évêque travaille «tout en douceur» à conscientiser ces groupes face à ces problématiques: «Je les accompagne, je participe à leurs fêtes, je danse avec eux…» Sa pastorale se résume en trois piliers: présence, proximité, lien. «Il s’agit d’une présence physique, une pastorale incarnée. Il ne faut pas regarder les pauvres de loin, il faut être avec eux, partager leur vie! C’est ça l’Eglise en sortie, telle que la veut le pape François!» (cath.ch/be)

Cath.ch a rencontré cet évêque atypique lors d’une rencontre de tous les évêques de Patagonie à Rawson, dans le diocèse de Comodoro Rivadavia, à plus de 1’100 km au sud de Buenos Aires, lors d’un reportage fin février 2020 dans le cadre d’une visite de projets soutenus en Argentine par la fondation de droit pontifical «Aide à l’Eglise en Détresse» (ACN).

Mgr Jorge Garcia Cuerva, le plus 'bergoglianiste' des évêques argentins | © Jacques Berset
29 mars 2020 | 17:00
par Jacques Berset
Partagez!