Sri Lanka: Deux évêques dénoncent un système politique qui stigmatise les clivages communautaires
Mgr Ranjith et Mgr Joseph s’opposent à une annulation de la visite du pape
Colombo, 19 décembre 2014 (Apic) Mgr Rayyapu Joseph et Mgr Malcom Ranjith, deux évêques catholiques du Sri Lanka, dénoncent un système politique qui stigmatise les clivages entre les communautés de l’île. Malgré la proximité de la visite du pape, prévue en janvier prochain, avec des élections qui pourraient s’accompagner de violence, ils s’opposent à un report ou à une annulation de celle-ci. Ils espèrent au contraire que la venue du pontife pourra encourager un rapprochement entre les communautés.
«Si nous disons au pape de ne pas venir, de repousser son voyage, nous disons à notre peuple – et au monde entier – que nous ne sommes que capables de pérorer à propos de la grandeur de notre civilisation mais qu’en réalité, nous nous complaisons dans la violence », affirme Mgr Ranjith, archevêque de Colombo, la capitale du Sri Lanka, interrogé par Eglises d’Asie (EdA), l’agence d’information des Missions Etrangères de Paris.
Mgr Rayyapu, évêque de Mannar, au nord du Sri Lanka, considère que la proximité des dates est « très dommage » et qu’avec ses collègues, il a plaidé auprès du gouvernement pour un report du scrutin. « Mais il nous a été répondu que la date des élections n’était pas déplaçable et promesse nous a été faite que les mesures nécessaires seraient prises pour empêcher toute violence », précise-t-il à EdA.
Colonisation cinghalaise
Les prélats sri-lankais se rejoignent également dans la dénonciation du pouvoir de Colombo.
« Depuis l’indépendance, le personnel politique n’a cessé de poursuivre des objectifs à courte vue et uniquement favorables à leurs propres intérêts, y compris personnels. Et cela pour la ruine du bien commun », affirme Mgr Ranjith. Il critique en outre la Constitution, qui donnerait beaucoup trop de pouvoir au président.
Mgr Rayyapu, affirme que même si les Tigres tamouls du LTTE ont été défaits, la guerre se poursuit d’une autre manière contre ce peuple majoritairement hindouiste. Plus de 70 % des forces armées du pays sont stationnés dans les deux provinces du Nord et de l’Est, où sont concentrés les Tamouls.
L’évêque de Mannar, lui-même tamoul, souligne que l’armée interfère dans absolument tous les domaines de la vie quotidienne. « Ce faisant, elle viole les droits civiques et fondamentaux de la population locale. L’armée a réquisitionné de vastes étendues de terre qui appartiennent à des Tamouls. Elle favorise la construction de temples bouddhiques là où il n’existe pas de populations bouddhistes », dénonce le prélat.
« Nous sommes en présence d’une colonisation menée par la puissance publique. Et cela est fait de manière à renverser l’équilibre démographique à terme : faire en sorte que les Tamouls deviennent minoritaires dans ces deux provinces, afin qu’électoralement ils ne soient pas en position de l’emporter », affirme l’évêque de Mannar.
Pragmatisme ou exigence de vérité
Pour autant, Mgr Ranjith s’oppose à l’enquête que la communauté internationale voudrait mener sur les massacres perpétrés par l’armée sri-lankaise contre les populations tamoules en 2009. Le prélat issu de la majorité cinghalaise explique que «dans ce pays à majorité bouddhiste, beaucoup pensent que cette demande d’enquête est une campagne menée par des chrétiens contre le Sri Lanka. Nous, en tant que catholiques sri-lankais, nous avons à cohabiter avec les bouddhistes et nous ne pouvons courir le risque d’être traités de traîtres par ces derniers ».
Pour Mgr Rayyapu, cependant, l’Eglise catholique dans le pays devrait se défaire d’un complexe d’infériorité latent et ne devrait pas se taire parce qu’elle est minoritaire. « Je souhaite que l’ensemble de l’Eglise se montre fidèle à la vérité et à la justice, comme Jésus nous a demandé de le faire. Ce n’est que comme cela que nous parviendrons à une paix durable », lance le prélat. (apic/eda/rz)



