«Migros n’a pas à se mêler de politique»

Berne: Le Chargé d’affaires de l’ambassade d’Israël à Berne, Shalom Cohen, s’exprime sur la religion et la politique en Suisse et au Proche-Orient

Berne, 12 juillet 2012 (Apic). Le Chargé d’affaires de l’ambassade d’Israël à Berne, Shalom Cohen, considère que par son étiquetage explicite des produits provenant des territoires palestiniens occupés, Migros s’ingère de façon inopportune dans le domaine politique. Tout en arguant du statut encore indéterminé de ces territoires, il appelle les Palestiniens, mais aussi Israël, à faire les concessions nécessaires pour la paix.

Shalom Cohen quitte son poste le 12 juillet 2012. Il a remplacé pendant neuf mois l’ancien ambassadeur d’Israël à Berne, Ilan Elgar. Son départ est l’occasion pour lui de revenir sur quelques faits marquants de son mandat en Suisse. Shalom Cohen, qui a été entre autres ambassadeur d’Israël en Egypte de 2005 à 2010, est un fin connaisseur du monde arabe.

Apic: Vous quittez votre poste à Berne. Quel bilan tirez-vous de votre mandat?

Shalom Cohen: J’ai passé de très bons moments en Suisse. Cela a été un privilège extraordinaire de représenter Israël dans ce pays. Comme je suis plutôt habitué au monde arabe, cette expérience européenne a été pour moi un sacré changement.

Mon mandat a été très actif. Lors de ma période de remplacement, les relations entre la Suisse et Israël sont montées d’un cran. Ceci s’est notamment concrétisé par la venue en suisse du Ministre des affaires étrangères, Avigdor Lieberman, en avril 2012. Un nouveau dialogue a été amorcé, de nombreux projets initiés. Un plan de travail a été élaboré pour les années à venir. Ce développement positif des relations est principalement dû à la nouvelle orientation de la politique extérieure de la Suisse, donnée par le Chef du Département des Affaires Etrangères, Didier Burkhalter.

Apic: Vous avez été notamment confronté à la décision de Migros d’étiqueter explicitement les produits en provenance des Territoires palestiniens occupés.

S.C.: Nous avons vécu cette initiative de Migros assez négativement. Pour nous, l’entreprise s’est ingérée dans un monde qui n’est pas le sien. Migros est un acteur économique et il ne devrait pas se mêler de politique.

Apic: Mais n’est-ce pas un droit du consommateur de savoir exactement d’où vient le produit qu’il va acheter?

S.C.: Ce qui nous gêne surtout, c’est que par cet étiquetage, la chaîne de grands magasins tente de mettre en avant des solutions politiques avant qu’elles ne soient réellement discutées. Personne ne peut dire à qui appartiennent les territoires en question avant qu’un règlement politique ne l’ait déterminé. Il est probable que Migros ait cédé à la pression d’une campagne anti-israélienne. Mais l’entreprise ne devra pas s’étonner si d’autres groupes décident en retour de la boycotter si elle continue dans cette voie.

Apic: Dans le même domaine, l’inscription à l’Unesco de la Basilique de la Nativité à Bethléem a été vivement contestée par Israël.

S.C.: Sur le fond, Israël a toujours été en faveur de cette inscription. C’est sur la forme que nous nous sommes opposés. Les Palestiniens ont en effet utilisé cette démarche pour marquer des points dans le jeu politique. Et ils l’ont fait d’une manière inopportune sur le plan institutionnel. Il faut noter que le gouvernement suisse a lui aussi objecté à cette manière de faire des Palestiniens.

Apic: On parle beaucoup de territoires, mais le fondement du conflit israélo-palestinien n’est-t-il pas plutôt religieux?

S.C.: Non, le fondement du conflit est plus politique qu’autre chose. Le problème vient principalement du fait que les deux parties ont de la peine à accepter de faire les concessions politiques nécessaires. Je ne pense pas qu’un prétendu antagonisme ancestral entre islam et judaïsme puisse éclaircir les raisons du conflit. Sinon, il faudrait expliquer pourquoi les religions musulmanes et juives ont entretenu de si bons contacts pendant les siècles précédents. Ceci dit, il est vrai qu’avec la montée de l’islamisme dans le monde, le motif religieux vient de plus en plus s’ajouter au motif politique. Je suis persuadé que toutes les religions viennent de la même source et vont dans la même direction, qui est l’amour, la paix et la coexistence. Il faut faire le nécessaire pour tenter de mieux connaître et accepter l’autre.

Apic: Il y a certainement un problème de radicalisation de l’islam dans la région. Mais n’y a-t-il pas aussi un problème de radicalisation du judaïsme en Israël?

S.C.: Je ne crois pas que cette radicalisation religieuse soit limitée au Moyen-Orient. C’est un phénomène mondial, qui provient du fait que les gens recherchent de nouvelles valeurs. Il y a beaucoup de désenchantement par rapport aux valeurs occidentales. Dans le monde occidental lui-même, les gens sont confrontés à un individualisme toujours plus important. Malgré les nouvelles technologies qui facilitent la communication entre les gens, l’isolement et l’aliénation envers l’autre ne font qu’augmenter. La montée du sentiment religieux reflète, à mon avis, une tentative de combler cette lacune.

Apic: Pourquoi les courants religieux progressistes sont-ils majoritaires dans la diaspora et minoritaires en Israël?

S.C.: Mon explication est que les représentants de la diaspora sont entourés de personnes non juives. Il est donc plus facile pour elles d’affirmer leur identité. Tandis qu’en Israël, où la majorité des gens sont juifs, il faut en faire plus, être encore plus religieux que les autres, pour s’affirmer comme juif. Il s’agit également certainement d’une influence des mouvements libéraux de la diaspora sur la pensée juive.

Apic: Le gouvernement israélien va dorénavant rémunérer des rabbins libéraux et même une femme. Cela représente-t-il un tournant?

S.C.: Il y a en Israël actuellement un double mouvement, l’un qui prend une direction plus traditionaliste et l’autre qui appelle à une libéralisation de la religion. Il faut espérer que ce mouvement d’ouverture s’amplifie. C’est un changement positif important. Ceci est aussi la preuve qu’Israël respecte l’expression des différents mouvements de la pensée juive.

Apic: Vous évoquez le progrès du libéralisme religieux. Israël n’est pourtant pas un Etat laïc, notamment parce qu’il n’établit pas le mariage civil. Cela peut-il changer?

S.C.: Le mariage civil, en Israël, est reconnu ipso facto, même s’il n’est pas établi officiellement. Les gens qui veulent se marier au civil ont toujours le loisir de le faire à l’étranger. Il est vrai de dire qu’Israël n’est pas un Etat laïc dans le sens que l’on connaît en Europe. C’est un pays juif, et en ceci il est unique. C’est un Etat juif, mais qui respecte tous les droits des citoyens. C’est cela qui est réellement important.

Apic: La liberté de religion est un des droits fondamentaux de la personne. Un tribunal d’Allemagne veut interdire le rite religieux de la circoncision. Y voyez-vous un motif antisémite sous-jacent? Est-il possible que les juifs fassent front commun avec les musulmans sur ce sujet?

S.C.: En Allemagne, on a déjà constaté une très bonne coopération entre juifs et musulmans sur cette affaire. Les deux religions ont tellement de choses en commun qu’il est logique qu’elles trouvent des champs de collaboration. Il faut espérer qu’un tel partenariat puisse de nouveau se développer, comme cela a été le cas dans l’histoire.

Je ne peux pas prendre parti concernant le verdict du tribunal allemand. Chaque pays est libre de prendre ses propres décisions juridiques. Personnellement, je ne vois là-derrière aucun motif antisémite. Les opinions exprimées dans cette affaire portent uniquement sur la question de l’atteinte à l’intégrité physique et du discernement de la personne. Je ne pense pas que le but soit de mettre en cause la liberté religieuse. Il ne faut cependant pas faire le parallèle avec la question de l’excision, qui n’est pas comparable.

Apic: Vous avez été Ambassadeur au Caire de 2005 à 2010. Quelle sera la nature des relations futures entre Israël et l’Egypte? Les minorités religieuses seront-elles en danger sous le règne des Frères musulmans?

S.C.: En général, je me félicite, et c’est aussi le cas de tous mes compatriotes israéliens, du fait que le monde arabe a pris son destin en mains et a réussi à faire tomber les dictatures. Maintenant, Israël est dans une forme d’expectative. Nous attendons de voir si les nouveaux régimes vont respecter la démocratie. Cela veut aussi dire respecter la paix avec les pays voisins. On est au milieu du chemin. Il est difficile de voir quelle direction les choses vont prendre. Tout est possible pour l’avenir. Dans tous les cas, Israël est désireux d’améliorer ses relations avec les Etats voisins, même s’ils ont à leur tête des régimes islamistes. Nous pensons ainsi que la Suisse pourra jouer un rôle important dans cette direction.

Concernant les minorités religieuses en Egypte, il faut noter que déjà sous Moubarak, elles étaient en danger. Elles ne seront peut-être pas plus malmenées sous le nouveau régime qu’elles ne l’étaient avant. D’après des informations qui me sont venues d’Egypte, le président Morsi aurait parlé d’intégrer des coptes et des femmes à son futur gouvernement. Il y a donc de l’espoir. (apic/rz)

12 juillet 2012 | 11:46
par webmaster@kath.ch
Partagez!