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Mobilisation en Mauritanie pour sauver un blogueur condamné à mort pour «mécréance»

Mohamed Cheikh Ould Moukheitir, un jeune ingénieur et blogueur mauritanien âgé d’une trentaine d’années, a été condamné à mort pour «mécréance» et «blasphème», rapportent les médias de la République islamique de Mauritanie, un pays du nord-ouest de l’Afrique.

Des défenseurs des droits humains de Mauritanie ont lancé, vendredi 22 avril, un appel urgent à la communauté internationale pour sauver la vie de Mohamed Cheikh Ould Moukheitir, arrêté le 2 janvier 2014. Il avait critiqué, sur son blog, les inégalités entre castes en Mauritanie. Lui-même appartient à la caste des forgerons, caste considérée comme inférieure.

Dénonciation de la société de castes prévalant en Mauritanie

Le jeune Mauritanien avait publié sur Facebook un texte en arabe intitulé «La religion, la religiosité et les forgerons». Il dénonçait la société de castes qui prévaut toujours en Mauritanie, comme dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, dans les ethnies mandingues, peuls, wolofs et soninkés.

Mohamed Cheikh Ould Moukheitir, un Maure blanc ou Beidane, a été arrêté par la police, puis jugé et condamné à mort pour «apostasie». La Cour d’appel de Nouadhibou a confirmé le verdict de mort jeudi 21 avril, tout en requalifiant les faits.  Au lieu d’»apostasie», elle a préféré l’accusation de «mécréance». Le dossier a été transmis à la Cour suprême qui devra trancher en dernier recours.

La Cour d’appel a suivi l’avocat de la partie civile, Me Yahya Ould Abdou, et le représentant du forum des Oulémas mauritaniens Abdallahi Ould Regad. Tous deux avaient requis la confirmation de la peine capitale, prononcée par le tribunal de première instance.

Interrogation sur les sources coraniques de la discrimination

Mohamed Cheikh Ould Moukheitir  s’interrogeait, dans ses écrits, sur les sources coraniques de ce système discriminatoire. Son texte, qui a suscité une vague de mécontentement dans le pays, est considéré comme un «écrit blasphématoire sur le prophète Mahomet». Il est  considéré comme quelqu’un qui a changé de religion, c’est-à-dire un apostat. La présidente du collectif de la défense, l’avocate Fatimata M’Baye, a souligné son appartenance à la caste des forgerons, par conséquent considérée comme «inférieure diabolique, qui n’a pas son mot à dire dans la pratique de la religion musulmane, comme s’il n’était pas  musulman».

Les faits reprochés à Mohamed Cheikh Ould Moukheitir ont été requalifiés par la cour d’appel de Nouadhibou: il est désormais condamné pour «mécréance», une accusation moins lourde selon le Code pénal local de cette République islamique. Le jugement  est maintenant renvoyé à la Cour suprême qui doit apprécier la sincérité du repentir de Mohamed Cheikh Ould Moukheitir et éventuellement décider d’une relaxe du détenu.

Accusé à tort par de «faux religieux obscurantistes»

Dans leur appel d’urgence publié sur le site mauritanien : www.noorinfo.com, largement relayé par les réseaux sociaux, les défenseurs des droits humains exhortent particulièrement la communauté musulmane à «sauver la tête d’un jeune musulman innocent, accusé à tort par de faux religieux obscurantistes qui salissent l’image des musulmans dans le monde».

Ils relèvent que le jeune accusé n’a jamais renié sa foi en islam. L’avocate M’Baye, porte-parole des signataires de l’appel d’urgence, affirme que «les vrais bourreaux qui ont manigancé le dossier du jeune ingénieur sont à la présidence de la République».

De «faux érudits cooptés par le régime»

«Ce sont de faux érudits appartenant à la sphère haute du clergé mauritanien à l’origine de toutes ces accusations mensongères, disons plutôt, des borgnes obscurantistes cooptés par le régime pour manipuler la religion à sa guise», a-t-elle dénoncé.

Et de se demander «pourquoi ces soi-disant érudits n’ont jamais cherché à condamner à mort les maîtres d’esclaves qui ont enseigné, pratiqué la fornication, le viol des femmes esclaves, le lynchage à mort d’esclaves,  etc…, au nom de la charia, une fausse interprétation de l’islam depuis des siècles, alors que le vrai islam encourage la libération des esclaves?». Et de poursuivre: «comment un islam envoyé au monde pour libérer l’humanité a été transformé en un islam esclavagiste sans que nos érudits ne s’insurgent au nom de la charia?»

«Au nom d’un islam travesti!»

La charia islamique, a-t-elle conclu, dit que tout responsable d’assassinat doit être mis à mort. «Alors pourquoi nos fameux oulémas ne brandissent-ils l’application de la charia que pour punir de pauvres misérables personnes [de castes inférieures], faibles, sans pouvoir, ni bras longs dans un pays régi par la corruption de ses institutions et le trafic d’influences? (…)  Nous revenons dans l’antiquité animiste de nos ancêtres avant l’ère islamique, mais malheureusement au nom d’un islam travesti!» (cath.ch-apic/com/rfi/ibc/be)

Mohamed Cheikh Ould Moukheitir
24 avril 2016 | 11:19
par Jacques Berset
Blasphème (37), Islam (316), Mauritanie (10), Mécréance (1)
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