C’est une étude scientifique monumentale que signe Mohammad Ali Amir-Moezzi (voir encadré), avec l’historien John Tolan
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Mohammad Ali Amir-Moezzi: «Un regard critique peut être l'antidote du fanatisme»

Qui était vraiment le prophète Mohamet? A-t-il vraiment existé? Comment les recherches, qui appliquent au Coran les mêmes méthodes historico-critiques qu’à la Bible, sont-elles perçues dans le monde musulman? Pour y répondre, l’historien Mohammad Ali Amir-Moezzi propose dans Le Mahomet des historiens, qu’il a co-dirigé (Ed. du Cerf), une synthèse sur cette figure prophétique.

Christine Mo Costabella / Adaptation: Carole Pirker

C’est une étude scientifique monumentale que signe Mohammad Ali Amir-Moezzi (voir encadré), avec l’historien John Tolan. Avec une cinquantaine de chercheurs du monde entier, il examine, à travers une pluralité de sources historiques, les représentations culturelles de Mahomet sur plus de quatorze siècles, dans le monde musulman et les traditions non musulmanes.

Bien plus qu’une biographie, l’ouvrage de près de 2’200 pages offre une vision nuancée et critique de la figure prophétique, autant qu’une synthèse complète des recherches internationales passée et contemporaines sur la figure de Mahomet.

Est-ce que le personnage historique a vraiment existé?
Mohammad Ali Amir-Moezzi: Oui, la thèse selon laquelle Mahomet n’a pas d’existence historique n’est plus soutenable. On sait que le personnage a existé. Les sources chrétiennes, surtout de langue syriaque, et celles, juives en langue hébraïque, parlent de lui, en disant qu’un prophète vient de se manifester. Elles prouvent qu’il a existé au sixième, septième siècle de notre ère, en Arabie occidentale.

«Ce qu’un historien moderne peut connaître de manière certaine sur Mahomet ne dépasserait pas une ou deux pages!»

Que sait-on de lui avec certitude?
Très peu de choses, contrairement à ce que nous dit la biographie «officielle» du prophète, rédigée par le pouvoir abbaside longtemps après sa mort. Mais ce texte apologétique, presque politique, est un livre de commande: ce qu’un historien moderne peut connaître de manière certaine sur Mahomet ne dépasserait pas une ou deux pages!

Pour quelle raison?
Parce qu’avant l’harmonisation des différents textes qui aboutit à cette biographie «officielle» de Mahomet, d’autres textes sur la vie du prophète contiennent énormément de contradictions sur sa vie: la date de sa naissance, de l’hégire (date de la fuite de Mahomet à Médine en 622 de l’ère chrétienne, point de départ de l’ère musulmane, ndlr), de sa mort, le nombre de ses enfants, qui varie selon les sources entre un et treize, celui de ses épouses ou de ses batailles. Mais il existe aussi des divergences concernant sa personnalité. Nous avons un Mahomet presque mystique, ascète, contemplatif, qui passe sa vie en prière et en recueillement, qui est pauvre, féministe, extrêmement altruiste et tolérant. Et nous avons un Mahomet riche, chef de guerre, dominateur, misogyne, très intolérant, et pour qui le but justifie tous les moyens, y compris la torture et l’assassinat. Donc au milieu de ces divergences et ce labyrinthe de contradictions, le Mahomet historique se perd.

«Etablir une sorte de vie historique de Jésus semble plus facile qu’avec Mahomet.»

Est-il possible pour l’historien d’aujourd’hui de faire une comparaison entre ce que l’on sait du Mahomet historique et du Jésus historique?
Oui, d’autant plus que les méthodes historiques et critiques appliquées à la tradition islamique, et en particulier au Coran et aux débuts de l’islam, sont directement inspirées par la critique biblique. À la différence près que les Evangiles parlent beaucoup de la vie de Jésus, contrairement au Coran, qui ne cite le nom du prophète que quatre ou cinq fois. Or les Evangiles ne sont pas des sources historiques, mais des textes religieux. Ce qu’on peut glaner sur la figure historique de Jésus dans d’autres textes comme les écrits de Flavius Josèphe (historiographe romain, 37-100 après J.-C., ndlr) se résument donc à peu de choses. Cela dit, établir une sorte de vie historique de Jésus semble plus facile qu’avec Mahomet.

Il n’en reste pas moins que Mahomet devait être un personnage charismatique…
Oui, il était considéré par ses contemporains et son entourage comme un prophète dans le sens biblique du terme, quelqu’un qui entend la voix de Dieu directement, ou par l’intermédiaire d’un ange, et qui a pour mission de transmettre cette parole à son peuple. C’est ainsi qu’il apparaît dans le Coran et dans des sources non arabes et non islamiques contemporaines, et que montrent les différentes recherches actuelles. Donc, quand on parle d’un prophète dans le sens biblique, le charisme en fait partie.

«Il [Mahomet] était considéré par ses contemporains et son entourage comme un prophète dans le sens biblique du terme.»

Est-ce que cette méthode historique critique appliquée à l’islam, qui permet de repérer les incohérences et de déconstruire un récit trop apologétique sur Mahomet, présente aussi un aspect politique?
Clairement. Avant Le Mahomet des historiens, j’ai dirigé un autre ouvrage collectif, Le Coran des historiens, et nous disons en introduction, comme dans Le Mahomet des historiens, qu’à part son apport scientifique et académique, il comporte aussi une dimension politique et civique, parce que l’histoire, la géographie et la philologie relativisent et contextualisent les choses. 
Introduire un regard critique et distancié peut ainsi être l’antidote du fanatisme. Celui-ci est fondé sur l’absolutisation des choses: les textes, les personnages, les doctrines et les dogmes, sont considérés comme des données absolues, valable pour tous les temps et pour tous les lieux.

Et comment le monde islamique a réagi à la publication de votre ouvrage?
Le Mahomet des historiens, publié en octobre 2025, est trop récent pour que l’on puisse avoir des retours. Nous en avons en revanche concernant Le Coran des historiens, sorti en 2019. En résumé, celui-ci a généré deux sortes de réactions: l’une, très positive de la part des intellectuels, des universitaires, des journalistes et des milieux académiques et intellectuels des pays musulmans, aussi bien arabes que non arabes.
Et une réaction extrêmement négative, de la part des institutions religieuses, qui voient dans l’approche historique de la foi une véritable menace, d’où leur agressivité. Pourtant, lors des présentations que j’ai faites de cet ouvrage, les musulmans avec qui j’ai discuté réalisent que cette approche rigoureusement documentée, critique mais respectueuse de leurs traditions, peut leur offrir un autre regard sur leurs traditions. 

D’autant que les événements tragiques qui se passent au nom de l’islam se multiplient…
Oui car depuis quelques décennies déjà, il arrive ce que j’ai appelé l’apprentissage par la souffrance chez les musulmans, c’est-à-dire que les victimes les plus nombreuses de l’islamisme violent sont les musulmans eux-mêmes, quoi qu’on en dise. Il y a donc toujours plus de voix qui s’élèvent, car il n’est plus possible de continuer à dire que tout ce qui arrive à l’islam et aux musulmans est la faute de l’Occident, du colonialisme, du sionisme ou de l’impérialisme. Il y a peut-être un problème dans notre approche de la tradition. Donc, en renouvelant leur regard, nos recherches apportent à ces gens-là un nouveau souffle.

Retrouvez cet entretien en deux volets dans les émissions radio «Babel»
en podcast sur rts.ch/religion/babel
Islam (1/2): Mahomet sous la loupe des historiens

Islam (2/2): La critique historique peut servir la foi, dès le 22 mars

Vous le disiez, les institutions religieuses ont mal accueilli vos ouvrages. Auriez-vous des exemples?
Oui, je pense à Al-Azhar, l’Université théologique du Caire, considérée comme l’une des autorités religieuses du monde sunnite. Elle a attaqué Le Coran des historiens, qu’elle présente presque comme un ouvrage commandé par les services secrets occidentaux ou israéliens! Mais cela se voit, leurs auteurs n’ont même pas ouvert le livre. En revanche en Iran, l’accueil de cet ouvrage a d’abord été assez favorable dans les milieux religieux chiites. Il a même été enseigné dans les universités théologiques. Mais il y a trois, quatre ans, à l’arrivée au pouvoir de l’aile dure du clergé et des gardiens de la Révolution, Le Coran des historiens a été interdit. Selon moi, cette censure est liée à l’autorité et au poids social et politique de ces institutions religieuses, qui se sentent peut-être menacées par cette approche historique et critique.

Mais cette approche peut-elle ébranler la foi de certains croyants?
Deux figures majeures de la pensée islamiques, le théologien Al Ghazali (1058 – 1111) et le grand mystique Ibn Arabi (1165 – 1240), font une distinction entre la foi et la croyance. Selon eux, la foi, qui est quelque chose de profond, de l’ordre de l’amour, concerne les choses essentielles et existentielles, alors que la croyance, qui vient de notre culture et de notre éducation, concerne des choses plus accessoires. Tous deux disent qu’il y a des croyances qui polluent la foi, et que pour la purifier, il vaut mieux abandonner certaines d’entre elles, pour garder l’essentiel. Donc, paradoxalement, ces approches critiques ne menacent pas la foi, mais peuvent la servir. (cath.ch/cm/bh)

Le Mahomet des historiens, sous la dir. de Mohammed Ali Amir Moezzi et John Tolan, éd. du Cerf, oct. 2025, 2’186 p.

Un spécialiste émérite du chiisme
Né en 1956 à Téhéran, Mohammad Ali Amir-Moezzi est un historien et islamologue français, spécialiste du chiisme. Jusqu’en 2024, il a occupé la chaire d’islamologie classique à l’École pratique des hautes études, à Paris. Auteur d’ouvrages majeurs comme Le Coran des historiens (Ed. du Cerf) et Ali, le secret bien gardé (CNRS Ed.), il préside le conseil scientifique de l’Institut français d’islamologie. Professeur invité dans plusieurs universités d’Amérique du Nord, d’Europe et du Proche-Orient, il a reçu la Légion d’honneur et de nombreux prix pour ses travaux. CP

C’est une étude scientifique monumentale que signe Mohammad Ali Amir-Moezzi (voir encadré), avec l’historien John Tolan | DR
22 mars 2026 | 17:00
par Rédaction
Temps de lecture : env. 6  min.
Coran (43), Islam (418), Mohamed (2)
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