Mort de Dom Dekkers, fondateur du «Corpus Christianorum»
Une prestigieuse édition critique de textes chrétiens anciens
Bruxelles, 17 décembre 1998 (APIC) Dom Eligius Dekkers, est décédé le 15 décembre à l’abbaye de Steenbrugge près de Bruges, d’où il avait lancé il y a 50 ans le «Corpus Christianorum», prestigieuse édition critique de textes chrétiens s’étendant du IIe au XVe siècle.
Né à Anvers en 1915, Jan Dekkers reçut le prénom d’Eligius (Eloi) lorsqu’il entra dans la vie religieuse bénédictine. A son arrivée à l’abbaye de Steenbrugge, il était loin d’imaginer le «travail de bénédictin» auquel il allait consacrer une bonne partie de sa vie, y étant d’ailleurs amené et encouragé par le souci d’une vie monastique nourrie de la prière.
C’est en effet la préoccupation de nourrir la spiritualité des moines et de bien d’autres chrétiens qui entraîne Dom Dekkers à concevoir peu à peu un projet ambitieux: pourquoi ne pas mettre à la portée du plus grand nombre, grâce à une édition renouvelée, les textes chrétiens des auteurs anciens, de culture latine ou grecque. Ainsi naît en 1949 le projet d’un «Corpus Christianorum». Il vise d’abord à renouveler l’édition des textes des Pères de l’Eglise, dont la première édition systématique a été entreprise à partir de 1844 par l’abbé Migne, dont la «Patrologie latine» et la «Patrologie grecque» comprennent respectivement 218 et 130 volumes.
C’est donc «Un nouveau Migne» qu’envisage Dom Dekkers, dont le «Corpus» se concrétise par la publication de premiers textes latins à partir de 1953. La collection de textes latins ou «Series latina» est ouverte. Migne avait inclus dans sa «Patrologie latine» non seulement les Pères de l’Eglise latine de Tertullien à Isidore de Séville (mort en 636), mais aussi de prestigieux penseurs postérieurs, tels Bernard de Clairvaux (1090-1153). L’étendue du «corpus» amènera le savant moine de Steenbrugge, en accord avec son éditeur Brepols, à scinder l’ensemble en séries distinctes.
Mieux que prévu
La «Series Latina» est réservée à l’édition de Pères latins (à ce jour près de 150 volumes), sera suivie par une «Continuatio Mediaevalis». Cette suite intégrera, sans les confondre avec les Pères de l’Eglise, d’autres textes latins d’auteurs chrétiens: Pierre Abélard, Guillaume de Saint-Thierry, Hugues de Saint-Victor, Bernard de Clairvaux… et quelques femmes, dont l’Allemande Hildegarde de Bingen, appréciée dès le Xe siècle bien
au-delà du Rhin. Après la «Continuatio Mediaevalis» (160 volumes à ce jour), Dom Dekkers souhaitera encore une «Series Graeca», où les textes d’auteurs chrétiens de langue grecque
occupent aujourd’hui 36 volumes. L’éditeur enrichira encore le «Corpus Christianorum» d’une série consacrée aux textes présumés non authentiques et retenus comme «apocryphes».
Dom Dekkers voulait un «nouveau Migne». Il a fait beaucoup mieux. A mesure que des spécialistes ont progressé dans l’établissement critique des textes anciens, sur la base d’un examen plus fouillé de la tradition manuscrite, le «Corpus Christianorum» est devenu «la» référence incontestée pour le recours au texte dans l’édition la plus fiable. Le religieux qui avait conçu le projet a d’ailleurs contribué de manière exemplaire à l’édition critique de textes de Tertullien et de saint Augustin, dont le fameux commentaire des psaumes proposé par l’évêque d’Hippone sous le nom «Enarrationes in Psalmos».
Savant, mais religieux avant tout
En plus de l’édition critique des textes de la grande tradition chrétienne, il a fallu élaborer des outils de consultation, à commencer par des répertoires. Dom Dekkers s’est lui-même consacré au répertoire critique des textes d’auteurs latins, offrant pour chaque oeuvre à intégrer dans le «Corpus Christianorum» une notice critique, qui renseigne en particulier la meilleure édition du texte original. C’est la publication de pareil outil, dont la troisième édition a vu récemment le jour, qui a fait de Dom Dekkers à travers la communauté mondiale des chercheurs le plus célèbre des moines de Steenbrugge.
Si le religieux est devenu un savant, ce n’est pourtant pas l’érudition qui le passionnait en premier lieu, mais sa propre recherche de Dieu. C’est pour cela qu’il était entré à l’abbaye de Steenbrugge et qu’il en fut, notamment, le Père abbé, de 1967 à 1981, période où il s’employa à joindre le retour aux sources de la tradition ecclésiale et le renouveau de la vie religieuse voulu par le Concile Vatican II. (apic/cip/pr)



