Suisse

Multinationales responsables: Gmür contre Gmür

L’initiative «pour des multinationales responsables», soumise au peuple suisse le 29 novembre 2020, donne lieu à une «passe d’armes» insolite entre Mgr Felix Gmür, évêque de Bâle, et Andrea Gmür, conseillère aux Etats démocrate chrétienne lucernoise, qui n’est autre que sa belle-sœur. Cette dernière est signataire d’une lettre ouverte dénonçant le positionnement des Eglises en faveur de l’initiative.

«Avec leur partisanerie unilatérale, la campagne coûteuse de l’Eglise et l’utilisation des chaires comme tribunes pour promouvoir l’initiative, les Eglises donnent l’impression qu’il n’y a qu’une seule façon de réaliser les principes chrétiens», déplore la lettre ouverte. La missive «Les femmes contre l’initiative pour des multinationales responsables: lettre ouverte aux Eglises» (Frauen gegen Konzernverantwortungsinitiative (KVI): Offener Brief an die Kirchen) a été publiée début novembre 2020, notamment dans l’hebdomadaire alémanique Schweiz am Wochenende.

La position claire de Mgr Gmür

La prise de position est signée par des femmes occupant des fonctions politiques et économiques de Suisse et se déclarant chrétiennes. Ces dernières (appartenant au parti démocrate-chrétien, au parti libéral-radical et à l’UDC) critiquent le «parti-pris» des Eglises nationales en faveur de l’initiative «pour des multinationales responsables». Le texte demande que les entreprises ayant leur siège en Suisse puissent rendre des comptes devant les tribunaux du pays en rapport à d’éventuels dommages à l’environnement ou violation des droits humains commis à l’étranger.

Effectivement la Conférence des évêques suisses (CES) et l’Eglise évangélique réformée de Suisse (EERS) ont à plusieurs reprises exprimé leur soutien à ce texte, au nom des principes chrétiens de souci envers le prochain et de protection de la création. Mgr Felix Gmür, président de la Conférence des évêques suisses (CES) s’est profilé notamment dans une interview publié sur le site des initiants, dans laquelle il rappelle «l’importance» de l’initiative.

Une initiative contreproductive?

Un positionnement qui déplait aux signataires de la lettre ouverte. Pour les «femmes contre l’initiative» cela «suggère clairement que les membres de l’Eglise opposés à l’initiative et soutenant le contre-projet [du Conseil fédéral, ndlr.] ont une vision du monde contraire à l’éthique ou sont de moins bons chrétiens». Elles précisent ne pas être contre les objectifs du texte, qualifiés de «bons», mais contre ses modalités d’application. «Après un examen approfondi de l’initiative, le Conseil fédéral et la majorité du Parlement ont clairement établi que la voie proposée dans l’initiative est irréaliste et va même à l’encontre des objectifs visés. C’est pourquoi ils s’opposent à l’initiative avec un contre-projet concret».

L’alliance de femmes bourgeoises estime que «les employés de l’Eglise sont des citoyens comme les autres, ils ont le droit de s’exprimer». Elles s’opposent cependant à l’utilisation de l’institution pour faire passer des messages politiques. «L’Eglise (…) n’est pas un parti politique, mais une communauté de croyants. Elle doit unir et non diviser».

Bisbille en famille

Des opinions portées notamment par Andrea Gmür, conseillère aux Etats du Parti démocrate chrétien (PDC) pour le canton de Lucerne. L’aspect insolite de la polémique touche au fait qu’elle est la propre belle-sœur de Mgr Gmür, directement visé par la démarche. Dans une interview à kath.ch, la politicienne explique qu’elle s’est toujours bien entendu avec son beau-frère, et qu’il est normal qu’ils ne soient pas d’accord sur tout.

L’évêque de Bâle a toutefois réagi assez fermement aux critiques de la lettre ouverte par un message publié le 8 novembre 2020 sur le site de la CES. Parlant d’une démarche de «Kirchen-Bashing» (dénigrement systématique des Eglises), il juge que «les accusations générales ne servent pas le but d’une discussion objective». Le prélat rappelle que la campagne pour cette initiative n’émane pas de la CES ou des diocèses et qu’elle n’est soutenue financièrement par aucune de ces entités, contrairement à ce que suggère la «lettre des femmes».

«Nous, les évêques, n’avons pas ordonné une seule homélie [en soutien à l’initiative, ndlr.] et n’avons jamais prétendu qu’il n’y avait qu’une seule façon de réaliser les principes chrétiens. Nous n’avons jamais suggéré que telles ou telles personnes pouvaient avoir des positions contraires à l’éthique, ni prétendu que certains croyants sont de moins bons chrétiens».

Une odeur de lobbys

L’évêque de Bâle assène que les accusations portées «sont toutes indéfendables et gratuites». Pour Mgr Gmür, elles apparaissent comme des «tactiques de vote élaborées par les milieux qui luttent contre l’initiative».

Des éléments qui semblent en partie corroborés par Andrea Gmür elle-même. Dans une interview menée par kath.ch, la députée lucernoise admet avoir reçu un soutien «administratif et de correspondance» pour la publication de la lettre ouverte de la part de l’agence «Furrerhugi», basée à Berne.

Cette entreprise de lobbying est l’une des trois agences recrutées par Economiesuisse pour mener la campagne contre l’initiative. «Furrerhugi» compte aussi parmi ses clients l’entreprise Glencore, souvent montrée du doigt par les ONG et les partisans des «multinationales responsables» pour ses activités à l’étranger.

Dans l’interview de kath.ch, Andrea Gmür refuse en outre de répondre clairement à la question d’un éventuel financement de la démarche «des femmes chrétiennes» par l’agence de relations publiques. «Je vous informerai volontiers à ce sujet dès que l’on m’aura expliqué en détail et de manière plausible que pas un seul centime de mes impôts ecclésiastiques n’a été consacré à la campagne de sensibilisation [des Eglises, ndlr.]», se contente-t-elle d’affirmer. (cath.ch/kath/com/rz)

La Conseillère aux Etats Andrea Gmür s'oppose à l'initiative «pour des multinationales responsables» | © KEYSTONE/Gian Ehrenzeller
9 novembre 2020 | 15:12
par Raphaël Zbinden
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