«Ne soyez pas frileux!»

Rome: Interview du cardinal Georges Cottier à la veille de ses 90 ans

Rome, 24 avril 2012 (Apic) Le cardinal suisse Georges Cottier fêtera son 90e anniversaire, le 25 avril 2012. A la retraite depuis fin 2005, le théologien et ancien collaborateur de Jean Paul II vit au Vatican, où il a reçu I.MEDIA. Dans une interview, le dominicain, théologien de la Maison pontificale durant 16 ans, revient sur les sept années de pontificat de Benoît XVI, sur l’héritage du Concile Vatican II (1962-1965) et les lefebvristes, sur la nouvelle évangélisation et sur l’éternité.

Benoît XVI vient de fêter le 7e anniversaire de son pontificat. Quel regard portez-vous sur cette période?

Cardinal Georges Cottier: C’est à la lumière du Concile que l’on doit regarder le pontificat de Benoît XVI. L’un des moments décisifs qui nous indique la ligne de fond a été son discours des vœux à la curie romaine, en décembre 2005. Il y a offert des clefs de lecture du Concile. La proclamation de l’Année de la foi va en ce sens: c’est la poursuite du Concile. Il reprend l’initiative de Paul VI, en 1967, qui avait tenu une Année de la foi. Puis il y aura aussi le Synode sur la nouvelle évangélisation (en octobre, ndlr). On est en plein dans l’intention première du Concile. Ce que Jean XXIII a voulu, c’est que le message chrétien parvienne à nos contemporains. L’aspect missionnaire est fondamental.

Mais on reproche parfois à Rome de ne donner comme outil de nouvelle évangélisation que le ’Catéchisme de l’Eglise catholique’…

GC: Le catéchisme est là pour former les évangélisateurs. Ils doivent être en possession du message qu’ils vont transmettre. C’est un instrument merveilleux pour l’intelligence de la foi. Rome a donné l’impulsion première, mais l’évangélisation ne se fera pas à Rome mais à la base, dans les diocèses.

Comment ces chrétiens de la base peuvent-ils alors évangéliser?

GC: L’Exhortation apostolique «Evangelii Nuntiandi» de Paul VI est un texte que l’on cite encore beaucoup, un texte qui fait date. On y évoque ainsi la mentalité générale actuelle selon laquelle on se méfie des maîtres et l’on écoute les témoins. De fait, les maîtres que l’on écoute sont aussi des témoins. La chose primordiale est donc le témoignage chrétien, celui de personnes qui vivent leur foi avec cohérence, par la charité et le sens du prochain, avec une vie de prière. Cela représente les premiers pas de l’évangélisation. «Soyez prêts à rendre raison de l’espérance qui est en vous», dit la première épître de Pierre, c’est le germe de l’évangélisation pour tous les baptisés. Les gens ne vont pas venir à nous en masse, mais c’est à nous d’aller vers eux. Ce qui est important, c’est que l’Eglise ne se replie pas sur elle-même, qu’elle aille au monde, pour annoncer l’Evangile, pas pour s’y diluer.

Revenons au Concile Vatican II. La main tendue du pape aux lefebvristes est-elle une menace sur les acquis du dernier Concile?

GC: Je ne le pense pas car le pape a été très clair, tout comme la Congrégation pour la doctrine de la foi, pour dire que l’on ne peut renoncer au Concile Vatican II. Parmi les charges du successeur de Pierre, il y a la défense de l’unité de l’Eglise. Il ne peut pas prendre à la légère une menace de rupture. C’est son devoir de tout faire pour que cette union soit possible, en cohérence avec le Concile, auquel on ne peut renoncer. Tout autre pape, peut-être dans un autre style, aurait fait la même chose. Ce n’est pas du tout contradictoire avec la nouvelle évangélisation.

Des mouvements plus progressistes demandent, à leur tour, un effort de Rome, jugeant que cette ouverture aux milieux traditionalistes devrait voir aussi naître des gestes à leur égard. Peut-on imaginer un geste en faveur de la communion des personnes divorcées et remariées?

GC: Ces courants ne menacent pas de schisme. Il s’agit de chrétiens qui posent des problèmes sérieux. Celui que vous évoquez est très douloureux. C’est un problème pastoral que tous les évêques portent en leur cœur, mais qui ne menace pas la rupture de l’unité.

Par ailleurs, on ne parle pas, ou peu dans les médias, des groupes d’anglicans qui entrent dans l’Eglise, à qui l’on offre de conserver certains éléments de la liturgie anglicane. Cela signifie qu’il n’y a pas de crispation sur la liturgie. C’est aussi un travail d’unité et c’est le même pape qui fait les deux choses.

A 90 ans, qu’auriez-vous envie de dire à la nouvelle génération de prêtres européens ou de laïcs, qui sont particulièrement identitaires?

GC: Dans une société très déstabilisée, la jeunesse a besoin de repères. Je leur dirai tout de même: ne soyez pas frileux! Cette recherche identitaire peut conduire à un repli sur soi qui n’est plus la véritable identité de l’Eglise, car elle est par essence missionnaire.

Quels sont vos sentiments lorsque vous relisez votre parcours?

GC: Je rends grâce à Dieu, mais j’ai aussi le sentiment de la pénitence face à tout ce que j’aurai dû faire et que je n’ai pas fait, ce que j’ai mal fait. A mon âge, on est à la dernière étape, alors on pense à l’éternité.

Nous sommes promis, vous et moi, à cette éternité. Qu’y ferons-nous?

GC: Nous serons avec Dieu, dans la joie de Dieu. La joie, voilà aussi un thème que le pape rappelle constamment, c’est très important. Car là où il y a l’espérance, la foi et l’amour, il y a aussi la joie.

Au Ciel, vous allez croiser Jean Paul II! Qu’avez-vous à lui dire?

GC: Je lui dirai merci! C’est un grand pape qui nous a été donné.

Encadré

Un parcours de vie riche

Né le 25 avril 1922, le Suisse Georges Marie Cottier, de Céligny dans le canton de Genève, entre dans l’Ordre des dominicains en 1945. Il entreprend ses études à l’Université de Fribourg et à Rome, avant d’être nommé professeur d’histoire de la philosophie contemporaine à Genève et d’être chargé de cours de philosophie à la Faculté des Lettres de l’Université de Fribourg. Il exerce également la fonction de directeur du Centre dominicain de Genève, tout en étant membre de la Commission Théologique internationale et Consulteur du Conseil pontifical pour les non-croyants.

Il est nommé secrétaire général de la Commission Théologique internationale en mars 1989, puis théologien de la Maison pontificale en décembre 1989, fonction qu’il exercera jusqu’en 2006. C’est en 2003 qu’il est créé cardinal par le pape Jean Paul II.

La richesse de son parcours de vie est notamment décrite dans l’ouvrage «Itinéraire d’un croyant», signé en 2007 par le journaliste Patrice Favre. Communisme, marxisme, nazisme, mais également dialogue interreligieux, théologie de la libération, syncrétisme, … : aucune tempête qui a secoué le monde politique durant le siècle dernier et au début du 21e siècle, aucun courant qui a traversé l’Eglise en profondeur durant cette même période, aucune initiative importante, intra-ecclésiale ou interreligieuse, menée par le Saint-Siège n’ont échappé à l’analyse approfondie du professeur de philosophie devenu théologien du pape à 67 ans. (apic/imedia/ami/ggc)

24 avril 2012 | 10:42
par webmaster@kath.ch
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