Neuchâtel: 3e Forum romand de Caritas (290494)

«La famille est morte, vivent les familles»

Neuchâtel, 29avril(APIC) «La famille est morte, vivent les familles». Tel

était le thème quelque peu provocateur du 3e Forum romand de Caritas qui a

réuni une centaine de personnes vendredi à Neuchâtel. Les profondes mutations subies par la famille durant les dernières décennies, exigent plus

qu’une adaption du système de protection sociale, elles demandent un changement de regard. Aujourd’hui le modèle traditionnel n’est-il plus qu’un

mythe vidé de son sens? Les nouvelles formes de familles, monoparentales ou

recomposées doivent-elles être considérées comme des anomalies?

Pour Michel Guichard, professeur de sociologie à l’Université de Besançon, la famille n’est pas la cellule de base de la société, elle en est le

produit. Les changements qu’elle a connus font qu’aujourd’hui le lien de

chair n’est plus la base indispensable et unique de la famille. Dans les

mentalités et dans les lois, le modèle traditionnel perdure cependant. Mais

les normes d’autrefois ne répondent plus aux besoins actuels.

La famille traditionnelle était un «conteneur» ou se faisait la construction de la personnalité. Construction achevée à la fin de l’adolescence. Aujourd’hui ce rôle n’est plus dévolu essentiellement à la famille, à

cause du rallongement de la durée des études, de la crise de la société, du

chômage etc. La famille est devenue un lieu de «transition». Sa fonction

première est la survie, la seconde est la vie. Et Michel Guichard de plaider pour un retour des valeurs symboliques trop vite évacuées d’une société

basée sur l’individu et le bien matériel.

La famille recomposée comme modèle particulier

Jean-Luc Tournier, psycho-sociologue parisien… et papa a présenté le

cas de la famille ’recomposée’ après le divorce et le remariage des parents. Face à ces situations, la première optique est celle de la nostalgie, du regret de la disparation de la famille idéale comme principal bastion des valeurs de la société. Position souvent représentée par l’Eglise

catholique, mais aussi par la société civile.

La seconde optique veut y voir un levier de changement. Cela nécessite

alors de retrouver un sens. La mise au jour d’un contenu nouveau appartient

aux familles, ce n’est pas l’Etat qui donne le sens. L’Etat doit plutôt

offrir une «matrice» assez solide pour protéger les familles. Jean-Luc

Tournier a évoqué quelques pistes dans cette direction. Si l’enfant peut

avoir plusieurs lieux de vie et plusieurs références parentales, il ne peut

avoir qu’un seul référent autoritaire, qui ne sera pas forcément le parent

biologique.

Le lien qui unit les «beaux-parents» à leurs nouveaux enfants devrait

pouvoir bénéficier d’une ’garantie d’attachement’ Aujourd’hui, seuls les

parents biologiques ont un droit sur leur enfant. Une personne peut élever

un enfant durant des années sans avoir aucune ’garantie’.

Il s’agit aussi d’élaborer un nouveau vocabulaire, les termes de parâtre, marâtre, demi-frère ou demi-soeur sont trop chargés négativement et ne

correspondent à rien, si on considère que des liens affectifs peuvent suppléer aux liens de la chair.

Enfin, la question du nom de famille joue un rôle important car elle indique la notion d’appartenance. Enfants et parents devraient pouvoir porter

le même nom ou à défaut un nom double. Ces quatre éléments sont en référence directe avec la vie quotidienne. Il faut prendre soin des nouvelles familles et par là de la famille humaine tout entière, conclut Jean-Luc Tournier.

Vision peut-être séduisante, mais certainement trop idéale, lui rétorque-t-on dans l’assemblée. La famille recomposée n’offre pas plus de garantie de stabilité que la famille traditionnelle et tout le monde ne s’y adore pas forcément. Pour François Hainard, professeur de sociologie à Neuchâtel, la priorité n’est pas de se doter de nouvelles normes concernant le

droit de la famille, mais plutôt de trouver les moyens qui collent à la

réalité d’aujourd’hui. Pour cela, le changement doit se faire au niveau de

la classe politique. La Suisse est à la traîne en ce qui concerne les budgets sociaux, rappelle-t-il.

Une option partagée par Jürg Krummenacher, directeur de Caritas Suisse.

Caritas n’entend pas remettre en cause l’idéal de la famille présentée par

l’Eglise catholique, mais on ne peut pas faire de travail social sans se

rendre compte des situations actuelles. On compte plus de 150’000 familles

monoparentales en Suisse dont le 90% constituées de femmes et d’enfants. Un

grand nombre d’entre elles sont en dessous du minimum vital, a-t-il

précisé. En outre la position catholique, est beaucoup plus ouverte que

l’on imagine parfois.

Béatrice Despland, secrétaire de l’Union syndicale suisse, a présenté de

son côté la situation concrète de la politique familiale en Suisse. Au niveau de l’assurance maternité comme pour celui des allocations familiales

le constat est assez sombre. Les prestations qui dépendent de 26 législations cantonales sont extrêmement morcelées. Les montants sont nettement

insuffisants et les inégalités de traitement flagrantes.

La volonté de réforme maintes fois exprimée se heurte au principe du fédéralisme, aux notions idéologiques et à l’oposition des milieux économiques. Proposer un changement peut exposer à perdre un acquit. Il existe cependant de nombreuses lueurs d’espoir au niveau cantonal surtout: prise de

conscience, mesures fiscales, structures d’acceuil, bureau de l’égalité et

de la famille etc. Le débat reste ouvert. (apic/mp)

29 avril 1994 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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