D’éminents protestants suisses impliqués dans la traite des Noirs

Neuchâtel: Ouvrage sur la Suisse et le trafic des esclaves

Lausanne, 6 mai 2005 (Apic) Un grand réseau de familles protestantes suisses a trempé dans le commerce des Africains. Ce sont là les conclusions de l’ouvrage «La Suisse et l’esclavage des Noirs»(*), publié par un groupe de professeurs lausannois. Réaction du pasteur neuchâtelois Théo Buss, secrétaire romand sortant de Pain pour le prochain, déçu de l’attitude des protestants suisses face à la traite humaine.

Les événements débutent à la fin du 18ème siècle. Tantôt sous le nom de Ville-de-Lausanne, tantôt sous le nom de Pays-de-Vaud, des bateaux de familles protestantes et fortunées armées jusqu’aux dents quittent Nantes pour les côtes africaines. Les trafiquants échangent en premier lieu les indiennes, des toiles de coton imprimées, en guise de monnaie d’échange pour l’achat de nombreux esclaves sur les côtes africaines.

L’étape suivante consiste au transport des esclaves vers le Nouveau- Monde, notamment au Brésil et aux Antilles. Les Noirs sont alors vendus pour travailler dans des cultures de café ou de cannes à sucre. Des domaines qui appartiennent parfois à des Suisses se faisant passer pour des Allemands ou des Français, pour la simple raison que leur pays n’avait pas de colonies. Sur 11 millions de victimes africaines, – moins que les chiffres avancés par les historiens africains (ndlr) -, les auteurs estiment que les Suisses auraient soit été actionnaires, soit financé directement des bateaux dans au moins 1,5% des cas.

Déficit cruel d’approche éthique sur l’esclavage

Réagissant à la publication de ce livre, le pasteur Théo Buss, déclare ne pas être surpris par les résultats des historiens lausannois. La participation des Suisses, en nombre important, dans ce drame humain a simplement été occultée jusqu’à maintenant.

Pour prouver que des Suisses ont eu une part active dans l’esclavage, le pasteur Buss donne l’exemple de Pierre Alexandre Du Peyrou, qui a donné son nom au château de Neuchâtel. Grand bénéficiaire de ce trafic, il tirait l’essentiel de ses rentes de l’exploitation des esclaves qu’il possédait au Surinam. Il devint millionnaire en livres de l’époque. Dans son élégant hôtel particulier au Faubourg de l’Hôpital, il recevait ses amis Jean- Jacques Rousseau, Voltaire, etc. , qu’il défendait contre toutes les attaques. Pour lui, soutenir les idées de la Révolution française et exploiter des esclaves était tout à fait compatible. «A l’époque, tant du côté protestant que catholique, il n’y avait pas d’approche éthique sur l’esclavage», explique le pasteur, tout en précisant que le prêt à intérêt était interdit par les catholiques au moment où les protestants, eux, étaient actifs dans le secteur de la banque et du commerce.

De Pury a fait fortune dans le commerce des esclaves

Théo Buss souligne que Du Peyrou est en bonne compagnie. «Il n’est pas le seul qui ait profité de l’entreprise esclavagiste et coloniale. Il y a eu encore de Meuron et David de Pury, considéré comme le bienfaiteur de notre ville. Tout le monde sait à Neuchâtel qu’il a fait fortune dans le commerce triangulaire: pacotille contre esclaves africains (premier voyage), esclaves contre denrées coloniales et matières précieuses (deuxième voyage), vendues ensuite au prix fort en Europe (troisième voyage)».

Aujourd’hui, l’esclavage existe sous d’autres formes. Le pasteur romand donne l’exemple des centaines de zones franches dans le monde où les multinationales ne paient ni impôts, ni douanes. Et où les salaires sont dérisoires. «Si les protestants ne sont peut-être pour rien dans l’esclavage moderne, il est temps qu’ils se joignent aux autres mouvements de résistance hostiles à l’exploitation de l’homme par l’homme», estime-t- il. Plutôt que perdre du temps à présenter des excuses dans des flots de paroles ou d’écrits, le pasteur demande que les Eglises protestantes aient un esprit de dialogue avec les Eglises africaines pour trouver des solutions aux maux dont souffre le continent noir. «Qu’on ne se mette ni à enjoliver ni à moraliser le passé. On ne refait pas l’histoire», conclut- il.

(*)Bouda Etemad, Thomas David, Janick Marina Schaufelbuehl, La Suisse et l’esclavage des Noirs, Ed. Antipodes, 2005, 26 fr

(apic/dng/bb)

6 mai 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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