L’esclavage, sujet tabou sur lequel le gouvernement ferme les yeux

Niger: Entre 43’000 et 800’000 esclaves dans le pays

Niamey, 1er août 2005 (Apic) En plus d’être confronté à la famille, le Niger compte encore de nombreux esclaves. Le sujet est tabou. Et les trafiquants sont difficiles à combattre. Par manque de volonté politique de la part du gouvernement, qui refuse d’admettre l’existence de ce fléau.

Les militants anti-esclavagistes du Niger sont pourtant formels: il existe encore dans le pays entre 43’000 et 800’000 personnes, maintenues en esclavage. Elles sont détenues principalement au sein des communautés touarègue et arabe qui vivent dans les confins sud du désert du Sahara, rapporte Irin, une agence de presse de l’Onu.

Gouvernement agacé

Pourtant, le gouvernement nigérien a renforcé cette année la législation en matière d’esclavage, désormais considéré officiellement comme un crime. Afin d’abolir et de sanctionner cette pratique ancestrale dans le pays, il a adopté en avril 2005, une loi qui réprime ses auteurs. Elle prévoit des peines de 5 à 30 ans de prison ferme pour les personnes se livrant à cette pratique. Cependant, il refuse d’admettre la réalité, déclarant sans cesse qu’il n’existe plus d’esclaves au Niger. Quand on lui présente des preuves, il se montre agacé.

Le 28 avril dernier, par exemple, les autorités nigériennes ont arrêté deux militants anti-esclavagistes qui préparaient une cérémonie pour marquer l’affranchissement de 7’000 anciens esclaves. Elles ont accusé ces anti-esclavagistes de l’association «Timidria», d’avoir «extorqué» 3,5 millions d’euros à une ONG de Grande-Bretagne. Ils ont été libérés discrètement sous caution, six semaines plus tard.

Créée en 1991 par un groupe de jeunes Nigériens, Timidria se bat pour éradiquer la pratique de l’esclavage. Présente dans les huit régions du pays, elle dispose de 636 bureaux locaux. L’année dernière, elle a mené une enquête nationale, avec l’ONG britannique «Anti-Slavery International». C’est là qu’ils ont découvert que 43’000 personnes au moins étaient encore en situation d’esclavage dans le pays. Mais on estime que quelque 800’000 autres personnes vivent dans des conditions semblables à celles de l’esclavage.

Témoignage

Selon plusieurs enquêtes, les esclavagistes sont en majorité des chefs traditionnels locaux vivant dans les zones d’élevage nomade au nord et à l’ouest du pays. Ces zones sont peuplées essentiellement de touaregs et d’arabes. Près de 20% des 12 millions d’habitants que compte le Niger vivent dans la région désertique et poussiéreuse de Tahoua où l’esclavage est plus largement répandu.

Dans le hameau de Kawassa, un ensemble de cases en paille au sud- ouest du Niger, Tafoussousssat Machar fixe les dunes de sable et se souvient des 30 premières années de sa vie passées en esclavage. «Le matin je pile le mil, je vais au puits, je cherche du bois, je prépare le repas, je vais encore au puits, je pile encore le soir, sans jamais être payée pour ça», témoigne-t-elle. «Si je n’obéis pas, je suis bastonnée. Je n’ai jamais pensé que je serais libre un jour».

Vendue pour 230 francs

Comme ses parents avant elle, Tafoussoussat est née esclave dans une famille touarègue de la région de Tahoua. Elle a été cédée à l’âge de 20 ans à un deuxième maître contre 100’000 francs Cfa (environ 230 frs). Pour cet homme qui avait déjà quatre femmes, Tafoussoussat était sa concubine. Car au Niger, la pratique de l’islam permet à un musulman d’avoir jusqu’à quatre femmes. Mais la coutume locale permet également d’avoir une cinquième femme comme concubine.

Les astuces des esclavagistes

Selon Sidirali Alisbat, président de la section de Timidria à Tahoua, «les esclavagistes ont trouvé d’autres astuces pour exploiter les gens». Ils n’enchaînent plus leurs esclaves. Ceux-ci, a-t-il dit, «peuvent être bien vêtus, mais travaillent pour quelqu’un sans salaire. Ils n’ont pas le droit de prendre leurs propres décisions au sein de la famille. C’est leurs maîtres qui choisissent le partenaire qu’une esclave peut épouser et décident de la scolarisation ou non de leurs enfants esclaves». Et de relever: «Certaines esclaves sont battues, violées ou ont subi des menaces».

«Je m’inscris en faux contre ceux qui prétendent que l’esclavage existe au Niger», a déclaré à Irin Mahamadou Zeti Maïga, gouverneur de la région de Tahoua, dans le sud-ouest du pays. «Depuis six ans que je parcours la région de Tahoua, je n’ai pas vu un seul cas où des gens qui se sentent opprimés se sont présentés aux autorités pour se plaindre», a-t-il ajouté, faisant remarquer que le Niger est «un Etat de droit»

L’histoire de l’esclavage au Niger remonte à plusieurs siècles en arrière. Autrefois, les esclaves étaient achetés et vendus ouvertement, après avoir été enlevés lors de raids et considérés comme des butins de guerre. Toute leur descendance devenait alors la propriété du maître, qui est libre de les vendre ou de les donner à d’autres maîtres. Déjà, pendant la période coloniale, le colonisateur français avait pris des mesures pour lutter contre les pratiques les plus flagrantes, telles que la traite d’êtres humains et les marchés d’esclaves. Ces dispositions n’ont pas eu un grand succès limité.

Après l’indépendance en 1960, l’esclavage a été aboli par la constitution. Mais sa pratique n’a pas été criminalisée à cause des fortes pressions sur le régime. De nombreux membres de l’élite au pouvoir étaient issus de familles propriétaires d’esclaves. Ils ont passé sous silence une pratique qu’ils avaient intérêt à protéger. Et qui perdure aujourd’hui. (apic/ibc/pr)

1 août 2005 | 00:00
par webmaster@kath.ch
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